F. DE CouLANGEs, V Allcu ct Ic Douiaine rural, p
2. Senart, Les Castes dans l'/nde, dans la Revue des Veux- Mondes, 1894, I, p. 635.
LA. COMf UCATION DES SOCIÉTÉS 203
lent effort pour se déshabituer de mesurer, aux situations sociales, la valeur personnelle.
L'effet est naturellement renforcé si, à la diversité des situations occupées simultanément par un même individu, s'ajoute la diversité des situations qu'il occupe successivement.
La mobilité physique, qui permet aux hommes de courir d'un point à l'autre d'un territoire, est déjà, nous l'avons vu, favorable à l'égalitarisme : a fortiori cette mobilité proprement sociale, grâce à laquelle les hommes montent et descendent les différents degrés de l'échelle des situations. Leurs distances, dirait-on, semblent se raccourcir à mesure qu'elles sont plus souvent franchies. L'homme qui s'élève aune classe supérieure élève avec lui la classe à laquelle il appartenait antérieurement ; les honneurs qu'il reçoit rejaillissent sur elle. C'est pourquoi l'imagination populaire se plaît parfois à attribuer aux grands la plus basse origine ; plus d'un roi, à en croire les légendes, aurait été berger, et aurait conservé, dans quelque cachette de son palais splendidc, la houlette et le sayon d'autrefois. En fait, qu'un petit employé de commerce devienne premier ministre, ou le fils d'un tonnelier général en chef, de pareilles (( ruptures de ban )) frappent les esprits, et les préjugés aristocratiques ne peuvent manquer d'en être ébranlés. Tout ce qui aide à la mobilité sociale aide a leur ruine.
L'état économique de nos sociétés, par exemple, trouve ici un nouveau moyen de servir les idées égalitaires. Au temps où la principale richesse est la propriété foncière, les mêmes familles possèdent ordinairement les mêmes choses ; les grands sont aussi les riches, et, chacun restant a son rang, la hiérarchie sociale est comme pétrifiée. On a eu raison de dire en ce sens que la souveraineté féodale dépend de la propriété : la condition de la terre emporte celle de Tliomme. Mais, à ce régime dormant, substituez l'animation de notre fièvre commerciale : production à outrance, circulation incessante, hausses et baisses inattendues, — dans ce mouvement perpétuel de toutes les valeurs, les fortunes se font et se défont en un clin d'oeil. Des (( parvenus » entrent dans les cercles antérieurement fermés que la richesse leur ouvre et y sont incessamment remplacés. Des hommes à chaque instant nouveaux se succèdent dans les hautes situations. (( Dans toutes les sociétés, dit M. Boutmy*, l'accroissement de la richesse mobilière, masse illimitée et accessible à tous, nivelle les supériorités fondées sur la prépondérance de la richesse foncière, masse limitée et objet naturel de monopole ».
La vitesse du va-et-vient social est ainsi décuplée. On s'habitue dès lors a voir un même homme remplir successivement des places très difTcrentes, à imaginer par suite, à côté de celles qu'il a remplies déjà, celles qu'il