‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 6 sur 96 · De la Démocratie en Amérique, III, p · texte numérisé non relu

De la Démocratie en Amérique, III, p

être maintenues ou obtenues l'égalité civile, juridique, économique, ces égalités mêmes se trouvent fatalement menacées? Par où s'expliquerait la nécessité de faire également participer les individus différents à la surveillance d'un système d'institutions qui a pour fin la juste appréciation des différences individuelles. L'égalité politique serait ainsi conçue comme une sorte de garantie générale de toutes les autres : par celle-là comme par celles-ci une même idée se manifesterait, qui se trouve conforme a notre définition : ce que paraissent vouloir les sociétés modernes occidentales, c'est qu'on tienne compte des différences des hommes en même temps que de leurs ressemblances, et que par suite on proportionne, aux valeurs de leurs actions personnelles, les sanctions qu'on leur distribue.

Toutefois, parmi les institutions que maintiennent nos sociétés, n'en est-il pas qui contrarient directement cet idéal ?

L'existence de « classes » sociales, que d'aucuns vantent comme d'admirables instruments de sélection naturelle, qui, par les barrières qu'ils dressent entre les groupements et les privilèges qu'ils assurent à certains d'entre eux, veillejit à la conservation des supériorités*, n'inflige-t-elle pas un incessant démenti à

1. V. Ammon, Die Gesellschaftsordnung und ihre naturlichen Grundlagen, 2^ éd., 1896.

notre théorie ? L'idée de Tégalité, nous l'avons remarqué, répugne à Tidée de la classe.

Mais rappelons d'abord que les classes, dans nos sociétés, n'existent plus en droit. En ce sens Guizot avait raison de déclarer qu'il n'y a plus de luttes de classes : les classes n'ont plus d'existence officiellenaent reconnue. Oserait-on déclarer, dans une même société moderne, la coexistence de deux droits différents, fixant , pour un même acte, une forte peine s'il a été. commis par un artisan, une faible peine s'il a été commis par un propriétaire.^ De même, nous avons vu que les fonctions publiques cessent d'être l'apanage de telle catégorie de citoyens, comme les droits politiques commencent à se répartir entre tous les citoyens sans distinction.

On dira peut-être que, si les classes ne se laissent plus définir ni civilement, ni juridiquement, ni politiquement, l'inégalité économique suffit a les distinguer? — C'est elle que visent les socialistes lorsqu'ils en appellent à cette éternelle lutte des classes qui mène l'histoire : ils opposent la classe des prolétaires à celle des capitalistes. Mais, — sans compter les difficultés auxquelles on se heurte si l'on veut marquer avec précision où commence le prolétaire et où finit le capitaliste, — il faut observer qu'ici encore les différences de fait n'entraînent nullement des différences de droit. 11 n'y a pas de lois faites pour interdire, a telle catégorie de citoyens, telle espèce d'activité productrice de richesses : la

RÉALITÉ DES IDÉES ÉGALITi^IRES 45

société laisse tous ses membres également libres d'acquérir et de posséder. Et peut-être les socialistes pourront-ils prouver, — étant donnée la façon dont se distribuent, en fait, les richesses, — que cette liberté est (c illusoire », que cette égalité des droits économiques n'est pas « réelle ». Ce qui importe ici à notre thèse, c'est qu'elles existent du moins « théoriquement ». On démontrera peut-être que Tagencement des lois sur la transmission des propriétés foncières, par exemple, doit avoir pour conséquence indirecte la pauvreté d'un nombre toujours plus grand d'individus ; il n'en reste pas moins qu'aucune loi, formellement et directement, ne leur interdirait la richesse. Rien donc, dans le système des institutions que nos sociétés s'imposent, qui permette de conclure qu'elles avouent l'existence des classes, et professent ces distinctions collectives et préjugées devant lesquelles s'effaceraient, nous Tavons vu, les justes distinctions individuelles.

Toutefois, les distinctions qui n'ont plus d'existence légale ne survivent-elles pas dans les mœurs .^^ N'est-ce pas un fait que toutes nos sociétés occidentales supportent, plus ou moins docilement, une sorte de hiérarchie mondaine qui les divise en groupes plus ou moins distingués, considérés ou suspectés, et que la façon dont on y traite un individu dépend le plus souvent du groupe auquel, d'après son habit, ses manières ou son ton, on aura jugé qu'il appartenait ?

Mais d'abord ces distinctions de (( mondes » perdent chaque jour de leur rigidité : ce ne sont plus des castes, où Ton n'entre que par droit de naissance, mais des cercles, qui par Fadmission chaque jour plus tolérante d'éléments hétérogènes, s'élargissent incessamment. De plus, entre ces cercles mêmes, les distances sont de moins en moins marquées ; si délicat qu'il soit de mesurer ces nuances, on peut affirmer que les égards, entre classes supérieure et inférieure, d'unilatéraux qu'ils étaient, se font de plus en plus réciproques*. Et enfin, dans des sociétés comme les nôtres, où les règles essentielles de l'activité générale ne manquent plus d'être dûment formulées, où la puissance de l'Etat se met immédiatement au service des habitudes collectives vraiment indispensables au bien de l'ensemble, la portion de la vie sociale que les lois abandonnent en quelque sorte aux mœurs proprement dites perd chaque jour de son importance. Si donc il est vrai que les mœurs maintiennent contre les lois, sur plus d'un point, des distinctions antiégalitaires, on peut convenir avec Cournot que ce sont là, dans le « pêle-mêle démocratique », des (( sénilités inoffensives ».

Mais n'est-il pas d'autres phénomènes sociaux, singulièrement plus vivants que les classes, et reposant, non

1. V. Spencer, Principes de sociologie, vol. III, 4^part., chap. xii. Cf. Tarde, Les Lois de l' Imitation, p. 402-412.

plus sur quelques conventions d'ailleurs ébranlées, mais sur tout un système d'institutions solidement assises, orientées dans un môme sens, et qui iraient directement à Fencontre de l'une au moins des idées que nous avons définies ?

L'idée de la valeur de l'humanité en général nous a paru être, en même temps que l'idée de la valeur propre à la personne, une des pierres angulaires de l'égalitarisme. Or, s'il est vrai que, dans la civilisation occidentale, les classes ne semblent plus assez fortement constituées pour tenir tête à l'esprit individualiste, les nations ne le sont-elles pas assez pour faire tort à Fesprit humanitaire? — Demandons-nous donc si, entre l'idée de la nationalité et celle de l'humanité l'opposition est irréductible, et si par suite la Révolution, — dont le principe des nationalités découle en même temps que celui de l'égalité des hommes — a enfanté des frères ennemis.

En fait, les institutions que nous avons comparées pour deviner l'état d'esprit qu'elles supposaient, étaient bien, quoique orientées dans un même sens, des institutions particulières, faites pour des sociétés séparées. Plantées sur un territoire limité, elles n'abritent qu'un nombre d'hommes déterminé. L'idée qu'on trouve directement à leur racine est celle de l'égalité des nationaux, non celle de légalité des hommes.

Toutefois demandons-nous s'il n'y a pas, entre ces deux idées, une parenté nécessaire. La première seule

s*exprime directement par les institutions, soit ; mais ne suppose-t-elle pas logiquement la seconde ? Ce n'est pas par accident que la Déclaration des Droits de V Homme précède la Déclaration des Droits du Citoyen, L'idée que les Français invoquent pour exiger telle réforme égalitaire n'est pas Tidée que seuls au monde les Français sont égaux entre eux, tandis que les Américains ou les Allemands seraient inégaux, c'est l'idée plus générale qu'un homme vaut un homme. Et qu'on ne croie pas que seul le (( rationalisme français » était capable de remonter a ces notions universelles. M. Janet a justement remarqué * que la Déclaration d'indépendance des Américains et surtout les Déclarations des Droits de leurs Etats contenaient de nombreuses maximes de Droit naturel. Toute réforme nationale délibérée est la mise en œuvre d'un syllogisme pratique, dont la majeure, exprimée ou sous-entendue, contient des propositions qui touchent à l'humanité ^

On demandera si du moins, entre ce principe général de l'égalitarisme et les moyens spéciaux qu'on emploie pour le réaliser, il n'y a pas quelque contradiction . Vous partez de la déclaration que tous les hommes sont égaux et vous aboutissez à des décrets qui ne conviennent qu'à une partie des hommes : vous tracez donc des cercles juri-

1. Dans rintroduction de la 3« édition de son Histoire de la science politique.

2. Cf. M. BouTMY, Etudes de Droit constitutionnel, 2« éd., p. 284.

diques, civils, politiques, économiques, où vous englobez les uns et dont vous excluez les autres.

Mais lorsque nous organisons une association, conformément à certains principes universels, à Taide des moyens particuliers que nous trouvons à notre disposition, en un cercle limité, nous ne nions nullement les droits du reste des hommes à organiser, conformément aux mêmes principes, des associations en d'autres cercles. Autre chose est ne pas établir de rapports juridiques avec eux, autre chose établir de tels rapports sur un pied d'inégalité. On sait d'ailleurs qu'en fait, lorsque des individus étrangers l'un à l'autre entrent en rela-: tion, ils ne se trouvent plus désormais, en face l'un de l'autre, dépourvus de droits. Des conventions de plus en plus nombreuses se nouent, un droit international privé se constitue à côté du droit international public, prouvant que, malgré tout ce qui sépare les nations modernes, elles reconnaissent aux hommes en tant qu'hommes une valeur propre.

Et sans doute ces tendances humanitaires, comme les tendances individualistes, sont encore loin de passer toujours et partout à Tacte. Il n'est que trop aisé de mesurer l'abîme qui sépare la réalité de l'idéal démocratique. Il n'en reste pas moins que si l'on compare, pour juger du chemin parcouru, l'état actuel de nos institutions, non pas à leur état rêvé, mais à leur état passé, le sens de leur marche est indubitable : l'idée de

G. Bouclé. — Les Idées Egalitaireé.

Tégalité est la mesure de leurs progrès comme de leurs retards. Pierre Leroux a bien montré comment, au milieu même des inégalités pratiques qu'il dénonce, les principes égalitaires se manifestent V

Ils sont dès à présent assez engagés <lans les institutions publiques pour qu'on puisse les dire portés, non pas seulement par quelques individus, maïs par la masse des peuples mêmes ; Tidée de Fégalité telle que nous Tavons définie, postulant la valeur de l'individualité en même temps que celle de Fhumanité, demandant par suite qu'on tienne compte des différences en même temps que des ressemblances des hommes, peut être à bon droit regardée, dans nos sociétés occidentales, comme une idée sociale réelle.

Mais ne la rencontrerait-on pas, au même titre, dans toutes les sociétés ?

Ne nous attardons pas à réfuter une supposition qui nie Févidencc. Si le droit moderne est avide d'égalité, le caractère de l'ancien droit est qu'il « vit de distinctions )) ^ L'ancien régime était assis sur ces « lois particulières )) qu'ébranle le nouveau. Nous avons nous-

Page 1