SiMMEL, art, cité
signes distinctifs que la mode fait passer d'un homme à l'autre se détachent de plus en plus aisément, à nos yeux, de ceux qu'ils ne recouvrent que pour un jour. L'esprit qui a vu se succéder tant d'assimilations différentes se déshabitue de juger les gens sur l'étiquette qu'ils prennent, et, comme le veut Tégalitarisme, essaie de découvrir, sous l'uniforme momentané des collectivités, la valeur propre à l'individu.
Ainsi, parce qu'elles sont multiples et parce qu'elles sont variables, les modes étouffent elles-mêmes le germe d'inégalité qu'elles recèlent. La mode multiplie les ressemblances sans exclure les variations individuelles. On la voit effacer les distinctions collectives traditionnelles, comme la panmixie efface les types spécifiques; mais pas plus que la panmixie ne constitue de nouvelles races distinctes, la mode n'arrive à constituer de nouvelles classes irréductibles. L'imitation universelle qui, comme le croisement universel, fait la loi à notre civilisation, a comme lui pour résultat d'y propager, par-dessus les groupements fermés e exclusifs, les ressemblances, en même temps qu'elle y raffine, à l'intérieur des groupements, les différences individuelles.
Par là s'expliquent les réflexions, en apparence contraires, qu'inspirent aux observateurs les spectacles contemporains. D'une visite à ces sociétés auxquelles
LA QUALITÉ DES UNITÉS SOCIALES 16o
Tocqucvilic demandait le modèle de la démocratie, Tun rapportera Timpression que tous les éléments d'une foule américaine se ressemblent*, l'autre que chaque Américain a son régime, ses idées, ses goûts propres'. En comparant les classes les plus civilisées aux autres, celles du « monde » à celles du (( commun » , on nous dira, suivant les points de vue, tantôt que leurs membres sont ceux qui se ressemblent le plus, tantôt qu'ils sont ceux qui différent le plus entre eux^. S'agit-il, non plus seulement des habits ou des usages, mais des arts, on remarquera que les arts n'ont presque plus de patrie, qu'un peintre italien peint comme un belge, que les styles s'universalisent, — et d'autre part que chacun veut sa manière, qu'il n'y a plus d'écoles, que les artistes, divisés sur tout, n'ont plus qu'un parti pris commun, celui de l'individualisme''. Le mouvement des croyances provoque des observations analogues. Elles aussi tendent vers l'universalité; les dogmes précis, apanages d'une secte, d'une cité, ou d'une nation font place peu à peu à des croyances vagues qui embrassent le monde, et, en même temps qu'elles s'élargissent, se fondent d'ailleurs les unes dans les autres :