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LES DIVORCES ALFRED LOJSY AU COLLÈGE DE FRANCE

Lorsqu'il parut enfin devant nous dans la niche pourpre qui surplombe la chaire et prête à cette salle du collège de France l'aspect sévère d'un sanctuaire antique, une formidable acclamation s'abattit sur lui et le cloua sur place, l'empêchant de s'asseoir. On peut croire que, de toute sa carrière si traversée de tribulations, c'est cette première minute de gloire qui dut lui être la plus pénible. Menu et frêle comme un petit vieux qui aurait fait une longue maladie, mais se redressant ferme et rigide comme une mince épée plantée en terre, il subit le choc avec dignité, avec patience et presque avec indifférence, étant de ces hommes pour qui leur corps et le monde extérieur n'existent pas. Puis, quand les remous de l'effervescence se furent calmés, il prit la parole d'une voix si basse et si tranquille que nous eûmes l'illusion de

l'entendre poursuivre avec lui-même un de ces colloques d'une placidité mathématique que le tonnerre de Rome ne put troubler. C'était à croire que le vénérable M. Levasseur, qui assistait son nouveau collègue, eût déposé là sur la chaire un morceau de radium. Cet homme était une pure énergie, une pensée abstraite, en fonction de son épanouissement. Il avait été le témoin passif de son affranchissement progressif. L'Église, cette fois, ne s'était pas heurtée à un caractère, elle s'était brisée contre la Science impersonnelle, qui s'était faite homme dans un prêtre. De là toute la signification, la beauté si neuve de cet exemple. On était gagné insensiblement par un enthousiasme rationnel, échauffé de lumière à défaut de flamme, et, contemplant cette physionomie d'une noblesse figée, ou la vivacité du regard n'exprimait jamais que l'idée en soi, sans rien révéler du penseur lui-même, on croyait voir un rayon de soleil dardé au travers d'un bloc de glace.

Mais, à mesure qu'il lisait sa leçon, sans un sourire, sans un accent, de la voix mécanique d'un homme d'acier, une impression prévalut en moi sur toutes les autres. Sous l'emprunt de cette redingote trop longue qui l'habillait mal comme ces vêtements que les gens du peuple sortent dans les grandes occasions, c'était un divorcé religieux qui officiait dans cette chaire laïque. Tout prêtre qui a aimé l'Église et qui la quitte pour sauver son âme, se condamne à un divorce de cœur qui a toute la tristesse d'un veuvage. Si l'épouse survit, elle est morte pour lui, et il

en prend le deuil. Bien rares sont ceux qu'une indépendance garçonnière exempte des stigmates du grand déchirement. Ainsi le vaillant Marcel Hébert campait, ce jour-là, au pied de la chaire de son compagnon d'armes, la crâne silhouette d'un lieutenant de chasseurs en civil. Mais presque tous les révoltés de la grande lignée qui appuyèrent leur joue au cœur de l'Église, puis s'en arrachèrent pour la vérité, gardèrent des effusions perdues de cette intimité mystique, la mine solitaire et mutilée, le repliement inquiet qui dénonce le divorcé-veuf, ou bien alors l'impatience d'une joie insatisfaite, la joie de la plénitude d'âme conquise qu'ils brûlèrent en vain de faire partager à tous leurs frères ! Et chacun souffrit selon sa nature. Lamennais fut le divorcé ulcéré jusqu'au ressentiment extrême qui le fit se donner à l'ennemie de l'épouse, la Démocratie après l'Eglise. Renan le divorcé malicieux, qu'attendrit la grâce d'un ressouvenir mélancolique : « Tiens, déesse, s'écriaitil à la Raison, quand je merappelle ceschants d'église, mon cœur se fond, je deviens presque apostat... » Tel autre, que j'aime, et qui, d'eux tous, fut l'époux de l'Eglise le plus passionné, laisse éclater, dès qu'il parle d'elle, la sainte irritation de l'amour frustré. Loisy enfin était, hier encore, le divorcé qu'opprime toujours l'ascendant passé de l'acariâtre épouse. Durant les trois quarts de son discours, on sentit sur lui l'emprise de l'ombre... Puis, on eût dit qu'au milieu de tous ces amis accourus fêter sa délivrance, il reconnaissait une jeune personne qui avait fréquenté

son ancien ménage et pour laquelle il avait trahi un trop vif penchant sous l'œil ombrageux de la ménagère. Alors, soudain, un sourire perça, bientôt tout le visage s'éclaira, et nous comprîmes qu'il consentait à légitimer en secondes noces son affection pour Dame Science : le divorcé timide avait repris contenance. Or, cela fut vraiment si charmant de candeur et si émouvant de sincérité, qu'à la sortie du Collège de France, en escortant l'humble grand homme en qui l'Esprit avait vaincu, je regrettais l'absence des coups de canne que j'aurais aimé recevoir pour lui, et rendre aussi.

Le Siècle, 11 mai 1909.

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