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et dont il ne peut sortir comme il veut. Suivant Spencer, un gouvernement centralisé interdirait les associations ouvertes, contractuelles, fondées sur les volontés, et non les corps fermés, naturels, fondés sur Thérédité.
A quoi il nous faut répondre alors que c'est justement le contraire qui paraît vrai. La thèse est démentie et par le raisonnement et par l'expérience. Il est invraisemblable, pour toutes les raisons que nous avons rappelées, qu'un pouvoir central fort veuille tolérer ces Etats partiels qui, accaparant leurs sujets, divisent la totalité des siens en groupes hétérogènes aussi fermés que compacts, et s'opposent à leur égalisation. Il peut très bien au contraire s'accorder avec ces associations multiples et entrecroisées qui, mêlant ses sujets pour les fins les plus différentes, les empêchent de se constituer en grands corps nettement tranchés, et, les prenant chacun par un seul côté de leur personne, les laissent aussi, par un certain côté, également soumis à son gouvernement. Si en un mot l'unification des sociétés s oppose nécessairement à leur sectionnement, elle ne s'oppose pas nécessairement a leur complication.
En fait, ne savons-nous pas déjà que dans ces mêmes sociétés modernes où tant de fonctions sont centralisées, se multiplient aussi les associations volontaires .^^ Si nous avons prouvé dans ce chapitre que les nations s'unifient, en un sens, de plus en plus, nous avions prouvé
L'UNIFICVÏION DES SOCIÉTÉS 235
dans le précédent, que de plus en plus, en un sens, elles se compliquent.
C'est donc qu'un de ces phénomènes n'exclut pas forcément l'autre. Que Tunification soit due au militarisme, et la complication à l'industrialisme, ce qu'il y a de sûr c'est que l'une et l'autre se développent parallèlement dans les sociétés occidentales, et c'est ce qui suffit a notre thèse.
Nous n'avons plus à craindre en effet que deux des conditions que nous disions favorables à l'égalitarisme se contredisent, de telle sorte qu il leur serait impossible de se rencontrer dans les mêmes sociétés pour collaborer à la même œuvre.
La psychologie nous a montré qu'elles peuvent conspirer, et l'histoire qu'elles conspirent, en fait, pour le plus grand succès des idées égalitaircs.
Pourquoi les idées égalilaires, telles que nous les avons définies, apparaissent-elles de préférence, à deux reprises, dans la civilisation occidentale, — se révélant une première fois, encore voilées et comme environnées de nuages, à la société gréco-romaine vieillissante, — une seconde fois, plus proches de la terre et plus prêtes à Faction, à nos jeunes sociétés modernes? telle était la question posée.
Consultée méthodiquement, tant par la déduction psychologique que par Tinduction historique, la sociologie a livré sa réponse : c'est que les formes sociales propres à la civilisation occidentale sont aussi les plus favorables au succès des idées égalilaires.
Psychologiquement, il nous a semblé que les sociétés qui s'unifient en même temps qu'elles se compliquent, dont les unités s'assimilent en même temps qu'elles se distinguent, et se concentrent en même
temps qu'elles se multiplient, devaient ouvrir les esprits à Tégalitarisme. Les spectacles quotidiens que ces sociétés leur offrent, les contacts et les frottements auxquels elles les exposent, les combinaisons diverses où elles les font entrer mettent incessamment en jeu ces mécanismes plus ou moins conscients par lesquels les idées sociales se modifient, se précisent, s'élargissent. Nous avons essayé, en découvrant les cent voies par lesquelles s'exerce cette action ininterrompue, de déterminer leur point de convergence : il nous a semblé que les progrès de la quantité sociale, de la mobilité et de la densité, de l'homogénéité et de l'hétérogénéité, de la complication et de l'unification conspiraient pour mettre en lumière, sur les ruines des classes et des castes, à la fois le prix de l'humanité et celui de l'individu ; ils devaient donc, suivant toutes les vraisemblances psychologiques, conduire les peuples à l'idée de l'égalité des hommes.
Historiquement, à quelles époques et dans quelles régions avons-nous pu constater ces mêmes progrès.^ C'est d'abord dans l'univers romain, à la fin de l'Empire, c'est ensuite et surtout dans l'Europe et l'Amérique modernes. Les différentes formes sociales dont nous avons, tour à tour, mesuré les effets propres se trouvent justement réunies dans les temps et les lieux où l'égaUtarisme apparaît. Les sociétés qu'il fait siennes nous présentent comme les synthèses concrètes des conditions que nous avons étudiées l'une après l'autre,
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par une abstraction analytique : pour définir sociologiquement et TEmpire et nos nations, il faut dire qu'il s'est rencontré, ici comme là, des populations à la fois très nombreuses, très denses et très mobiles, des individus à la fois très semblables et très originaux, et des groupements partiels très divers, entrecroisés sous des pouvoirs centraux très forts. Et sans doute, dans la civilisation gréco-romaine, tous ces caractères sont singulièrement moins marqués qu'ils ne le seront dans la civilisation contemporaine : quand ils reparaissent après le moyen âge^ ils sont portés à de bien plus hautes puissances. Mais ces différences de degré ellesmêmes correspondent à celles qui nous ont semblé séparer les deux manifestations de Tégalitarisme ; elles confirment donc, bien loin qu'elles le boulcvci^ent, le parallélisme découvert.
Ainsi rinduction et la déduction, l'histoire et la psychologie s'appuient l'une à l'autre pour étayer notre conclusion. Nous avons désormais le droit d'affirmer l'efficacité des formes sociales. Des conditions propremont sociologiques nous ont fourni une explication, au moins partielle, du phénomène qui, après les essais d'explications anthropologiques ou idéologiques, demeurait mystérieux: l'expansion de l'idée de l'égalité des hommes dans certaines sociétés déterminées n'est plus pour nous une sorte de miracle incompréhensible, s'il
est vrai qu'entre les fortnes de ces sociétés et le succès de cette idée il y a un rapport de condition à conséquence.
Toutefois, sur la nature et le vrai sens de ce rapport, ne peut-il subsister une dernière équivoque?
L'idée de l'égalité des hommes est active et puissante. Nous l'avons accordé dès l'abord ; c'est à ses œuvres que nous prétendions reconnaître sa présence. C'est au mouvement général, non pas seulement des doctrines, iTiais encore et surtout des institutions, que nous avons demandé les preuves quasi matérielles de sa vitalité. Pour mesurer sa force et définir ses exigences, nous avons analysé les réformes civiles et juridiques, politiques et économiques qu'elle nous semblait, principe directeur et explicatif, imposer à nos Etals. En la représentant comme l'âme des plus grandes révolutions modernes, ne lui avons-nous pas reconnu la capacité de modifier à son gré les formes sociales .^
Quoi de plus naturel, dès lors, que de conclure du présent au passé, et d'attribuer à la puissance des idées égalitaires toutes les transformations importantes que nos sociétés ont pu subir au cours des siècles .^^ Une philosophie de l'histoire se construirait ainsi, qui présenterait l'idée de l'égalité comme la clef unique, comme la cause à la fois finale et efficiente de toute
la civilisation occidentale. C'est pour se réaliser, nous dirait-on, que les idées égalitaires ont fait naître telles ou telles formes sociales ; c'est parce qu'ils voulaient vivre en égaux que les hommes se sont groupés suivant les modes que vous avez discernés. Entre ceâ modes de groupement et l'idée de l'égalité vous avez justement aperçu un rapport, mais vous en avez faussement déterminé le sens : ils sont l'effet, elle est la cause.
Il faut avouer que, dans la mesure où l'histoire permet de l'appliquer, la méthode inductive ne promet guère de réponses « cruciales » a de pareilles objections. Il semble qu'elle laisse fatalement les deux thèses en balance. Pour décider inductivement, de deux phénomènes, lequel est condition et lequel conséquence, il faut désigner celui qui précède invariablement l'autre. Or, en matière historique — sans parler de la rareté avec laquelle se montrent des rapports constants entre deux phénomènes — qui ne sait combien il est difficile de dire avec précision quand commence ou quand finit chacun d'eux, et d'établir, par suite, celui qui est apparu le premier.^ Entre telle transformation sociale et tel mouvement d'idées on peut assez aisément prouver la concomitance, mais rarement décider de l'antériorité. De ce point de vue, les rapports que nous avons étabUs inductivement paraîtront susceptibles d'être retournés, et Ton se croira autorisé îi poser Fégalitarismc
comme rantécédent, non comme la conséquence de nos formes sociales.
Il est vrai que même alors nos déductions, se prêtant moins facilement à cette inversion, subsisteraient. C'est en partant de la notion de la densité, ou de rhomogénéité, ou de Tunification sociale que nous ayons^ abouti à celle de l'égalité, et non réciproquement : à défaut de l'antériorité historique, nous avons fixé une antériorité psychologique. — Mais qui sait, après tout, si ces déductions psychologiques elles-mêmes ne se laisseraient pas convertir.^ N'est-il pas vraisemblable, par exemple, que, là où les hommes se jugent égaux, ils s'assimileront naturellement les uns aux autres, et tendront à unifier leurs groupes .^^ Etendez à tous nos raisonnements de pareils renversements d'idées, et notre édifice entier est bouleversé : voici la base au sommet, et le sommet à la base.
Admettons un instant que les relations que nous avons établies puissent être ainsi retournées et comme lues à l'envers. Notre thèse en serait-elle nécessairement ruinée ^
Nullement, s'il est vrai que les rapports (( réversibles )) sont presque de règle en matière historique. Des tendances que l'histoire met en présence, il est rare que l'une soit tout active, et l'autre toute passive, que l'une ne fasse que donner, et l'autre recevoir. Le
plus souvent elles réagissent incessamment l'une sur l'autre, et deviennent tour à tour, par une sorte d'échange pei'pétuel des rôles, cause et effet Tune de l'autre. En ce sens, n*est-il pas également vrai, par exemple, que les religions modèlent les Etats, et les Etats les religions? L'oracle de Delphes, nous dit-on, constituait l'unité nationale des Grecs et reposait sur elle\ L'esprit de tribu fut tour à tour cause et effet de la séquestration à la fois volontaire et imposée d'Israël chez les nations^. La dissolution de l'ancienne famille germaine fut une des raisons de l'invasion de l'Empire par les Germains, et réciproquement cette invasion fut une des raisons de cette dissolution^. Ainsi, quand bien même on nous aurait prouvé que l'égalitarisme a la puissance de développer la densité sociale, ou l'homogénéité, ou la centralisation, cela ne nous empêcherait pas de conclure encore que la centralisation et l'homogénéité et la densité sociales ont dû, par leur réaction propre, développer l'égalitarisme.
Mais d'ailleurs, lorsque nous concédions à l'égalitarisme la capacité d'appeler à la vie les différentes formes sociales que nous avons énumérées, nous faisions la partie trop belle à nos adversaires. En réalité.