I. — Le Mensonge en Images
M. Alfred Baudrillart, recteur de l'Institut catholique, veut bien confier au public qu'il consentirait à faire partie d'une commission mixte, avec des protestants et des penseurs libres, qui aurait pour mission de reviser les manuels scolaires de l'école laïque. Autrement dit, l'Église romaine est à ce point libérale qu'elle ne se fera pas prier outre mesure pour Tenir mater au berceau la démocratie française, si nous lui ouvrons la maison...
En attendant, comme dit le président du Conseil, allons faire un petit tour chez nos adversaires, pous sons la porte de l'école d'église, puisque les prêtres forcent la nôtre, et épluchons l'enseignement riva dont on nous vante les sublimes principes... Oh oh ! qu'est-ce que j'aperçois aux murs, sur de beau?
tableaux polychromes, d'un dessin sommaire et violent ? Voici, par exemple, une pancarte intitulée : Hors de l'Eglise. Je vais vous la décrire en conscience, l'ayant eue moi-môme entre les mains. En haut, Saint-Pierre de Rome, et, trônant sur le seuil, le pape, dont un cardinal lit un décret. A l'entour, mais beaucoup plus bas, toutes les catégories cle non catholiques. A droite, un « excommunié »... (Je souligne et guillemette les paroles exactes de la légende). Cet « excommunié » est un « révolutionnaire qui s'approche du pape pour porler sur lui une main sacrilège, au mépris de l'anathème qui va le frapper ». Vous voyez d'ici, n'estce pas, quelque farouche camarade hirsute et débraillé, ou, à tout le moins, un Sébastien Faure vociférant? Vous n'y êtes pas. Le « révolutionnaire excommunié » se présente sous les traits fringants d'un jeune volontaire de l'An II, en jaquette bleue à parements, ceinture au flanc et bicorne en tête. Passons maintenant aux protestants. « Hérétiques, ils tournent le dos au pape, lisent la Bible en aveugles et ont à leurs pieds des livres pleins d'erreurs ». En effet, deux protestants s'absorbent dans la lecture défendue ; comme de juste, ces individus portent de longues barbes qu'ils ont très jaunes, pour mieux marquer que les protestants sont des Allemands, et d'entre les pages des « livres d'erreurs » qu'ils ont à leurs pieds, des têtes de serpents s'érigent. Suite de la légende qui les concerne : « 77 ne suffit pas d'être chrétien, il faut encore être catholique, c'est-
à dire être avec le pape... Point de salut pour celui qui refuse d'être de V Eglise... Mais les autres religions ? Elles ne sont pas bonnes, parce qu'elles n'ont point la vérité. La vérité n'est que d'un côté. » — Continuons. « Les schismatiques. Les Busses, d'abord bons catholiques, puis peu soumis ; ils se sont tout à fait séparés depuis deux siècles... Les Grecs, longtemps les plus soumis et les plus éclairés des chrétiens ; la jalousie des patriarches de Constantinople les sépara de Borne. Ce fut Michel Cérulaire qui rompit, en io53. Ils ont une très grande dévotion à la Sainte-Vierge, c'est ce qui les ramènera un jour »... Ici, comme image, un pope qui, descendu des marches de Saint-Pierre, s'éloigne vers de neigeuses régions en endoctrinant un moujik (russe ou grec?). Viennent ensuite : « Les Idolâtres », représentés par « un sauvage » (sic, c'est même un nègre très crépu), et qui cite-t-on en cette compagnie? « Les Bouddhistes et autres sectes qui ont une connaissance assez étendue de Dieu, mais mélangée de grossières superstitions... » (Lourdes ou saint- Antoine de Padoue?) Terminons par: « Les Apostats, représentés ici par des écrivains impies, Benan tenant son livre: la Vie de Jésus, maudissant la Croix qu'il a adorée ». Aussi Renan se voit-il « tenant son livre » comme il est dit, brandissant le poing furieusement vers le Saint-Père et hurlant à gueule-que-veux-tu. Dans son voisinage immédiat, un Juif moderne à nez très crochu et à lippe pendante, « conservant son caractère mercantile et la marque de réprobation de ses
pères déicides » (la lippe et le nez qu'ils ne portaient pas avant Jésus). — Enfin, et je cite toujours : « Au bas du tableau le Démon qui, par celte multitude de religions fausses, fait une guerre terrible à l'Eglise véritable ». Ci-dessus : démon, cornes, queue, flammes et fumées). Telles sont les images murales qui décorent les salles des pieuses écoles.
Et maintenant comparez-moi ces anathèmes, malédictions et vitupères à cette simple assertion qui fut avancée dans une laïque à la vive colère des catholiques : « Chacun est libre de se choisir la religion qui lui convient... » Et puis demandez-vous quel contrôle critique les bambins de ces bonnes écoles pourront exercer sur un tel enseignement de Thistoire, qui ne sort pas seulement de la bouche du maître en soutane courte, mais se voit aux murs, en dessin et couleur, extériorisé, réalisé : « D'abord, je l'ai vu, de mes yeux vu, aux murs de l'école », diront-ils plus tard quand ils raisonneront... Ce qui n'empêche, pourtant, que chacun des articles de l'étonnante leçon que j'ai citée plus haut, ne soit un impudent mensonge, énoncé avec d'autant plus de force qu'on a moins de peine à le réfuter.
Les Russes n'ont jamais été soumis au pape. Comment auraient-ils pu s'en séparer il y a deux siècles? L'histoire de leur Église, dès l'origine jusqu'au 16e siècle, est liée à l'histoire de l'Église grecque. Quanta celle-ci, jamais non plus elle ne fut soumise au siège de Rome, jamais, partant, elle ne put faire schisme. Ce sont les prétentions de
Rome à l'absolutisme qui, dès le 9e siècle, et non au 11e, amenèrent, sous le pape Nicolas Ier, la rupture de Rome schismatique avec les quatre autres patriarcats de l'église chrétienne primitive : Constannople, Antioche, Alexandrie et Jérusalem.
Pour ce qui est des protestants qui « lisent la Rible en aveugles », c'est grâce à eux que les professeurs des universités catholiques actuelles peuvent faire leurs cours d'apologétique. Aux protestants, tels que Reuss, revient en effet l'honneur du grand mouvement de l'exégèse biblique contemporaine qui travaille la foi dans tous les pays et s'est imposé même à Rome, où le pape a dû se résigner à faire semblant d'instituer, lui aussi, une commission pour l'étude critique de la Bible, commission qui vient de conclure que l'histoire de la côte d'Adam était rigoureusement exacte...
Voici enfin, à la dernière page de sa Vie de Jésus, en quels termes l'apostat Renan « maudit la Croix » :... « Cette sublime personne qui chaque jour préside encore au destin du monde, il est permis de rappeler divine... Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse ; sa légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les meilleurs cœurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus... » Quels affreux blasphèmes, n'est-il pas vrai?
Je crois, par ces quelques exemples, avoir démontré tout ensemble et la sincérité de l'enseigne-
ment de l'histoire dans les écoles libres, et la sincérité des blâmes dont sont l'objet les écoles laïques.
Il ne me reste plus qu'à vous dire où je me suis documenté et de quelle école libre j'ai violé le seuil. Oh ! c'est à la portée de tout le monde. Promenezvous dans la rue d'Assas et arrêtez-vous au n° 28, devant les vitrines de la Librairie de Saint-Joseph, Tolra, Simonet, éditeurs. Cette même pancarte y est exposée.
Mais, à propos, savez-vous bien à quelle maison cette librairie fait vis-à-vis ? A ce bon Institut catholique dont M. le recteur s'offre si généreusement à corriger renseignement de l'État! Saint -Joseph s'abrite sous son ombre et prospère sous sa protection. Gageons que, quand M. le recteur s'en ira présider la commission mixte, il glissera sous son bras un de ces placards pour le proposer à nos écoliers...
Le Siècle, 1er février 1910.
Article reproduit par VEclaireur de VEst du lé.
POUR L ÉCOLE LAÏQUE II. — L'Aveu candide.
En réponse à mon article paru ici-même, le i4 février, sous ce titre : Le Mensonge en Images, j'ai reçu la protestation suivante à laquelle je me fais un véritable plaisir de donner la plus large publicité :
Paris, le 1 mars 1910.
M. Paul Hyacinthe Loyson, rue du Bac, 110, Paris.
Monsieur,
Un de nos amis nous communique l'article : « Le Mensonge en Images » que vous avez cru bon de donner ie i 4 février dernier dans un journal de l'Est. Vous y critiquez non seulement le texte mais la forme de la gravure et la maison qui l'édite. Nous sommes fort surpris que vous nous attaquiez ainsi dans l'ombre, c'est-à-dire sans même nous avoir prévenu par l'envoi d'un justificatif quelconque. Vous
auriez pu employer un procédé plus courtois qui nous eût permis de vous répondre plus tôt.
Des 70 tableaux qui forment le Grand Album d'images en couleurs pour VExplication du Catéchisme, le n° 19 : Hors de l'Eglise, semble vous exaspérer particulièrement. Nous le comprenons sans peine et yous plaignons de tout cœur. Mais, hélas ! nous n'y pouvons rien. Cet enseignement catéchistique donné par S. E. le cardinal Perraud, de l'Académie française, approuvé par tous les cardinaux, archevêques et évêques de France, honoré d'un Bref du Saint-Père, se trouve suffisamment défendu ainsi pour que nous n'ayons pas à mêler notre faible voix à ce magnifique concert de voix autorisées. On écoute les Docteurs de l'Église, on n'a pas l'outrecuidance d'en remontrer à ses maîtres, comme chez ceux qui, n'ayant aucun frein, ni aucune règle, en libres penseurs et libres viveurs qu'ils sont, veulent que tous vivent et pensent... librement comme eux. Hors de l'Eglise, point de salut! Eh oui, Monsieur, pour tout baptisé, c'est à prendre ou à laisser! « Celui-là ne peut avoir Dieu pour Père qui n'a pas l'Eglise pour Mère » a dit Saint Cyprien au troisième siècle. Ce n'est pas d'hier, et cet enseignement de l'Eglise, aussi immuable qu'elle-même, ne se transforme pas, ad libitum, suivant le caprice des éditeurs, comme certains manuels de l'enseignement laïque imposés, au nom de la liberté, à tous les enfants qui fréquentent l'école laïque, gratuite, (oh ! combien pour les catholiques !) et obligatoire (toujours au nom de la liberté!) C'est ainsi que les libres penseurs voulant couler tous les esprits dans le même moule comprennent la liberté pour chacun de penser comme il... lui plaît !
Il est regrettable que vous n'ayez pas approfondi davantage la gravure que vous aviez sous les yeux. Vous y
auriez vu un arbre fruitier donné comme symbole, avec ses trois branches. Elle est suffisamment suggestive pour ceux qui ne veulent pas être du côté de la branche desséchée.
Consolez- vous, Monsieur, ces tableaux ne sont malheureusement pas appendus à tous les murs de nos « pieuses » écoles. Ils ne sont pas imposés comme le sont les manuels de l'enseignement d'Etat. S'il en était ainsi, les éditeurs catholiques y trouveraient une compensation légitime à tous les sacrifices que depuis dix ans ils s'imposent pour être à la fois des contribuables impeccables et des citoyens consciencieux. Le milliard des Congrégations n'a pas encore enrichi les persécutés, mais ceux qui sont vraiment Hors de V Église !... Que voulez- vous qu'il y ait de commun entre eux?
Nous espérons que vous voudrez bien mettre notre réponse à la même place et dans le même caractère que votre article, sans avoir besoin de recourir aux voies légales.
En attendant, recevez, Monsieur, l'assurance de nos sentiments distingués.
TOLRA ET SlMONET.
Voilà satisfaction donnée âmes respectables correspondants. Ils ont, pour la deuxième fois, les honneurs de la première page de YÉclaireur : c'est ce qu'ils appellent être « attaqués dans l'ombre. » Quanta me demander de communiquer personnellement à mes adversaires un << justificatif » de mes articles, c'est exagérer la prétention. Loin de moi l'idée saugrenue de leur adresser la même requête ! Je n'aurais que faire de leur prose ; mais je constate qu'ils tiennent à la
mienne et que les quelques vérités que je leur administre finissent toujours par les atteindre.
Ma réplique maintenant. Elle sera brève. Je félicite hautement une des grandes maisons d'édition catholiques de Paris d'être venue nous déclarer par écrit et coram populo que tous les mensonges historiques qu'elle publie à destination des écoles libres, se réclament de l'enseignement catéchistisque donné par S. E. le cardinal Perraud, de l'Académie française, et qu'ils sont approuvés par tous les cardinaux, archevêques et évoques de France, honorés enfin d'un bref du Saint-Père !
Évidemment, voilà de quoi dispenser nos éditeurs de « mêler leur faible voix à ce magnifique concert » d'inepties, c'est-à-dire de discuter avec moi les calomnies et les faux dont j'ai fait la preuve matérielle à propos de la Révolution, du Protestantisme, de Renan, du Bouddhisme et des églises grecques et russes.
Pour autoriser ces mensonges,' ils en appellent à toutes les mitres du catholicisme. Pour démontrer la vérité, je leur offre, moi, la discussion.
Que voulez-vous qu'il y ait de commun entre nous?
V Eclair eur de l'Est, 9 mars 1910.
pour l'école laïque III. — Au Pied du Mur.
Enfin! ils discutent... J'ai reçu de MM. Tolra et Simonet une seconde lettre qu'on va lire. Pour obtenir cette insertion, ils en appellent, disent-ils, à la loi. Leur avais-je donc refusé la parole ? L'ai-je jamais refusée à aucun de mes adversaires ? Immédiatement et libéralement, je leur ai toujours ouvert les colonnes des journaux républicains où j'écris, et ce sont, au contraire, les feuilles catholiques qui, les trois quarts du temps, me dénient tout droit de réponse après m'avoir attaqué. Ma loyauté porte d'ailleurs sa récompense, car, bien mieux que je ne saurais le faire moi-même, nos bons cléricaux se chargent tout seuls de se confondre : pour eux, la discussion, c'est le suicide.
En l'occurence, je ferai, toutefois, remarquer à MM. Tolra et Simonet :
i° Qu'ils viennent d'opérer une volte-face, se mettant ainsi en contradiction avec leurs premières déclarations aux termes desquelles ils se dispensaient de « mêler leur faible voix au magnifique concert des voix autorisées » des évoques, archevêques, cardinaux et papes (4 mars), c'est-à-dire qu'à cette date ils ne daignaient pas discuter. Depuis lors, sans doute, ces hauts dignitaires leur ont représenté que leur silence était désastreux. Ils se ravisent, c'est leur droit. Ils parlent, et leur voix est encore plus « faible », le « magnifique concert » encore plus faux.
2° Je leur ferai remarquer, en conséquence, que je serais cette fois très fondé à ne point leur donner la parole par cette raison que leur seconde lettre répond à mon premier article du i4 février dernier, article auquel ils avaient déjà répondu par leur première lettre en date du 4 mars, publiée ici intégralement en date du 9. Je leur fais, je crois, bonne mesure. Quoi qu'il en soit, voici leur tentative de réfutation in extremis :
Paris, le 14 mars 1910 (l).
Monsieur Paul Hyacinthe Loyson, 110, rue du Bac, Paris.
Monsieur, Aux gens poussés à bout, dit-on, l'injure tient lieu de
(1) Quand cette lettre lui fut adressée à nos bureaux, notre collaborateur et ami était en Allemagne où il assistait à la « première » des. Ames ennemies, d'où le retard forcé de cette publication. (N. D. L. R.)
raisons. C'est sans doute parce que vous manquez d'arguments contre notre œuvre que vous décochez sur elle vos « anathèmes, malédictions, vitupères ».
« Ineptie, mensonge, calomnie, faux ». Voilà ce qu'elle serait, à vous en croire. Cela ressortirait des preuves matérielles que vous avez fournies contre ce que nous vous disions « de la Révolution, du Protestantisme, de Renan, du Bouddhisme et des églises grecques et russes >. Comment ! vous avez rassemblé des preuves matérielles contre tout cela ! Mais alors le lampion de V Éclair eur est bien fumeux, bien terne. En effet, dans la critique dont vous faites suivre la description de notre chromo, l'homme le moins myope n'aperçoit aucun fait, aucun raisonnement probant; pas un mot de la Révolution ni du Bouddhisme ; sur toutes les autres questions rien que des affirmations sans preuves. Et c'est vous qui vous moquez de l'argument d'autorité !
Vos allégations méritent d'autant moins de créance qu'elles sont contredites par l'histoire, par les faits.
4° « Les Russes, dites-vous, n'ont jamais été soumis an pape. L'histoire de leur Eglise, dès Vorigine, est liée à l'histoire de l'Eglise grecque ». Et pourtant, ce sont des prêtres venus de Rome qui, au septième siècle, évangélisèrent les pays slaves. Leur œuvre fut reprise plus tard par les saints Cyrille et Méthode. Ceux-là étaient grecs, c'est vrai, mais c'est le pape qui les sacra évèques, c'est le pape qui les autorisa à créer la métropole de Kiew, c'est au pape qu'ils rendirent compte de leur mission, c'est devant le pape qu'ils vinrent se justifier des accusations portées contre leur doctrine et leurs pratiques religieuses. C'est même pendant une de ses démarches à Rome que mourut saint Cyrille. Tous ces actes sont bien des actes
de soumission, et cela dès Vorigine de l'église russe.
2° « L'Eglise grecque, ajoutez-vous, jamais non plus ne ut soumise au siège de Rome. » En ce cas, comment expliquer pourquoi les membres de l'église grecque recouraient si souvent au pape pour présider leurs conciles et pour juger leurs grands dignitaires, comme Nestorius, Macédonius, Eutychès ?
Ils se séparèrent de Rome au onzième siècle, nous l'avons dit. Mais si même ils n'avaient pas été unis au pape avant cette date, leur soumission au pape en 1274 et en 1439, à la suite des Conciles de Lyon et de Florence, prouverait assez que vous vous avancez par trop en affirmant et en soulignant que jamais les Grecs n'ont reconnu le pape pour chef.
3° La rupture, dites-vous, est due aux prétentions des papes à l'absolutisme.
Si cela était vrai, on verrait le pape faire tout son possible pour mettre les dissidents sous le joug; ceux-ci de leur côté feraient tous leurs efforts pour s'en affranchir. Or, on voit tout le contraire. Des évoques schismatiques, ceux de Hollande, par exemple, sont repoussés par le pape ; celui-ci, loin de vouloir leur commander, ne veut même pas les reconnaître, Malgré cela, ils persistent toujours à vouloir se rapprocher de lui, et .ils lui notifient leur élection, parce qu'ils le regardent comme le chef suprême de tous les chrétiens. Vous êtes d'autant mieux placé pour ne pas ignorer cet important détail que c'est à un de ces évêques que, en 1893, M. Hyacinthe Loyson remettait le gouvernement des quelques adeptes recrutés par lui.
4° Vous ne pouvez pas comprendre que nous ayons pu dire que les protestants « lisent la Bible en aveugles. »
Et pourtant, les constatations de Bossuet qui, au dixseptième siècle, relevait les variations du protestantisme naissant, les observations de Georges Goyau qui, au vingtième siècle, enregistre l'émiettement du protestantisme agonisant, prouvent que les expressions de la Bible ont été comprises de mille manières différentes par les partisans de Luther. Quand un même objet, regardé par plusieurs personnes, leur apparaît sous des aspects divers, opposés, contradictoires, peut-on dire que ces personnes ont une vue saine, normale, sans tares ? Si, quand je leur présente un arbre, Pierre voit dans cet objet un auto, Jacques un éléphant, et Philippe rien du tout, je ne puis pourtant pas dire que ces messieurs ont une vue claire, nette, perçante : je devrai avouer qu'ils sont aveugles ou bien près de l'être. C'est tout ce que nous avons dit.
5° Vous n'admettez pas que nous voyions en Renan un apostat, un ennemi de la Croix du Christ. Mais alors prenezvous-en à vos amis qui, en inaugurant à Tréguier la statue de votre idole, exaltaient cet ex-séminariste comme le plus redoutable adversaire du catholicisme et proclamaient que le destructeur de la Croix méritait bien un triomphe au pays des glorificateurs de la Croix, les sculpteurs des merveilleux calvaires bretons.
Ces observations devaient être faites pour montrer au public la sincérité, la conscience, la bonne foi que nous avons apportées dans l'élaboration du travail que vous avez si injustement apprécié.
Conformément à la loi, nous vous demandons d'insérer ces rectifications à la même place et dans les mêmes caractères que les commentaires dont vous avez fait suivre notre précédente lettre, dans VÉclaireur de VEsl du 9 courant.
En attendant, Monsieur, nous vous adressons nos salutations distinguées.
TOLRA et SlMONET.
Je réponds, en suivant Tordre des questions tel que le donne la lettre ci-dessus. J'ai parlé de « calomnies et de faux. » Voici pour les calomnies :
i° Désigner par l'image et le texte à la réprobation des enfants de l'école libre, non pas seulement les sans-culotte de la Terreur, mais les soldats de la Révolution (jaquette bleue à parements, ceinture au flanc et bicorne en tête), c'est-à-dire les vainqueurs de Jemmapes et les libérateurs du territoire, constitue ni plus ni moins une calomnie envers la France, et l'enseignement ainsi professé est un enseignement fratricide. Il était bon de le constater sur un document décisif.
2° Il est loisible aux catholiques de ranger les Bouddhistes parmi les nations idolâtres, à côté de nègres crépus; je demande seulement à y ranger de même les Catholiques. Si les Bouddhistes ont des idoles dans leurs pagodes, les Catholiques en ont aussi dans leurs églises, et d'infiniment plus variées, et d'infiniment plus grossières, Vierge, saint Antoine, Christ aux viscères apparents, qui reçoivent de pires dévotions.
3° Les Églises russe et grecque. C'est ici le maquis du moyen âge. Orthodoxes et Catholiques à l'envi revendiquent le privilège d'être l'Église originelle. Je n'ai pas à trancher entre eux. C'est ainsi que les
saints Cyrille et Méthode figurent également sur les deux calendriers ennemis. Au demeurant, nul ne conteste que Rome n'ait été considérée comme le siège du premier des cinq patriarcats primitifs. Mais le patriarche d'Alexandrie, de son côté, portait le titre de Juge des Juges, et le pape Grégoire le Grand lui-même déclarait, parlant de deux autres patriarches : a Nous sommes tous trois assis dans le même siège ». Le pape Pie X en dit-il autant? La déférence témoignée à Rome, avant l'accomplissement du schisme, n'avait absolument rien de commun avec la soumission telle que l'entend aujourd'hui l'Église catholique romaine. La preuve m'en est fournie malencontreusement par mes adversaires euxmêmes : les vieux catholiques de Hollande se réclament encore, à l'heure actuelle, du siège de Rome, mais ils refusent, dans le même temps, de se soumettre aux nouveaux dogmes pontificaux. On peut croire que s'ils s'y soumettaient, ils seraient accueillis avec empressement. Les délégués de l'église grecque aux conciles de Lyon et de Florence, où ils n'étaient venus, d'ailleurs, que pour solliciter le secours des armes occidentales, furent désavoués par leur église, à peine étaient-ils rentrés chez eux, tant il est vrai que cette église n'acceptait pas la soumission, au sens romain. Quant à Cyrille et son frère Méthode, à quelque église qu'on les rattache, s'ils ont commencé l'évangélisation des Slaves au neuvième siècle, tout le monde sait que la constitution définitive de l'église russe ne s'effectua qu'un siècle plus tard. « L'église
russe remonte à la conversion au christianisme de Vladimir Ier, quand il se fit baptiser avec son peuple par des prêtres grecs (et non romains) 988 ; il institua dans sa capitale Kiev un archevêque ou métropolite subordonné au patriarche de Constantinople (et non Rome)... Jusqu'au seizième siècle, l'église russe n'est qu'une partie de l'église grecque ; elle la suit dans sa rupture avec Rome et repousse les tentatives d'union des papes...» (Grande Encyclopédie, dernière édition, t. XXVIIIe, p. 1180). C'est exactement ce que j'écrivais en date du 14 février. Je m'excuse auprès de VÉclaireur d'avoir dû transformer ses colonnes en une chaire d'histoire de l'Église. Le cours est définitivement clos. Mais s'il est oiseux de discuter sur la prétention à l'orthodoxie également soutenue par l'église d'Occident et par celles d'Orient, il reste un faux, un faux matériel que je retiens pour la fin du présent article.
4° Protestantisme. La comparaison de MM. Tolra et Simonet pour démontrer « l'aveuglement » des protestants (Pierre, Jacques, auto, éléphant, rien du tout) est extrêmement savoureuse. Je leur propose également celle-ci : puisque le massif du Mont-Blanc se présente sous des profils très différents selon qu'on le contemple du versant français, du versant italien, ou de la Suisse, ceux qui l'aperçoivent de ces trois points de vue sont tous aveugles : il n'est visible que de sa cime, qui est unique. Tant mieux, parbleu, si les protestants se contredisent ! C'est qu'ils ne sont pas encore figés comme les momies du Catholicisme.
Il n'y a de vie que dans la pensée en mouvement, et de vérité approximative que dans la pratique de la liberté. Quant à M. Goyau et à son « émiettement du protestantisme agonisant», laissez-moi rire. La Prusse, l'Angleterre, les États-Unis ont une agonie qui se porte bien. Et cela, au surplus, n'a rien à voir, dans cette discussion. J'ai avancé et je maintiens que les quelques progrès si anodins de l'exégèse catholique actuelle ne se sont effectués que sous le coup des découvertes protestantes, en matière biblique : livres qui nous sont figurés tout remplis de serpents, sur le chromo. Nos deux éditeurs invoquent Bossuet. Même comme catholiques, ils retardent. Bossuet se montrerait scandalisé des récentes concessions du bon Pie X qui admet que les « jours » de la création se peuvent entendre au sens de milliers d'années. Effet de la critique protestante, marraine elle-même du modernisme (1). Et pourtant les dogmes de Rome sont invariables, à ce qu'on nous dit. Je conclus maintenant en spécifiant deux mensonges historiques caractérisés que MM. Tolra et Simonet éditent et enluminent de chromos d'une laideur insigne à destination des petits catholiques des écoles libres. J'avertis, au reste, que sur ces deux points seulement j'accepterai la réfutation de ces messieurs. Je leur laisse le maquis moyenâgeux, pour qu'ils
(1) « A y regarder de près, le modernisme catholique n'est qu'une répercussion du modernisme protestant. » S. Minocchi, professeur à l'Université de Pise, Revue moderniste, mars 1910.
ne viennent pas nous déballer saint Thomas d'Aquin et Bossuet, au nom de la loi.
i° MM. Tolra et Simonet ont eu bien garde de relever dans leur seconde lettre mon allusion à la plus belle perle de leur collection, que j'ai sertie dans mon premier article : « Les Russes, d'abord bons catholiques, puis peu soumis, se sont tout à fait séparés de Rome depuis deux siècles. » (sic). Voilà ce qu'ils impriment sur leurs placards. C'est d'une fausseté absolue, d'une impudence et d'une absurdité monumentales. Les Russes sont séparés depuis dix siècles. Des faits, des dates, des textes, messieurs?
2° Que Renan soit un « apostat », c'est d'évidence. Que son criticisme ait miné la foi traditionnelle, c'est incontestable. Mais ce qu'ont pu dire ses apologistes de Tréguier, plus de dix ans après sa mort, voilà où Renan n'a rien à voir. J'ai cité de lui la plus belle page du plus bel ouvrage où l'on ait jamais exalté Jésus : « Cette sublime personne qui préside encore au destin du monde, il est permis de l'appeler divine... Jésus ne sera pas surpassé... Tous les siècles proclameront qu entre les fils des hommes il n'en est pas né de plus grand que Jésus... » (Vie de Jésus, chapitre xxvm.) Sur quoi je demande à MM. Tolra et Simonet de me citer une seule page de Renan où il ait « maudit la croix » (sic) et dans un style équivalent au geste que lui prête leur chromo, c'est-àdire le poing brandi et la gueule ouverte, vociférant comme un apache. Telle est la manière dont on enseigne aux petits catholiques des écoles libres la litté-
rature française et l'histoire des idées de ce temps. Une page, messieurs? Ou sinon, bonsoir (1).
VÉclaireur de l'Est, 22 mars.
(1) Je mentionne que MM. Tolra et Simonet m'ont adressé une troisième lettre que j'ai publiée dans VEclaireur du 1er avril. Comme elle ne contient pas la page de Renan que je leur avais demandée, je me dispense ici de reproduire cette lettre.
LETTRE OUVERTE A L ABBÉ LOJSY, A l'époque DE SA SOUMISSION
Jusqu'au dernier moment nous espérions. Vous vous êtes incliné, Monsieur. L'acte, eu égard à vos mérites, est profondément regrettable. Mais le dommage qu'il entraîne excède par sa portée sociale cette considération de personne. Pour autant qu'il dépendait de vous, c'est la vérité que vous prosternez devant l'erreur, et, de votre propre aveu, c'est en pleine conscience que vous le faites.
Or, ce sera votre destin et votre châtiment, Monsieur, de contribuer par votre faiblesse même à manifester une vérité. Votre soumission équivoque nous est une preuve décisive que les ressources les plus délicates de l'intelligence sont incapables, à elles seule», de faire avancer d'un pas dans le monde les vérités d'ordre spirituel. L'intelligence d'un humaniste ou d'un chimiste peut s'accompagner, à la
rigueur, d'une médiocre conscience morale. Il n'en va pas de même d'un apôtre. Et tout réformateur religieux, qu'il le veuille ou non, en est un. C'est par son être tout entier que l'homme sincère marche à la conquête du vrai. Vous vous placiez en première ligne par vos qualités d'exégète. On déplore que le caractère n'ait pas confirmé le talent.
Sous la signature de F. I. Mouthon, un article des plus bienveillants pour votre personne a paru dans le Matin du 28 décembre. Encore que son style badin, conseillé par la circonstance, dût faire le tourment intime du penseur sérieux dont il défend la cause, je ne sache pas que vous en ayez désavoué, ce propos : « Bah ! vous fait-il dire, Galilée s'est soumis et la terre tourne toujours ». Semblez-vous croire, Monsieur, que Galilée est grand dans l'histoire pour s'être soumis, ou pour son murmure devant ses juges, qui empêcha son âme d'étouffer ? Ne serait-ce pas plutôt pour sa proclamation d'une loi ?
Toute proportion admise et malgré votre défaillance, vous pouvez vous inscrire au même bénéfice. Mais le Pisan recula d'effroi devant le flamboiement du bûcher et vous avez appréhendé, tout au plus, de vous engager dans une voie désormais sans périls, que d'autres ont déjà ouverte.
Certes, il y avait une place facile à prendre, ou à fortifier, dans la critique religieuse de ce temps, celle d'un esprit équitable au passé, qui veut loyalement l'avenir. Vous la cédez à de plus libres pour garder l'estampille de Rome. Vous mettez la lumière sous
le boisseau, vous laissez l'Évangile à l'Église, et le pieux calcul de votre obédience suspecte trahira votre espoir, qui est de servir la vérité par l'acceptation de son contraire.
Recevez, je vous prie, avec l'expression bien vive de mon regret si j'ai dû frapper à terre un homme qui a choisi cette posture, l'assurance bien haute d'une indignation fraternelle (1).
L'Aurore, 3 janvier 1904.
(1) La seule excuse, comme aussi peut-être la justification, de cet article, est dans la révolte de M. Loisy qui devait arriver quatre ans plus tard.