V. Action, i3 novembre
(1) En publiant son étude, un mois plus tard, M. J.-J. Kaspar faisait au présent article l'honneur de lui emprunter son
titre.
L AFFAIRE FERRER III. — Vers la révision du procès ferrer.
Les autorités espagnoles la déclarent impossible. La loi espagnole l'autorise.
Les lecteurs de Y Action n1ont peut-être pas oubli< un article intitulé : Réponse des intellectuels françai à Sa Majesté Alphonse XIII, que je publiai à cett» même place il y a un mois, et dans lequel je répon dais aux récriminations du jeune roi contre no efforts de justice, telles que M. G. de Maizière le avait transcrites dans une entrevue du Journal.
Une publication décisive.
C'est à M. Jean-Jacques Kaspar, avocat à la cour que je devais mes documents. Ce nouveau venu la célébrité de la barre vient de gagner son premie procès retentissant : il Ta plaidé contre le ministèr
iWaura d'abord, et le malheur de l'Espagne veut qu'il l'achève aujourd'hui contre le ministère Moret. Dans la Grande Revue du 10 décembre, M. Kaspar imprimait, en effet, sa victorieuse plaidoirie, fruit de deux mois d'assidu labeur et d'opiniâtres investigations dans le maquis de l'iniquité. Voici maintenant qu'il complète sa tâche en déposant devant la conscience européenne de décisives conclusions. Demain la librairie Schleicher mettra en vente, sous forme d'une jolie plaquette à 60 centimes, l'étude parue dans la Grande Bévue. Elle comporte, cette fois, une préface du toujours vaillant Gabriel Séailles, s'augmente d'un chapitre capital sur les agissements du nouveau cabinet de Madrid, et fait au premier article de Y Action l'honneur de lui emprunter son titre : Pour la révision du procès Ferrer, réponse des intellectuels français à Sa Majesté Alphonse
Des bonnes feuilles inédites que J.-J, Kaspar a bien voulu me confier pour ce journal, qui épousa la cause du martyr bien avant que sa mort magnifique lui eût ouvert les portes de la gloire, je détacherai les passages suivants :
Comment on organise ï ètouffement .
« Ferrer mort, les autorités militaires qui l'ont frappé continuent encore à s'acharner contre lui en faisant tous leurs efforts pour empêcher la revision de son procès, qu'elles prétendent juridiquement impossible. Elles se font même complaisamment in-
terviewer par les journaux étrangers afin de décourager l'opinion européenne qui commence à réclamer cette mesure de réparation.
« i° C'est ainsi que le gouverneur de Barcelone déclarait récemment au correspondant d'un journal de Paris que « tous ces bruits de revision ne sont qiïune fantaisie sans importance et ne reposent sur aucun fondement... Le condamné qui vous occupe, a-t-il ajouté, aurait pu être gracié : mais une fois exécuté, il riij a pas pour son procès de revision possible » (1).
« Il est peut-être étrange que je sois mieux renseigné qu'un gouverneur militaire espagnol, mais il est vrai que je n'ai pas de parti pris en faveur de l'iniquité, ce qui m'a permis de trouver facilement dans le Code de justice militaire l'article suivant :
... « Lorsque le condamné sera décédé, sa veuve, ses ascendants ou descendants légitimes ou naturels reconnus pouront solliciter la revision dans le but de réhabiliter la mémoire du défunt... » (Art. 683).
« Le gouverneur de Barcelone n'a donc pas dit la vérité, et la mort de Ferrer n'empêche en rien la revision de son procès, qui peut être demandée par sa mère ou ses filles.
« 2° L'auditeur général, de son côté, Don Ramon Pastor, dont nous avons examiné l'ineffable rapport, défend son œuvre et déclare au même journaliste, le
(1) Le Malin, 8 décembre 1909. Le personnage ainsi interviewé est celui-là même qui a couvert de son autorité le tribunal de l'assassinat.
même jour, qu'il n'y a rien dans le procès Ferrer qui puisse motiver un recours en revision; celle-ci, en effet... ne peut être demandée que dans quatre cas différents, dont aucun ne s'applique au procès Ferrer, et il indique ces cas : or, nous y trouvons celui-ci, en citant d'ailleurs le Code plus exactement qu'il ne le fait :
« Il y aura lieu à recours en revision contre les sentences définitives dans les cas suivants... 3° lorsque quelqu'un aura été condamné en vertu d'une sentence basée sur un document ultérieurement reconnu faux par une sentence définitive en une cause criminelle. (Code de justice militaire, article 678, n°3) ».
« C'est là un cas qui peut parfaitement s'appliquer au procès Ferrer, car nous savons que les principales charges qui ont été retenues contre celui-ci et qui ont entraîné sa condamnation sont constituées par des manifestes révolutionnaires qu'il y a tout lieu de considérer comme des faux. Nous en rappellerons rapidement les raisons :
a) Ces manifestes ont été soi-disant trouvés au Mas Germinal, dans une perquisition faite en l'absence des témoins compétents.
« 6) Cela, alors qu'une perquisition régulière faite quelques jours auparavant, et ayant duré douze heures, n'avait donné aucun résultat.
« c) Ces manifestes sont des circulaires à la machine à écrire qui ne portent aucune signature. Pour les attribuer à Ferrer, il a fallu une ridicule exper"
tise de trois lettres alphabétiques corrigées à la main.
« d) Aucune reproduction de ces manifestes, qui ont soi-disant provoqué la rébellion, n'a été retrouvée dans les perquisitions faites chez les centaines de personnes arrêtées à la suite des événements de Barcelone.
« e) D'autre part, en lisant "attentivement ces circulaires (elles ont été publiées intégralement dans le journal officieux la Epoca du 12 septembre et la traduction française en a été donnée par les Temps Nouveaux, n° i5 bis, 1909), on constate que, quoi qu'en dise le fiscal, elles n'ont aucun rapport avec les événements de juillet. Leur rédaction est aussi vague que violente, et on n'y trouve pas une seule allusion à la guerre du Maroc et à la mobilisation des réservistes qui, comme on le sait, ont provoqué l'émeute.
« f) Enfin, dans le manifeste que le fiscal désigne comme la seconde circulaire, on trouve ce passage absolument invraisemblable, qu'il se garde bien de citer, et où les vrais rédacteurs montrent le bout de l'oreille : « Notre programme (c'est la première pièce visée par le fiscal) est l'unique programme sincère, révolutionnaire et libérateur. Ne faites aucun cas de ceux qui vous disent qu'il est V œuvre du gouvernement, de la police ou des ennemis du prolétariat. »
« On ne conçoit pas un chef révolutionnaire obligé de se disculper ainsi. C'est là du style d'agent provocateur, et c'est l'aveu maladroit des faux qui ont ét'3 commis.
« Je crois donc qu'il y a des éléments suffisants pour que les ayants droit de Ferrer puissent intenter une action, et qu'un tribunal impartial et équitable reconnaisse dans son jugement le caractère apocryphe des circulaires révolutionnaires, ce qui permettrait ensuite la revision.
« Toutefois, je ne me fais pas illusion, il pourra se passer bien du temps avant que les héritiers de Ferrer trouvent un tribunal disposé à poursuivre et prêt à prononcer les sanctions nécessaires.
« Il se découvrirait alors trop d'infamies pour que la solidarité de la magistrature ne s'applique pas à maintenir sur ces faits le voile épais dont parlait le capitaine Galceran.
Un appel direct au Minisire.
« g) Mais si les magistrats ne se décident pas à se saisir de l'affaire, il y a, heureusement, encore un autre moyen de revision dont l'auditeur général a tout à fait oublié de parler. Celui-ci ne limite pas l'intervention possible à celle des parents qu'il est facile d'égarer dans le maquis de la procédure ; le voici tel qu'il est défini dans l'article 58o :
« Le ministre de la guerre, après étude de l'affaire, pourra aussi ordonner aux fiscaux du conseil suprême de la guerre et de la marine, d'exercer le recours en revison lorsqu'il estimera qu'il y a un fondement suffisant pour le faire ».
« L'action du ministre de la guerre n'est limitée par aucun texte. Si l'étude de l'affaire lui révèle les
faux dont nous avons parlé, il n'a pas besoin d'attendre que ceux-ci soient établis par jugement pour ordonner la revision. D'autre part, il n'a pas besoin de s'appuyer seulement sur la découverte de faux : tous les abus de pouvoir et les illégalités que nous avons signalés peuvent lui servir pour fonder sa demande en revision. »
Allons, général Luque, vous qui fûtes frappé jadis et même chassé de l'armée royale pour vos sentiments républicains ; vous qui, aux côtés de votre ami Moret, n'avez escaladé le pouvoir que porté par la houle de l'indignation universelle que soulevait le crime de vos devanciers, acquittez-vous envers l'idéal qui vous a donné ces réalités ; souvenez-vous des ministres de l'Affaire Dreyfus ; méditez la force de la vérité ; dites à votre préfet de police de renoncer aux trucs à la Du Paty, au piège qu'il vient de tendre à Soledad Villafranca en lui faisant télégraphier par une dame voilée de passer la frontière de Cerbère où les cerbères allaient la happer, où les menottes du mort allaient resservir pour la vivante ; hatez-vous enfin de rassurer nos sympathies déconcertées pour le gouvernement actuel que nous croyions le vengeur de la justice, et soyez certain, sur toutes choses, que vous n'édifierez point l'Espagne nouvelle qui aspire à monter vers la lumière, si vous oubliez dans ses fondements la pierre sanglante, la pierre du crime (1) !
L'Action, 19 décembre 1909.
(1) Le ministère Moret tombait à son tour deux mois plus
tard. — M. Léon Daudet, dans V Action française, apprécia de la façon suivante la dernière phrase de cet article : « On dirait un vers de Victor Hugo qui serait tombé du cinquième étage dans une caisse de tessons de bouteille. » A quoi l'on pourrait répondre que c'est déjà joli de tomber de si haut en compagnie de Victor Hugo. M. Daudet ne tombera jamais que d'un entresol dans une poubelle.
UN SECOURS MORAL AUX INONDÉS DE PARIS APPEL AUX ARTISTES DE BONNE VOLONTÉ
M. Paul Hyacinthe Loyson dont on connaît l'âme généreuse et V éloquence particulière, vient de nous adresser l'article suivant (1) :
Voici le moment pour nous, poètes, de prouver ce que vaut notre idéal. Depuis assez longtemps nous faisons de l'art pour l'art, en petite chapelle : voici le moment de l'art pour la vie, au grand jour de *a réalité.
Point ne suffit d'aller grossir la foule des badauds le long des quais devant le spectacle de ce fleuve qui ne parvient qu'au prix du désastre à se rendre digne de la Capitale, par sa nappe immense et sa fougue superbe; point ne suffit non plus d'applaudir de loin
(1) Note de la rédaction de Comœdia.
à toutes les trouvailles de dévoûment de ceux qui payent de leur personne, ni même de payer de notre bourse à défaut de savoir les imiter.
Des milliers de victimes, qu'on croit sauvées, sont parquées à cette heure dans des refuges de hasard tels que le séminaire de Saint-Sulpice. Ces êtres sont là, hommes, femmes, enfants, confondus d'hier dans une subite promiscuité, roulés pêle-mêle par la dernière vague de l'inondation. Tandis qu'au dehors la griserie de l'action déployée met la plaisanterie aux lèvres de ceux qui s'exposent au péril, gaillardement, à la française, les voici, eux, dans le décor insolite de ces bâtiments désaffectés, terrorisés par le cauchemar, hébétés encore par la catastrophe qui leur a tout pris, presque la vie, peu s'en faut la raison elle-même, se croyant encore enveloppés par cette chose insidieuse, sans bruit, qui monte comme un malheur insoupçonné... Demain, quand tous ces « rescapés » qui jouaient aux petits riches dans la banlieue, ayant dû quitter le seuil de refuge, se trouveront rejetés dans la vie, cet autre flot plus implacable dont nul, cette fois, ne viendra les sauver, ce sera la misère, la faim peut-être... Et dès aujourd'hui dans leurs longs loisirs forcés, devant la déroute de tous leurs projets, de toutes leurs habitudes quotidiennes, c'est le désespoir, l'anxiété de l'avenir, la tentation de renoncer à tout.
A nous, les poètes, de leur rendre le plus grand courage, celui de savoir recommencer. Pendant tout le temps qu'ils seront les hôtes du devoir social,
qu'ils le soient aussi de la fraternité ! Assurons-leur chaque soir une heure de beau plaisir, une heure de poésie résurrectrice ! Rien n'est plus simple.
Que tous les artistes disponibles de nos théâtres, les amateurs en quête de public et les poètes de bonne volonté nous fassent leurs offres de concours.
« Comœdia ne pourra, certes, que se faire un devoir de faciliter toutes les généreuses initiatives et de donner satisfaction à toutes les demandes qui pourraient lui être adressées (1). »
Qu'où veuille bien remarquer, à ce propos, que le choix des morceaux, en de telles circonstances, ne doit pas être fait au petit bonheur, mais correspondre à cette intention qui est de récréer l'esprit des victimes, pour leur recréer une volonté. De la gaîté d'abord; de la gaîté surtout, héroïque et saine. Des monologues qui ne soient pas indignes de ces salons du purgatoire; des chansons de la Butte, s'il en est encore d'assez françaises pour n'être pas tout bêtement sales; que Montmartre, si fier d'avoir dominé le déluge de Lutèce, descende nous tirer de nos marécages; du Béranger dru, du Musset pimpant, voire même du Coppée bon enfant en souvenir des guinguettes noyées... Et puis aussi de larges coups d'aile vers les sommets où l'on s'évade de toutes les misères, où l'on plane plus haut que le moment qui passe, du Victor Hugo, du Lamartine ou du Michelet, la Légende des Siècles ou l'épopée de Y Histoire de France à laquelle vient de s'ajouter une (1) Ces quatre lignes sont de la rédaction du journal.
page si dramatique. Mais laissons, messieurs, laissons chez nous nos propres œuvres, n'infligeons point à ces pauvres têtes, déjà éprouvées, des vers si obscurs qu'il y faudrait, avant chacun d'eux, une conférence explicative... Et enfin, mesdames, de la musique, la dernière Muse qui puisse remplacer la Religion ; un solo vibrant où toute l'âme se donne, un frisson de harpe sur la douleur, un humble petit air de violon comme il s'en racle dans les carrefours à la seule cadence des coeurs naïfs... Quel auditoire vous aurez ici ! Le plus sincère, le plus reconnaissant, le plus émouvant. Je vois les vieux se redressant soudain sur leur couche de paille, et les frimousses des bambins pâlots se pressant à la ronde autour du Poète... La voilà trouvée l'Université populaire où il y aura, cette fois, plus d'assistants que de conférenciers.
Et quel souvenir unique entre tous aura gravé au fond de ces mémoires le poème entendu ce soir-là ! De quel signe fécond vous aurez marqué ces destinées ! Je ne sache pas en ce moment de mission plus belle pour l'art que celle de courir au secours de la vie. Le génie et l'énergie humaine ont muselé le fléau, à vous, artistes, de lui opposer le grand démenti, la réponse de l'âme victorieuse î
Comœdia, 4 février 1910.