REGRETS ET SES EXCUSES A COMOEDIA
Notre rédacteur en chef racontait hier (1) l'étrange prétexte dont on avait usé pour décommander la matinée que nous avions organisée avec le concours de nombreux et généreux artistes à l'ancien séminaire de Saint-Sulpice. En toute naïveté et sans l'ombre d'une arrière-pensée politique, nous nous étions imaginé que d'apporter un peu de gaîté, un peu de musique, un peu de joie à de pauvres gens déshérités à l'ordinaire et sinistrés par occasion, constituait une intention louable et, si l'on veut même,
(1) Dans un amusant éditorial intitulé Séminaristes imprévus, titre qui désignait les sinistrés auxquels le théâtre était interdit. G. de Pawlowski, Comœdia, 14 février.
une œuvre pie. D'autres que nous en ont jugé différemment.
Certes, nous avons été les premiers à nous incliner devant la raison qu'on nous a donnée cinq minutes avant la représentation, celle de la mort d'un petit enfant survenue quelques heures plus tôt. Mais comme cet enfant était un jumeau dont le frère était mort depuis deux jours et que le premier des petits cadavres était encore au séminaire, nous avons bien le droit de nous demander pourquoi le mort n° 1 n'avait pas empêché notre séance, alors que le mort n° 2 s'y opposait avec une telle force ? C'est là un problème que seul, peut-être, Tristan Bernard pourra démêler.
Le maire du VIe arrondissement a si bien compris le caractère hasardeux de l'allégation qu'il a adressé la lettre suivante à notre ami Paul Hyacinthe Loyson, chargé par nous, en compagnie de A. Delécraz, de la préparation de la matinée :
Monsieur et cher Maître,
M. Philippon (4) a été comme moi d'avis que de hautes convenances s'opposaient à ce qu'une séance de musique eût lieu dans une maison où s'était produit un décès quelques heures auparavant, et vous vous êtes rendu immédiatement vous-même à nos observations.
J'ai eu l'occasion de rencontrer quelques-uns des artistes que vous aviez convoqués et de leur exprimer, en même
(1) Directeur de YÉcole des Sinistrés, à l'ancien Séminaire de Saint-Sulpice.
temps que ma reconnaissance pour l'idée généreuse de charmer pendant quelques instants des malheureux accablés par le malheur, tous nos regrets de ne pouvoir employer leur talent. Je vous prie d'exprimer les mêmes sentiments à ceux que je n'ai pu rencontrer.
Je tiens aussi à vous présenter mes excuses si, par voie rapide, vous et vos artistes, n'avez pu être prévenus de ce malheur. Notre excuse est dans la multiplicité des questions que nous avons à résoudre, au moment même où elles se posent. Faites la part du surmenage de nos dames si dévouées.
Veuillez agréer, monsieur et cher maître, avec l'expression renouvelée de mes sentiments de reconnaissance et de regrets, l'assurance de toute ma sympathique considération.
F. Herbet.
Il ne nous reste plus, à nous, qu'à remercier une fois encore les artistes si nombreux qui avaient répondu à notre appel, et deux fois pour une ceux que nous avons dérangés.
Quant à la morale de cette histoire, elle peut se tirer en peu de mots : tout des artistes pour les galas, mais rien des artistes en certains lieux, car rien n'est changé depuis Molière qui fut enseveli en terre profane.
Comcedia.
Comœdia, i5 février 1910.
pour l'école laïque