CHAPITRE IV
Dans les grands ensembles complexes que présente riiistoire humaine, nous avons discerné, pour mesurer rinfluence égalitaire de leur nombre et de leurs rapports, les individus, puis les groupes partiels. Revenons maintenant de ces éléments à ces ensembles mêmes, afin d*apprécier Taclion qu'ils doivent exercer sur les idées sociales, par le degré de leur unité.
Il ne faut pas que les expressions courantes nous fassent illusion. On dit indifféremment: , la société hindoue, la société féodale, la société romaine ou française ; comme si toutes les agglomérations d'hommes, dans quelque temps et en quelque lieu que ce soit, devraient donner naissance à des êtres définis, constitués, organisés, — en un mot à des sociétés unifiées. En réalité l'unification sociale est loin d'être un fait universel.
Un nombre considérable d'individus peuvent vivre ensemble sur un même territoire, et agir de façons très
L'UNIFIC/VTION DES SOCIÉTÉS 207
diverses les uns sur les autres, sans former forcément une société unifiée. Pour qu'un corps constitué naisse de leur agglomération, il ne suffit pas qu'ils entrent en relations, a fortiori qu'ils se juxtaposent, il faut encore que leurs relations soient définies et réglées par une certaine communauté d'obligations reconnues, de sentiments approuvés, d'intérêts sentis. Une société est-elle véritablement une si elle n'impose pas aux différents individus qu'elle rassemble un même ordre social.^ si elle n'a pas la charge de veiller tant à leurs intérêts communs qu'à leurs droits individuels, et par suite la capacité tant d'édicter que de faire respecter des règles générales? Il n'y a complète unification sociale que là où il existe, pour régler les rapports des unités associées, une certaine organisation politique, juridique, administrative, économique, — une loi, un pouvoir central, en un mot, un Etat.
Mais si, pour faire respecter Tordre général, l'Etat ne dispose que de la force brutale toute nue, son œuvre reste précaire. Sa force n'aura d'effets sociaux que si elle repose elle-même sur une sorte de consentement public, c'est-à-dire si les individus qu'elle prétend soumettre à la même loi ont bien la volonté de vivre ensemble. C'est pourquoi il n'y a pas de bonne entente d'intérêts ni de juste équilibre de droits sans la communion des sentiments et réchange des idées. Pour qu'une société soit vraiment unifiée, il faut qu'à l'Etat s'adjoigne la nation.
La rareté des sociëlés unifiées est dès lors manifeste : Etats et nations sont loin d'être des phénomènes aussi universels que les sociétés mêmes.
En même temps que la domination étrangère, c'est la règle générale dans toutTOrient, rappelle S. LyalP, que l'absence de toute nationalité proprement dite. (( Un Etat, nous dit M. Lavisse *, est un être politique organisé, et il n'y aura pas d'Etats à proprement parler (de grands Etats au moins) qu'à la fin du moyen âge. — Une nation est une personne formée, consciente et responsable ; il n'y aura pas de véritable nation sur le continent avant notre temps.» Ainsi Etats et nations n'apparaissent que dans certains temps et dans certains pays ; et il est facile de voir que ce sont aussi les temps et les pays où l'idée de l'égalité s'est montrée.
Tandis que l'Inde, patrie des castes, était aussi caractérisée par l'absence d'une constitution politique générale ^ Rome, patrie du droit naturel, donnait le premier modèle d'un grand Etat centralisé, — si bien que de l'idée de l'Etat, comme de l'idée de l'égalité, les histo-
1. Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême- Orient, p. 413-416.