‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 67 sur 96 · BouTMv, op. cit., p · texte numérisé non relu

BouTMv, op. cit., p

déroger. Qu'un commerce constant et réglé par les usages mondains mette en présence, dans les salons du xviii" siècle, le roturier et le gentilhomme, et ils se rapprocheront insensiblement ; c'est ainsi que, plus encore peut-être que leurs théories, la vie mondaine de nos grands écrivains préparait le succès des idées égalitaires. En ce sens, on a raison de dire que les casernes ou les lycées, où se coudoient des gens qui étaient la veille, non pas seulement géographiquement, mais socialement éloignés, sont des écoles de démocratie. Tout ce qui entrecroise les groupes embrouille les distinctions de classes, et invite l'esprit à en faire abstraction pour mesurer la valeur propre aux individus.

On dira peut-être que, pour diverses que soient les associations entrecroisées, il subsiste ordinairement en chacune d'elles une hiérarchie, des rangs, des situations sociales supérieures et inférieures. Il peut donc arriver qu'un même homme se retrouve, dans des associations très différentes, politiques ou religieuses, mondaines ou économiques, placé au même rang. Il entre dans des combinaisons multiples, mais il y conserve toujours le même numéro d'ordre, toujours commandant, ou servant toujours. En ce cas, est-il vrai que la multiplicité des groupes dont un homme fait partie tend à l'égaliser aux autres hommes.^ Ne serait-on pas, au contraire, porté à juger a priori, indépendamment de ses actes propres, de la valeur d'un individu par la place qui lui

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parait marquée d'avance dans toutes les sociétés, et à le tenir, avant toute expérience, comme digne de respect ou de dédain, suivant la hauteur de ce rang toujours le même? — Et il faut reconnaître que souvent la même dignité suit Thomme à travers les cercles les plus variés, et qu'ainsi, changeant de groupe, on peut dire qu'il ne change pas de classe. La complication sociale laisserait, de la sorte, la liiérarchie intacte.

Toutefois, plus les sociétés entrecroisées sont nombreuses, plus il y a de chances pour qu'il s'en trouve, dans le nombre, qui fassent profession de ne pas tenir compte des distinctions antérieures, et d'interdire l'importation des rangs.

Le christianisme, par exemple, égalise en principe tous les fidèles, La cité céleste ignore les différences terrestres. A la porte de l'Eglise tous les honneurs humains doivent être dépouillés : le Dieu unique est si grand qu'à ses yeux les plus grands de la terre ne dépassent pas les plus humbles. Il ne voit que les âmes, et l'âme d'un pâtre pieux lui est mille fois plus chère que l'âme d'un roi corrompu. Courber ainsi tous les hommes devant cette puissance infinie, c'était abaisser les puissances finies qui se disputaient leur respect. La notion des rapports qui relient les créatures a Dieu devenait ainsi capable de bouleverser celle des rapports des créatures entre elles. Elle inaugurait une société des esprits qui, pour être idéale, n'en devait pas moins,

par sa forme propre et la situation qu'elle occupait au milieu des autres sociétés, acheminer Thumanité à Tégalitarisme.

Par des voies très différentes, le commerce produit des effets analogues. Dans les relations économiques, on tient compte non de « la qualité » des hommes, mais, à quelque classe qu'ils appartiennent, de la quantité d'argent qu'ils peuvent offrir en échange de telle marchandise. C'est en ce sens que Jhering a pu soutenir ce paradoxe : « L'argent est le grand apôtre de l'égalité * . » Marx le dit de son côté ^ : « L'argent, en qui s'effacent toutes les différences qualitatives entre les marchandises, efface à son tour, niveleur radical, toutes les distinctions. )) Sur le marciié il n'y a plus qu'un échangiste en face d'un échangiste: race, nation, religion, tout ce qui distingue les hommes est momentanément oublié.

Il est vrai que, dans certains cas, l'oubli n'est pas complet. On refusera d'acheter à un juif dans certains pays d'Orient. En France, après 1870, des maisons de commerce avaient, dit-on, inscrit sur leurs devantures: « On ne vend pas aux Allemands » : et il paraît que les Américains, pour se venger de l'attitude prise par la presse française lors de la guerre de Cuba, se sont proposés de a boycotter » notre commerce. Mais le cours normal des affaires a vite raison de ces cxcep-

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