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LE REFUS DE PENSER

Avez-vous lu la copieuse épître adressée par M. Ferdinand Brunetière à l'Agence Fournier, qui sollicitait son opinion sur Factuelle détresse religieuse? De bons esprits, parmi ses disciples, en sont consternés. Ils ont bien tort. M. Ferdinand Brunetière, soupirent-ils, était un critique réputé pour la vastitude de sa culture, la fermeté de sa méthode, l'intransigeance de ses jugements ; c'était notre dernier critique de la grande manière ; bref, le Critique... Il eût fait beau voir que, sur n'importe quel chapitre d'histoire littéraire, depuis les Fabliaux jusqu'à Balzac, quelqu'un en ce pays se risquât à lui tenir tête... Et si, par surcroît d'impudence, le délinquant se fût avisé d'être étranger, de Rome ou de Venise (1) ou Dieu sait d'où, je vous laisse à penser

(1) Comme le pape Pie X.

quel écrasement ! Or voici jeté sur le tapis un sujet qui, à nos yeux naïfs, intéresse le présent plus directement et engage l'avenir plus foncièrement que le Roman du Renard ou Eugénie Grandet. M. Brunetière, qui est apôtre de par l'onction de sa grande Revue et déploie un zèle d'autant plus beau que ce nouveau saint Paul ne jurerait pas de l'existence de Dieu; M. Brunetière, qui vient d'écrire une si magistrale introduction aux disputes du jour, à savoir son étude sur le comtisme qu'il assaisonne de catholicon ; M. Brunetière, en un mot, est l'homme qualifié, s'il en est, pour se prononcer dans ce grand débat. Il a fait ses preuves de sagacité dans l'affaire Dreyfus.

Mais M. Brunetière est catholique. Ce superbe qui fulmina maint anathème, sait s'humilier jusqu'à se prosterner le front dans la poudre, dont il s'emplit les yeux et la bouche. Et, dès lors, voyez le miracle d'une vraie conversion : ses sentiments, dont personne ne doute, dont il nous atteste la rectitude, il demande pour les exprimer à savoir trois choses au préalable : i° Quelles ont été les résolutions de la dernière assemblée des évoques de France ; 2° Quel accueil le Vatican va faire à ces résolutions ; 3° Dans quel esprit le Gouvernement... etc.. » Vous m'en direz tant ! Je cite cependant textuellement. « Cela le remet au i5 décembre » (sic). A la bonne heure ! Il a trois mois pour tourner sa langue. Et n'ai-je pas rêvé? N'ai-je pas surpris un subtil sourire qui s'esquissait sur sa lèvre austère ? En vérité, c'est du

très bon Anatole France, je veux dire du meilleur Jules Lemaitre. Oui, nous y sommes, le probe écrivain n'a pas abdiqué ce dernier titre d'une indépendance qui fit sa gloire : il a souri. Et voici pleuvoir maintenant de jolies malices sur la tiare de ce bon Pie X. Des opinions, lui Brimetière, il en a, certes, il en a eu avant l'encyclique Gravissimo. Ah ! cette loi infâme de séparation, « quand je demandais qu'on essayât de s'en accommoder... » (sic). Et cette ironie savoureuse, mais qu'on blâme vraiment à l'adresse du Sacré Pontife : comment, diantre ! l'Église entendra -t-elle une résistance qui ne doit pas être violente? » (sic). Il faut remarquer que les catholiques prodiguent à l'État tous les gages de cette tolérance qu'ils attendent de lui : « il leur est interdit de chercher des accommodements avec la loi » (sic). Ce sera l'État qui mettra les pouces : montrons lui le poing ! M. Brunetière est de ces pauvres « modérés dont on se moque ou qu'on insulte » (sic). Que vous disais-je? Ou je m'abuse, ou c'est un sourire qui prend de l'envergure... Et, pour achever, voici sur les épaules du Pape une dégelée de bois vert : « Qu'est-ce que demande le souverain pontife quand il demande que la hiérarchie catholique soit légalement reconnue? Est-ce que la loi américaine la reconnaît ? Par quels moyens veut-il que l'on garantisse à l'Église... Ou bien encore qu'entend-il par... » (sic, sic), etc. Allons, très saint Père, convenez-en, vous aviez la tête à saint Expédit, quand vous réglâtes les affaires

fi LES IDEES EN BATAILLE

de France ! En vérité, M. Brunetière est un pincesans-rire de première force et d'une belle crânerie.

Erreur stupéfiante!... M. Brunetière est très sérieux. Le pli calviniste de sa lèvre amère ne s'est pas relâché. Tel le Shah, il n'a jamais ri. Et le plus dévotement du monde, il s'agenouille dans sa contrition. Des opinions « pour le moment du moins » (sic) il n'en a pas. Pour ses sentiments, c'est autre chose, ils sont « très ardents et très vifs »... (sic). Hélas ! ils sont aussi « extrêmement confus et mobiles » (sic, sic, sic). La solution, le coup du ciel, qui tirera l'Église du gâchis sans nom où son bon pasteur l'a embourbée, « il ne se donnera pas le ridicule de l'indiquer » (sic). Il se contentera, suprême modestie, d'être de ces modérés inertes « qui auront refait à leur manière l'œuvre religieuse d'Henri IV et du premier Consul... » Peste !

Trêve de bouffonneries, monsieur Brunetière ! S'il est vrai, comme le veut un docteur chrétien, que toute la dignité de l'homme soit dans la pensée, où en êtes-vous tombés, messieurs de Rome ? A l'appel de votre temps et de votre pays, vous répondez par le refus de penser. Voilà les oracles d'inanité qui s'échappent des lèvres d'un homme qui sut, un jour, relever en France la tradition de la raison critique et parler la langue du dix-septième siècle, la langue qui eut l'honneur des Provinciales ! Que si l'on s'enquiert pourquoi cette ignominieuse dégradation,

parce qu'un autre homme a parlé à Rome dans son omniscience. Et qu'a-t-il dit? Quel verbe lumineux et foudroyant a-t-il emprunté à Dieu lui-même sur son Sinaï dans l'éblouissement instantané de la révéla* tion ? Cet infaillible a demandé d'abord plusieurs longues semaines pour réfléchir. Puis il a consulté rassemblée plénière des évêques de France convoquée par lui à cet effet. Puis il s'est méfié de leur avis et les a tancés de l'avoir donné. Enfin il a passé la plume à son secrétaire espagnol, qui s'est fait souffler par toute une séquelle d'énergumènes ressuscites de l'Inquisition. Et, tandis que le saint homme de Pape allait, de guerre lasse, égrener son chapelet aux pieds de la Vierge, ils ont, à eux tous, élucubré un tel monument d'obscurités et de contradictions, teint, reteint et barbouillé en tant de langues vivantes et mortes que le monde entier ni eux-mêmes n'y comprennent plus goutte à l'heure actuelle et que, le Diable y perdant ses droits, on charge M. Brunetière d'emboucher deux colonnes du Temps pour sonner le glas de la déroute !

Républicains de France, croyez-m'en, épargnez vos coups contre un adversaire si précieux. L'honnête Pie X, comme un pauvre aveugle en démence, s'assomme tout seul à tour de bras, de sa propre houlette. Et ainsi cette institution jadis grandiose, même dans ses pires scélératesses, que fut l'Église Romaine, s'en va lentement, comme les très vieilles femmes qui passent tout le jour sur le pas de leur porte à marmotter de leurs lèvres ridées des « paroles

confuses et mobiles » — et que la nuit surprend, les yeux atones, le cerveau éteint... (1).

V Indépendance belge, 25 septembre 1906.

(1) « Le malin Léon XIII avait pomponné la vieille Église à la moderne, et elle put un instant faire illusion. Le sincère Pie X la débarbouilla de ce fard, et elle reparut alors ce qu'elle est en réalité, une très vieille femme qui tombe en enfance ». (Discours de Fauteur à l'Hôtel des Sociétés Savantes, le 7 avril 1908),

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