D'après Prins, L'organisation de la Liberté
la jurisprudence corrige la sévérité du code. Elle admet pour les sociétés de fait, une existence de fait. La Cour de Cassation reconnaît à toute société autorisée, sinon la capacité de recevoir des libéralités, du moins la capacité d'ester en justice, — d'où suit la capacité de contracter. On sait enfin que des lois nouvelles facilitent la constitution des associations professionnelles. « Sous l'action combinée de la jurisprudence et des lois récentes, la concession de la personnalité civile s'étend peu a peu à toutes les associations ; il sera bientôt évident que le vieux principe est usé, et qu'il faut lui substituer le principe opposé de la personnalité de plein droit* )). — Ainsi nos institutions mêmes, malgré leurs tendances premières, laissent apercevoir le progrès des forces sociales contre lesquelles elles ne peuvent lutter. Les Etats sont désormais incapables d'arrêter la marée montante des associations particulières. Qu'on mesure seulement d'un coup d'oeil le développement irrésistible des Trade-JJ nions en Angleterre, des Gewerk-Vereine en Allemagne, des Syndicats en France, et l'on se rendra compte que la multiplication des groupements est un des traits caractéristiques de notre âge.
Toutefois, nous l'avons reconnu, la multiplication des cercles n'est pas, à elle seule, preuve suffisante de leur interférence ; parmi ceux qui se sont ainsi
1. M. Hauriou, Précis de Droit administratif et de Droit public généraly 3« éd., p. 137.
constitués, il en est peut-être qui ont pour caractère d'accaparer en quelque sorte les individus qu'ils englobent, de leur interdire, au moins pratiquement, toute relation sociale avec le dehors, de s'opposer par suite a la complication de là société en général ?
Or, n'est-ce pas justement, nous dira-t-on, le cas de ces groupements dont vous rappelez la multiplication ? Trade-Unions, Gewerk-Vercine, Syndicats, ce sont là des groupements professionnels: c'est par le nombre et l'importance des associations fondées sur les intérêts de métiers que se caractérise notre civilisation actuelle, dominée par le progrès de l'industrie. Mais l'identité du métier est bien faite pour imposer aux « compagnons », en même temps que l'identité des intérêts, celle des sentiments, des idées, des manières ; de nos jours surtout, dans l'état actuel de notre organisation économique, le métier absorbant tout le temps et toutes les forces de ceux qui Texercent, c'est tout l'homme qu'il prend. N'est-il pas à craindre par là que l'homme d'un métier ne reste, forcément, unius societatis, et qu'il lui devienne de plus en plus impossible de nouer association en dehors de sa profession? — En ce sens la multiplication des groupements professionnels, rendant chaque jour plus diflîciles les mélanges et les croisements sociaux, limiterait, bien loin qu'elle le favorise, le progrès de la complication des sociétés.
Et il est vrai que les exigences de notre organisation
économique, fondée sur la division du travail, et parquant, trop souvent, rhomme dans la profession, empêchent la dissolution de la « conscience de classe ».
Toutefois, sans parler encore de tout ce qui peut limiter ces exigences propres, est-il vrai qu'elles soient, partout et toujours, aussi (( isolantes» qu'on le prétend? Notre organisation économique force les individus à se spécialiser tout entiers sils veulent subsister ? Mais il arrive aussi qu'elle les force, s ils veulent subsister, îi exercer plus d'une profession à la fois : elle bat en brèche, par là, les groupements professionnels exclusifs. Et qu'on ne croie pas que ce chevauchement des artisans sur les métiers soit un phénomène accidentel et négligeable. Suivant une statistique allemande *, près de 5 millions d'habitants de l'Empire ont « plusieurs cordes à leur arc »; plus de 3,500,000 ouvriers ou employés sont en même temps cultivateurs : au total il n y aurait pas moins d'un tiers des travailleurs, dans l'Empire, à pratiquer, à côté de leur métier principal, un métier accessoire. Né de l'excès même de la division du travail, le (( cumul des fonctions » accompagne souvent ainsi, comme pour en neutraliser certains effets, leur spécialisation.
D'ailleurs, si, dans bien des cas, l'organisation économique moderne force les hommes à exercer simultané-
1. V. Bûcher, Die Entstehung der Volkswirthschaft, 2® édit., p. 252, 256.
ment plusieurs professions, plus souvent encore elle les forcera aies exercer successivement. D'après des observations faites sur les ouvriers anglais, qui paraissent sentir, plus promptement que les autres, les exigences du système de production actuel, le travailleur idéal, le travailleur de l'avenir serait celui qui serait apte à changer de métier suivant les variations de la demande*. Marx l'avait remarqué: la Vielseitigkeit devient de plus en plus nécessaire aii travailleur : Tétat économique de l'industrie tend de lui-même a substituer, à l'individu qui n est que partiellement développé et ne sait exercer toute sa vie qu'une fonction de détail {Theillndividuum), l'individu développé intégralement, capable d'exercer tour à tour des fonctions différentes. En ce sens Texcès même de la grande industrie « mobilise )) le travailleur; et cette mobilité, autant que la variété des métiers exercés, l'empêche de s enfermer exclusivement dans les cadres d'un groupement professionnel unique.
D'ailleurs, on méconnaîtrait étrangement les caractères que la civilisation impose tant aux besoins qu'aux activités des hommes, si Ton considérait comme seuls importants pour la vie sociale les groupements d'ordre économique. L'homme ne se laissera plus
1. V. P. DE RousiERs, Un ouvrier patron en Angleterre^ dans la Revue de Paris, du 15 mars 1895. Cf. Marx, Das Kapital, Z^ édit., I, p. 503, 504.
emprisonner dans le métier. Ceux-là mêmes qui attendent, des progrès de l'industrialisme, la restauration d'une organisation corporative reconnaissent que la corporation moderne ne saurait, comme l'ancienne, accaparer tout l'individu*. De plus en plus les associations partielles, spécialisées, instituées en vued'ime fin déterminée et ne demandant à leurs membres que la part d'activité exigée par cette fin, remplacent les associations totales et absorbantes ^
Les membres des ghildes du mo^en âge avaient raison de s'appeler frères ; car la fraternité n'est pas une alliance délibérément conclue en vue d'un certain but; c'est une union de tous les instants, embrassant tous les côtés de l'homme. La ghilde est à la fois une société religieuse, qui fait dire des messes en l'honneur de son saint patron, — une société mondaine, qui donne des fêtes et des banquets, — une société de secours mutuels, qui vient en aide à ses membres malades, volés ou incendiés, — • une société de protection juridique, qui poursuit ceux qui ont lésé ses adhérents, — une société morale enfin, avec ses censeurs chargés de faire respecter les devoirs de camaraderie ou les devoirs professionnels ^ C'est dire que l'homme tout