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LE MODERNISME

« On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. »

Mat., IX, 17.

La nomination d'Alfred Loisy à une chaire du Collège de France est un événement historique. Le modernisme est sorti de l'Église pour entrer dans le siècle, et c'est la logique de son principe, à laquelle longtemps il se déroba, qui l'a entraîné invinciblement à ce terme extrême.

Qu'était-il donc originairement, alors qu'il s'abritait encore sous l'aile inquiète, puis irritée de l'orthodoxie ? On en cherche vainement la définition chez ses auteurs, que les mots intimidaient plus que les choses. Ce fut un effort désespéré et subreptice pour sauver rÉglise malgré elle ; la critique intrépide du dogme, non point en vue de sa destruction.

encore moins de son épuration, telle que la tenta le gallicanisme, mais plutôt en vue de sa transmutation à l'état de symbole toujours fécond par son contenu de moralité et sa vertu de cohésion sociale ; bref, l'aménagement de la cathédrale en un musée des antiques chrétiens, où l'âme mélancolique de ceux qui savent, l'âme nostalgique de ceux qui espèrent se recueille encore devant tant de chefsd'œuvre de main humaine qui, s évertuant à réaliser le portrait divin, attestent le modèle inspirateur. Ainsi, Dieu devenait une hypothèse approximative de la raison pour équilibrer la vie morale ; le Christ, une aspiration de la conscience vers un idéal d'humanité sans cesse en progrès à travers les temps ; la Bible, une épopée mystique dont les interpolations mêmes marquent la poursuite de son unité supérieure par les pieux faussaires qui l'ont fabriquée ; l'Église enfin, une république spirituelle très libérale à tous les croyants émancipés que l'orgueil de Rome prétendait courber sous un sceptre caduc d'autocratie. Un tel système n'apportait-il pas la conciliation tant désirée par ces catholiques amphibies qui, tour à tour, respirent l'air libre de la science moderne et savourent encore les délectations de la foi chrétienne dans les profondeurs de leur atavisme? Aussi de quel concert d'actions de grâce ils saluèrent d'abord cet avènement I Mais, sous cette savante paraphrase de la psalmodie traditionnelle, le chef d'orchestre du Vatican surprit bientôt les paroles nouvelles, et brusquement leva son bâ-

ton pour signifier à ces virtuoses un silence brûlai. Leur désillusion, qui fut cruelle, n'en était pas moins inéluctable. Se peut-il vraiment que des gens qui faisaient profession d'inventorier les origines du catholicisme aient été victimes d'une méconnaissance aussi radicale du principe même de l'institution ! Macaulay l'a dit : le catholicisme n'a duré vingt siècles que parce qu'il est l'empire politique le plus formidable depuis les Césars. Or, on ne fonde pas une politique sur une poétique. Du jour où il serait reçu canoniquement que les rites de l'Église et son credo même ne sont plus que symboles, les foules simplistes ne se soucieraient guère de la piété du geste qui porte à nos lèvres un calice vide en mémoire de ceux qui s'y abreuvèrent ; les dernières bonnes femmes déserteraient la messe du village, et charbonnier serait prêtre chez lui. C'est ce péril en la demeure sacrée que Pie X reconnut du premier coup d'œil — le coup d'œil du borgne qui est concentré et ne se distrait pas aux à-côtés. Que le modernisme fût éclos au sein de toute autre confession — judaïsme, protestantisme, même orthodoxie gréco-russe, même islamisme — il pouvait être, pour celle-là, un germe de reviviscence ; car le contrôle central des dogmes ou n'existe pas dans ces religions, ou y est moins strict. Le modernisme pouvait tout être, sauf catholique. C'était, pour l'Église, un grain de radium dissimulé sous sa chape d'or, et dont le rayonnement l'eût rongée au cœur, subtilement. J'accorde, il est vrai, que les moder-

nistes ont joué de malchance en tombant sur un pape tel que Pie X; mais toute la lignée des papes futurs ne fût-elle composée que de Léons XIII dont les secrètes sympathies fussent assurées aux idées nouvelles, l'Église, par ces papes et malgré eux, serait inexorable au modernisme. Veut-on supposer, néanmoins, qu'il s'en rencontre un pour s'y rallier ouvertement? Ou bien les mots doivent changer de sens, ou bien ce jour-là, ce pape moderniste promulguerait ex cathedra une seconde manière de protestantisme, plus sentimentale et plus artiste : l'Eglise serait « dissoute dans la liberté. »

En vain nos modernistes, effrayés d'eux-mêmes, mirent-ils tout leur soin à expliquer ce qui les distinguait des protestants : le protestantisme se donnait pour mission exclusive d'entretenir dans les consciences individuelles l'expérience intime de Jésus, et le modernisme s'attachait surtout à perpétuer dans la société l'effusion commune à tous les chrétiens. L'Église n'avait pas à leur tenir compte de ces pâles nuances qui tranchent également avec sa règle. Et il sied, dès lors, de rendre à l'Église cette justice qu'elle fit preuve, à l'égard des modernistes, en les frappant méthodiquement à tour de crosse, d'une persévérance dans l'accablement aussi logique que leur parti pris de demi-soumission fut inc ohérent : ils n'étaient à genoux que sur une seule jambe.

Car là fut le vice de tout leur système : ils reconnaissaient une autorité absolue tout en prétendant la définir; ils s'inclinaient très bas sous ses verdicts,

tout en se permettant le les discuter; ils faisaient humblement leur pénitence, tout en sentant bien qu'ils pécheraient encore... Par cette fâcheuse équivoque morale qui déparait leur rare probité intellectuelle, les modernistes s'étaient enfermés dans un dilemme, hypocrisie ou hérésie. Pendant des années, ils multiplièrent les subtilités pour se défendre de l'une et de l'autre. Le paradoxe de cet équilibre les fit tout d'abord glisser dans l'une, et finalement tomber dans l'autre, au prix de quelles meurtrissures intimes plus douloureuses que les anathèmes! Et, en effet, tout leur effort de' servitude ne pouvant faire taire la voix de leur raison qui soupirait au fond de leur conscience, ils se résignèrent à ne pas la laisser parler trop haut, mais tout juste assez pour qu'on l'entendît. Et ils justifiaient ce compromis invraisemblable par des formules amphigouriques où l'honnête bon sens des mots français étouffait de honte sous les lourds replis d'une syntaxe allemande.

Jusqu'à quand durerait ce corps-à-corps, fuyant ou brutal selon les lutteurs? Résistance vaine et dérisoire de gens qui s'obstinent à se dire chez eux, dans l'instant où le maître de la maison les pousse à reculons vers la sortie ! Rome voulait faire des hérétiques, dans la mesure même où les modernistes joutaient d'adresse pour esquiver le schisme.

Il était grand temps que cette comédie de sacristie se haussât au ton d'un drame de conscience. C'est ce dernier acte, au dénouement franc, d'un tragique sobre, que l'abbé Loisy écrivit enfin, dans la révolte

de sa conscience outrée, en opposant un dédaigneux refus aux suprêmes sommations de Rome. L'exégète retors a pris possession de ce rôle d'apôtre dont la vérité fait un devoir à tout penseur de l'ordre religieux. Son caractère s'est prouvé égal à son talent, et un style nouveau l'a récompensé : car si naguère il plaidait la cause de ses convictions avec des arguties de casuiste, il les proclame fièrement maintenant avec l'accent d'un prophète rebelle, et les Quelques Lettres, son dernier livre, prennent rang à côté des Provinciales.

Le modernisme avait abouti. Redressant la courbe de son évolution, longtemps hésitante, longtemps sinueuse, il l'achevait soudain d'un beau trait ferme, qui va droit au but, à l'hérésie. Par là même, sans doute, il cesse d'exister en tant qu'expression du catholicisme; mais il porte sa méthode et ses résultats à la pensée libre qui a tout intérêt à les accueillir pour pratiquer une plus juste entente de ce long moyen âge que fut le christianisme.

Quant à l'Église, en étouffant, comme elle le devait, le plus grand mouvement libéral qu'elle ait produit depuis le jansénisme, elle scellait sur elle la pierre du tombeau. Le modernisme est l'enfant vivant qui s'est arraché aux entrailles d'une morte.

Le Siècle, 2 avril 1909.

GEORGES TYRRELL

Je ne veux pas laisser partir le Père Tyrrell sans un discret hommage public...

Je ne l'ai approché qu'une fois. C'était il y a deux ans, à Paris, chez un de nos amis communs. 11 était laid à faire peur au diable, et délicieux à charmer les anges. Très maigre dans sa redingote ecclésiastique, — la même que celle des anglicans — le col fermé par devant, isolant un cou décharné, où la pomme d'Adam faisait des va-et-vient rapides ; le corps replié sur lui-même, et dont, en vrai mystique, il semblait avoir perdu conscience ; la tête extraordinairement animée, où toute la vie s'était réfugiée, quintessenciée, avec, dans les yeux, une expression d'être autre part, comme si le travail de son cerveau avait peine à suivre sa pensée, tant celle-ci était avantcourrière...

Je venais de porter à la scène le problème des ori-

gines de l'homme, et j'avoue avoir été fort sensible aux cordiales marques de sympathie que je reçus ce soir-là de l'auteur de la fameuse Lettre à un professeur d'anthropologie.

Sans conteste, Georges Tyrrell demeurera pour l'histoire, à côté d'Alfred Loisy, le plus éminent des modernistes, l'un des deux champions d'une idée dont la gloire était de devoir être vaincue, dans sa subtile spiritualité, par le lourd et épais matérialisme de l'Église actuelle. Que cette idée fut contradictoire, c'est mon avis. Car la religion catholique étant, avant tout, une autocratie politique, nul n'y est fondé à se prétendre plus orthodoxe et mieux inspiré que son chef. Mais cette idée était à coup sûr originale ; elle rejoignait par des détours de sentiment et dans un esprit plus soucieux de l'esthétique de la tradition, la doctrine la plus hardie du protestantisme le plus libéré, et elle constituait avec celuici la seule forme de croyance religieuse qui fût, sans réserve ni supercherie, en parfait accord avec la science. Conception d'une élite trop raffinée pour faire son chemin parmi les masses 1

Et, néanmoins, Rome trembla de peur autant que de colère. Le libéralisme d'avant le Concile, ou de son lendemain, ne l'émut jamais aussi intimement, car celui-là fut moins essentiel, moins dirimant que le modernisme. Et le Pie X de Merry del Val frappa ces poètes à tour de bras, et Tyrrell eut l'honneur de plusieurs de ces coups.

Pourtant, la vindicte pontificale lui fut bien moins

dure qu'à Loisy, et l'explication en est aisée, et elle fait l'éloge de l'expérience psychologique du Saint- Office : c'est que Tyrrell était un mystique et Loisy un rationaliste. Or, nul espoir de ramener jamais le rationaliste, mais espoir toujours d'attendrir le cœur du doux mystique, in extremis.

Rome ne se fit pas faute de le tenter. Il y a huit jours, on nous cuisinait sa conversion. Tout était prêt pour l'escamotage de l'âme hérétique. Et déjà Y Univers annonçait que Tyrrell, pour mourir, avait réintégré un monastère, et le bon journal conviait ses lecteurs à prier pour sa fin édifiante. Hélas ! il a fallu déchanter. Le même journal annonçait hier que le pape va mettre ses fers au feu pour marquer d'excommunication l'abbé Brémond, qui assista Tyrrell dans sa mort impie !...

A ce sujet, voici ce qu'on mande de Mulberry House, à Storrington :

« Me permettrez-vous, comme à la personne dans la maison de laquelle le Père Tyrrell est mort (à l'âge de 48 et non de 61 ans), de vous donner quelques détails, plus exacts, sur les circonstances de sa mort?

« 1 . Il a eu les derniers rites de l'Église catholique ;

« 2. Il n'a fait aucune rétractation;

« 3. Pour cette dernière raison, et malgré le fait qu'il avait reçu les derniers sacrements, l'évêque catholique lui a refusé l'enterrement chrétien.

« Aussi faut-il ajouter qu'une rétractation aurait été impossible, même si le Père Tyrrell avait été dans les

dispositions de la faire, puisque le malade a perdu tout de suite le pouvoir de parler clairement, et n'avait pas une très pleine conscience. Il semble donc évident que les autorités ecclésiastiques ont interprété la loi à ce sujet dans le sens le plus sévère qu'elles pouvaient, si elles ne l'ont pas absolument ignorée.

« Mais ses amis se consolent par leur conviction que, pour lui, tout s'est passé selon qu'il l'aurait voulu : il désirait les sacrements, il les a eus ; il ne voulait pas de rétractation, il ne l'a pas faite ; il s'attendait à être persécuté après sa mort comme il l'avait été pendant sa vie, cela est aussi arrivé. »

Tyrrell repose donc en terre protestante. Sa mort fut honnête comme sa vie. Né protestant, il ne paraît point inutile qu'au cours de sa douloureuse carrière, il ait fait le voyage du catholicisme pour faire ce retour à l'hérésie.

C'est une démonstration de plus que Raison et Conscience n'ont point de place à l'ombre du clocher romain.

Mais qu'on me permette de conclure ici par un vœu. A de tels « catholiques », dont la conception de la « cité de Dieu » tient plus de Platon et de Marc-Aurèle que de saint Augustin et surtout que de saint Thomas d'Aquin, nous, penseurs libres, nous devons un peu plus qu'un respect distrait ou qu'une sympathie méfiante. Nous leur devons une compréhension intuitive de leur idéal et une fraternelle collaboration de nos efforts.

Dans la communion de ces saints-là, nous pouvons entrer sans péril. L'Esprit qu'ils adorent sous des noms antiques, nous le balbutions dans nos cœurs profanes et nous le servons de nos mains laïques.

L'Aurore, 2 août 1909.

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