‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 90 sur 96 · Pi'incipvs do sociologio, tome Ilf, passim · texte numérisé non relu

Pi'incipvs do sociologio, tome Ilf, passim

régalitarisme, lui serait donc, suivant Spencer, essentiellement hostile.

Est-il possible de concilier ces deux théories ?

Il est aisé de montrer que Tantithèse de Spencer est, à certains points de vue, contraire aux faits. A considérer les sociétés contemporaines, on ne voit pas l'industrialisme exclure le militarisme, mais on voit souvent, au contraire, Tun s'appuyer sur l'autre. Les guerres coloniales ne sont-elles pas faites en vue d'inlérêts industriels avoués ? D'un autre côté, des Etats très peu belliqueux, comme la Chine, ont pourtant abusé des réglementations uniformes : et même dans les temps modernes, ce sont plus d'une fois des intérêts industriels qui ont demandé l'unification des sociétés. C'est un Zollverein qui a posé la première pierre de l'unité allemande. — Mais cette limitation delà généralisation de Spencer ne saurait nous suffire ici. La question qui nous importe reste entière : il ne s'agit pas* de décider par quelles raisons la centralisation est provoquée, et si elle est fille du militarisme ou de l'industrialisme, mais de savoir si, par elle-même, elle est ou non contraire au progrès de la démocratie.

La réponse dépend sans doute do ce qu'on entend au juste par démocratie. îN'a-t-on pas souvent distingué, dans les aspirations démocratiques, à côté du désir de l'égalité, celui de la liberté .^^ Aux yeux de bien des théoriciens, nou-seulcmciil ces deux désirs sont distincts,

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mais ils s'opposent : qui satisfait 1*1111 lèse presque forcément Tautrc. L'cgalitarisme demande les réglementations nombreuses que le libéralisme repousse ; le premier compte sur le pouvoir central dont l'autre se défie; Tun se comptait à Tuniformité comme l'autre aux diversités originales. ïocqueville reconnaît, à l'encontre de Spencer, que la démocratie ne va guère sans la centralisation ; mais il rappelle aussi que la liberté peut perdre, à cette centralisation, tout ce que l'égalité peut gagner. — Par là se trouverait levée toute contradiction entre notre thèse et celle de Spencer : il peut être vrai a la fois que les sociétés unifiées, comme il le prétend, oppriment les individus, et, comme nous le prétendons, les égalisent, — puisqu'il est vrai peut-être qu'elles les oppriment pour les égaliser.

Toutefois cette conciliation est encore insuffisante. Elle repose sur des équivoques, celles mêmes que recèle le mot de liberté. Il n y a pas de mot qui soit entendu en des sens plus différents. Tantôt, comme paraît parfois le faire Spencer, on définit la liberté par l'absence de réglementation : on la confond alors avec l'indépendance naturelle, antérieure à l'Etat, et de plus en plus restreinte par ses progrès. Tantôt on nomme libertés les droits garantis ; on considère alors la vraie liberté comme postérieure à l'Etat, fille des lois qu'il promulgue et sanctionne. Les esprits oscillent perpétuellement entre ces deux sens, en apparence contraires.

Ce qu'il y a du moins de commun à l'un et à l'autre, c est ce principe que, quels que doivent être les meilleurs moyens de sauvegarder sa liberté, l'individu a sa valeur et ses droits propres, qu'il est respectable en soi, responsable de ses actes ; c'est en un mot l'individualisme. En ce sens, nous avons nous-même reconnu que l'idée de liberté est proche parente de l'idée d'égalité, puisque celle-ci nous a paru supposer le sentiment que les hommes, en tant qu'individus, ont une valeur ; nous avons fait entrer l'individualisme dans la définition de l'égalitarisme. — Force nous est donc de nous demander, non pas seulement si l'unification des sociétés est favorable à une politique de réglementation à outrance, mais si elle est essentiellement hostile a 1 expansion du principe individualiste luimême.

La question ne peut être résolue si l'on ne précise, outre ce qu'on entend par démocratie, ce qu'on entend par unification sociale. Il faut se garder de confondre les sociétés « uniques » avec les sociétés « unifiées », comme les sociétés simples avec les sociétés synthetiques. Nous admettons volontiers que les socieU*s (( uniques » aient une tendance à absorber les individus qu'elles englobent, à faire d'eux leurs choses et a les empêcher de se poser comme des personnes ; en ce sens on a raison de dire que les groupements prinutils, simples et fermés, tendent, non pas à détruire l uidivi-

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dualisme, mais à Fempêcher de naître. Un homme qui n'appartient qu'à une société s'appartient difficilement ; il manque des secours précieux qu'apporte aux individus, comme nous Tavons montré, la multiplicité des sociétés auxquelles ils participent. Si donc la constitution des Etats modernes devait y entraîner la suppression de toute espèce d'association partielle, il est vraisemblable qu'ils formeraient en effet des sociétés exclusives et oppressives. Ces groupements « uniques » risqueraient de perdre l'idée des droits, non seulement des hommes qui leur seraient étrangers, mais encore de leurs membres mêmes. Tous les droits personnels s'effaceraient devant le droit public. Un Etat qui, comme disait Bodcau* (( fait des hommes tout ce qu'il veut », doit bientôt perdre la notion de la valeur des hommes. Si, comme nous avons nous-même essayé de le prouver, la complication croissante des groupements pousse les hommes associés vers l'égalitarisme, ils en doivent être écartés par l'unification excessive qui irait jusqu'à leur interdire toute différenciation de groupements. Forcez l'unité d'une nation, et vous risquez d'en chasser, en même temps que le souci de l'humanité, le respect des individualités.

Il reste donc à chercher, pour décider entre la thèse de Spencer et la nôtre, si l'unification des sociétés mo-

1, Cité par Tocqueville, V Ancien Régime, p. 240.

dénies s'oppose nécessairement à leur complication : il y aurait alors une sorte de contradiction entre deux des conditions favorables, suivant nous, à Tégalitarisrae ?

Sur ce point, la pensée de Spencer paraît flottante. Tantôt il nous affirme que la multiplication des associations — dont les temps modernes lui donnent le spectacle — tient à l'industrialisme * ; tantôt, — préoccupé sans doute par les caractères du monde féodal, — il remarque que le militarisme s'accorde avec le grand nombre des gouvernements supplémentaires, qui conspirent pour entraver la liberté individuelle ^ Ainsi, la centralisation, conséquence du militarisme, ici admettrait et là exclurait la multiplicité des groupements.

La contradiction n'est qu'apparente, pourrait-on nous répondre. Il faut distinguer entre deux espèces de groupements : ilpeut se faire que la centralisation étouflel'une dans le même temps qu'elle développe l'autre. Il y a des groupements dans lesquels l'individu entre avec sa liberté, auxquels il n'aliène, par un contrat déterminé, en vue d'une certaine fin par lui acceptée, qu'une portion de son activité personnelle : ce sont ceux-là qu'un Etat fortement unifié par le militarisme supprime ou entrave. Mais il en est d'autres qu'un Etat ainsi constitué adopte ou favorise, et ce sont ceux qui accaparent le tout de l'individu, dans lesquels il entre sans l'avoir voulu,

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