‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 63 sur 96 · V. PiiiiNs, op. cit., passim · texte numérisé non relu

V. PiiiiNs, op. cit., passim

2 C'est la thèse soutenue par Gieuke, Das Deutsche Genossenschaftsreclit, tome I: cf. p. 450, 653, 904, etc. 3. GiERKE, op. cit., I, p. 225-230.

entier lui appartient : le métier détermine les droits et les devoirs, les croyances et les habitudes ; c'est avec les mêmes compagnons qu'on travaille et qu'on mange, qu'on prie et qu'on s'amuse. Le compagnon moderne ne saurait être aussi esclave de sa profession. D'une manière générale, le perfectionnement de l'activité sociale entraîne, en même temps que la multiplication des associations, la limitation des demandes de chacune d'elles.

L'organisme le plus parfait est celui qui est capable d'exécuter le plus d'actes divers, et de ne mettre en branle, pour exécuter chacun d'eux, que juste les musclés nécessaires. De même, dans une société très civilisée, les associations deviennent de plus en plus nombreuses, mais chacune tend à préciser sa fin et à n'exiger que les portions des activités individuelles qui sont directement intéressées par cette fin même. Les modernes sont portés a demander à tous les groupements, même a l'Etat, ce pourquoi ils sont constitués, et à mesurer en conséquence la part de liberté qu'ils leur aUènent. Avec la civilisation prédominent les associations (( finalistes », volontaires et contractuelles, dont chacune ne saurait interdire à ses adhérents d'adhérer à une autre. Leur variété augmente en même temps que leur nombre : ce ne sont pas seulement des intérêts économiques, ce sont des mobiles politiques, religieux, moraux, qui suscitent de toutes parts Vereine, sectes et

partis. Et ainsi, au lieu qu'il soit enfermé dans une seule association exclusive et jalouse qui, en satisfaisant tous ses besoins, accaparerait toute son activité, une multitude de sociétés s'ouvrent a l'homme, à chacune desquelles il ne prête son activité que dans la mesure de ses besoins.

Qu'il soit difficile d'étayer cette conclusion par des statistiques, on s'en rend compte. Seules les associations d'ordre économique sont dûment dénombrées. Pour la plupart des autres, ou leur dénombrement est impossible, ou il a été jugé inutile. On pourra, sur quelques points, prouver la multiplication d'un certain ordre de sociétés, celle par exemple des sociétés savantes*,^ ou des sociétés charitables ^ Ou encore, grâce aux autorisations qu'elles sont obligées de demander aux préfectures on pourra relever, dans nos départements, la progression du nombre des associations

1. V. Le journal de la Société de Statistique de Paris, avril 1897 et les Annuaires de la Charité. Dans un article tout récent (Revue Universitaire y 15 déc. 1898). M. Jullian commentant des renseignements fournis par le Comité des travaux historiques et scientifiques (Ministère de l'Instruction publique) sur l'accroissement du nombre des Sociétés savantes, apporte à notre thèse cette confirmation : « C'est en effet, dans ce siècle et dans notre pays, le phénomène social le plus net et le plus général que les progrès ininterrompus des associations libres. Il faut remonter jusqu'aux premiers temps de l'empire romain pour constater un fait semblable, et pour trouver à ce fait des causes à peu près identiques. »

2. Nous n'avons pu efîectuer ce relevé que pour 2 départements: les Cotes-du-Nord et les Basses-Pyrénées.

constituées. Mais de pareils relevés, même étendus, laisseraient encore échapper la majeure partie des groupes dont nous sommes les points d'intersection.

Il faut se rendre compte en effet qu'un grand nombre des sociétés, et non des moins influentes, auxquelles nous tenons, n'ont ni charte, ni acte de naissance. Il en est, comme la famille ou la patrie, auxquelles on appartient sans le vouloir et dont on subit l'action sans le savoir; c'est sans se nommer, pour ainsi dire, dans l'ombre et le silence que beaucoup tissent leurs filets autour de nous. La province dont je suis, le « monde » où je vis, le public du journal que je Ks, sont des groupements dont la mainmise sur ma conduite, mes goûts, mes idées, est manifeste, mais ils ne sont pas officiellement constitués, ils n'ont pas demandé d'autorisation pour vivre, la statistique les laisserait échapper.

De plus, quand bien même elle pourrait compter tous les groupes qui se rencontrent dans l'Europe moderne, cela ne suffirait pas encore à prouver directement notre thèse, qui est, non pas seulement que les sociétés se multiplient, mais encore qu'elles s'entrecroisent. Pour le démontrer par la statistique, il faudrait que dans les dénombrements de la population, on pût demander aux citoyens et que les citoyens pussent déclarer, non seulement leur profession, mais tous les groupements auxquels ils tiennent.

A ces renseignements objectifs, qu'il est impossible de

recueillir, peut-être un appel à Texpérience personnelle peut-il suppléer. Que chacun de nous fasse, autant qu'il le peut, par une sorte d'examen de conscience sociologique, le compte des sociétés grandes ou petites, anciennes ou nouvelles, spontanées ou volontaires dont il fait partie à quelque titre que ce soit, et par lesquelles il se trouve en relations, expresses ou tacites, actuelles ou virtuelles, avec les associés les plus différents, qu'il compare cet enchevêtrement de chaînes diverses à la rareté de celles que peut distinguer le primitif, enfermé dans son clan, — et il comprendra que, si le progrès de notre civilisation nous entraîne vers Tégalitarisnie, l'accroissement de la complication sociale accompagne aussi le progrès de notre civilisation.

Comment cette complication des sociétés peut-elle hâter le succès de Tégalitarisme ? 11 nous reste à en rechercher l'explication psychologique.

La forme sociale dont nous venons d'établir la réalité peut, d'abord, exercer sur le mouvement des idées une influence indirecte, par l'intermédiaire d'autres formes sociales qu'elle provoque et dont l'influence nous est déjà connue. Ne contribue-t-elle pas à modifier, soit la quantité, soit la qualité des

unités sociales dans un sens favorable à Tégalilansme ?

Par exemple, il est vraisemblable qu'une nation qui admet en elle et fait vivre ensemble les groupements les plus nombreux et les plus variés comprendra, toutes choses égales d'ailleurs, un plus grand nombre d'individus qu'un clan qui ne tolère aucune union partielle ; et plus les groupements distingués seront entrecroisés, plus aussi il y aura de chances pour que, entre les individus agglomérés, les contacts se multiplient, c'est-àdire pour que la densité sociale augmente. On pourrait donc dire que la complication des sociétés, parce qu'elle accroît normalement leur densité, les prépare indirectement a la démocratie.

De même, cette complication ne doit-elle pas avoir pour résultat et d'effacer les distinctions collectives et de multiplier les variations individuelles ? Parce qu'elle établit, dans un troisième groupe, des relations constantes entre les membres de deux groupes différents, elle contribue à les assimiler : elle unit leurs mains par-dessus les anciennes barrières et inaugure entre étrangers des ressemblances. D un autre côté, parce qu'elle fait d'un individu le point d'entrecroisement de cercles très nombreux et très divers, elle concourt à distinguer sa personnalité des autres. Suivant M. Simmel', de même que l'individualité

1. Ueher Sociale Differenzierung. Tout un chapitre (p. 100-116) traite de renlrecroisement des cercles sociaux.

d'une chose augmente à proportion du nombre des idées auxquelles elle participe, ainsi Taugmentalion du nombre des groupes dont elles font partie accroît Toriginalité des personnes : elles apparaissent comme des synthèses uniques, carrefours de groupes qui ne se rencontrent pas deux fois absolument les mêmes. — Et ainsi la complication sociale, aidant au rafRnement des différences en même temps qu'à l'élargissement des ressemblances, conduirait indirectement, pour les raisons que nous avons déjà notées, à Tégalitarisme.

Mais il faut remarquer ce qu'ajoutent, à ces influences déjà analysées, les caractères propres à la forme sociale que nous venons de définir.

Si les ressemblances qui s'établissent entre individus, naguère répartis en masses toutes différentes, aident à la constitution de l'idée des droits de l'humanité parce qu elles élargissent la « conscience de Tespèce », la complication de leurs associations y travaillera plus directement encore, en élargissant le concept môme de société. Un groupement dont les membres appartiennent librement, en même temps qu'à lui-même, à une multitude d'autres, sera par définition moins exclusif et moins jaloux que celui dont les membres, comme emprisonnés, n'entretiennent aucune relation avec le dehors : dans un milieu où se rencontrent les représentants de tant de sociétés différentes, l'idée naîtra plus aisément d'un Droit général, supérieur

aux Droits étroits des sociétés particulières. La variété des corps dont les hommes deviennent les éléments diminue en eux Tétroitessc de l'esprit de corps.

L'office des grands groupements intersociaux, quelles que soient d'ailleurs leurorigine et leur fin, les intérêts ou les sentiments qu'ils servent, est d'élargir ainsi les idées sociales. En ce sens, Thumanisme de la Renaissance, créant, par Tamour des lettres et des arts, de précieux traits d'union entre gens de races et de conditions différentes, préparait l'avènement de la personne humaine *.

En ce sens le commerce, faisant la navette entre les mondes étrangers et tissant, des uns aux autres, tout un réseau de relations complexes, méritait d'être appelé le destructeur de l'esprit des cités antiques*. En ce sens encore, les grandes religions prosély tiques élevaient, par-dessus les frontières, d'immenses monuments à l'humanité. L'Orient, caractérisé par la confusion de la plupart des sociétés que l'Occident distingue, et en particulier par l'identité du groupement politique avec le groupement religieux, est par là même moins apte à comprendre l'idée des droits de l'homme.

Qui vit au contraire dans la complication de notre civilisation moderne, habitué a rencontrer les individus les plus nombreux et les plus divers dans les mêmes asso-

Page 1