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LES STATUES DE SEL

Dans le même temps qu'un très grand nombre de républicains, soucieux du devoir vital envers la France, semblent de plus en plus portés à rompre tout pacte, du côté gauche, avec les artistes en anarchie, voici que deux champions de la réaction — on n'ose plus écrire du nationalisme — franchissent la dernière distance fictive qui les séparât des révolutionnaires de droite et viennent occuper ouvertement les postes d'honneur que ces monarchistes de l'action directe leur réservaient. On lit, en effet, que M. Paul Bourget, assisté de M. Jules Lemaître, a présidé la séance de clôture de l'Action Française, encadrés tous deux par le fougueux état-major que composent MM. Léon Daudet, Charles Maurras et Henri Vaugeois. Après que l'auteur d'Un Divorce eut, en un discours académique,

décerné des mentions de valeur guerrière aux récents manifestants du quartier latin, vinrent deux orateurs de moindre prestige « qui expliquèrent comment Yinstitut de l'Action Française avait réalisé l'association de la pensée et de l'action, de Vidée et des coups. Mais, constate notre confrère le Temps, des deux orateurs, M. Didier qui représentait le poing, et M. Lasserre qui représentait Vidée, ce fut certainement M. Didier qui eut les faveurs de la nombreuse assistance composée de dames, de prêtres, de messieurs âgés et d'adolescents. »

A n'en pas douter, si le Fort Chabrol existait encore, c'est dans ce nid d'aigles — et de corbeaux — que se fût tenue cette réunion du Comité de Chahut Public. Qui sait môme si la République ne vient pas de l'échapper belle au dernier Grand Prix et si une meurtrière conspiration n'était pas ourdie contre le chapeau de M. Fallières, sacre suprême que l'actuel président envie à son prédécesseur?

A la vérité, si MM. Paul Bourget et Jules Lemaître, par un choc en retour des événements, recevaient demain un « coup » de parapluie sur la figure, nous chercherions en quoi ce geste enlèverait à l'estime où tous les lettrés tiennent les Essais de Psychologie contemporaine et les Impressions de Théâtre, oumème ce qu'il pourrait valoir contre les harangues de leurs auteurs passés tribuns — je me trompe, promus valets de chambre du Roy ? Mais nous sommes de pauvres intellectuels ! Déjà cependant nous avions ouï dire que l'un de ces nouveaux dignitaires avait

porté dans certain banquet la santé de son Maître. Il avait l'excuse de la coupe de Champagne, vin si français ! Cette fois, pour tout de bon, l'on croit rêver en lisant dans un grand journal que M. Bourget, qui ne plaisante pas, a salué dans Tex-ironiste « un fidèle sujet de sa Majesté ».

Insinuerez-vous que c'est un trait achevé de l'ironie subtile de Jules Lemaître, et qu'il s'est moqué de l'Action Française? Je vous répondrai que, pour se moquer des bateleurs, on ne se juche pas sur leurs tréteaux en s'y affublant de leur défroque. C'est se mêler de trop près à la parade pour que le public vous en distingue. Pour la troisième fois je me frotte les yeux, je relis l'entrefilet du Temps : plus de doute possible, MM. Paul Bourget et Jules Lemaître ont contresigné, de leur plus grand sérieux, ce manifeste exhilarant de l'Action Française qui, affiché naguère sur la voie publique, signifiait aux populations la résolution des « nationalistes intégraux» de solutionner la crise sociale du vingtième siècle en faisant rasseoir le Duc Philippe au trône de ses pères ! Tout simplement. Oui, c'est ainsi, résignons-nous, MM. Paul Bourget et Jules Lemaître se sont laissé prendre ingénument à ce manifeste prodigieux qui secoua d'un fou rire les murs de Paris — risus rerum. Il ont donné de leurs deux bicornes d'académiciens dans cette galéjade de grands enfants ! Mais, comme il serait irrévérencieux de les qualifier d'enfants eux-mêmes, est-cedonc àdire que leur glorieuse maturité retombe déjà en enfance sénile? Non, mes amis, ils jouissent

encore de belles facultés : que les lettres françaises se rassurent !

Tout le secret de leur aberration se révèle à nos yeux, et se cache aux leurs, dans un vieux travers de tous les mortels, péril des sots comme des gens d'esprit : l'obstination par amour-propre.

Leur cause politique étant perdue, il restait une bêtise à faire : se perdre eux-mêmes. Bien qu'un instant on pûtespérer que Jules Lemaître, par une sage retraite, se fût arrêté au bord du fossé, Jules Lemaître pre/ere la culbute. Puisque, non contente d'avoir triomphé, la République consolide maintenant sa victoire en désavouant, à l'extrême gauche, une solidarité dangereuse pour l'existence même de la patrie — la patrie française de tout le monde — notre Jules Lemaitre enjambe les ruines de la patrie nationaliste, et ne fait qu'un bond jusqu'à l'extrême droite !

Voilà ce que c'est d'avoir, un jour, sans raison précise, parce qu'une brise légère inclinait à droite plutôt qu'à gauche la fumée oisive de sa cigarette, opté pour les partis de réaction. Voilà ce que c'est d'avoir cherché la coquetterie de ses opinions politiques dans le regret stérile des régimes passés, au lieu d'affronter crânement l'avenir, si confus soit-il, si difficile et si menaçant ! En quête d'un modèle de civisme, on recule d'abord jusqu'à Boulanger, puis jusqu'à Louis- Napoléon. Le voici revenu jusqu'à Charles X. Ça peut le mener loin... jusqu'à Hugues Capet.

Tout l'esprit du monde n'y fera plus rien. Il semble, au contraire, que la bêtise humaine s'amuse à se

venger de certains hommes, en un seul jour, de tout l'esprit qu'ils ont prodigué pendant des années ! Car à supposer qu'il leur en reste — et qui en douterait ? — dès qu'ils consentent à se claquemurer dans leur cabinet — celui qu'ils débitent à la parade, ah ! combien dénué de ce paillettement, de cette fine saveur de sel attique dont ils relevaient leurs écrits d'antan pour le régal de tous les gourmets !

C'est à présent sel de cuisine, grêlons épais qu'ils entassent à lourdes boisselées en une masse opaque où ils sculptent leur caricature... Ils ont trop regardé en arrière. Ils se sont mués en statues de sel.

L'Aurore, 3o juin 1908.

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