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I. — Discours prononcé a la salle Mustel

LE l5 JANVIER I909.

Lamennais !... nom amer et superbe comme le souvenir d'une gloire funèbre; témoignage d'une victoire de l'âme qui aurait la noblesse d'une fière défaite ; évocation d'une figure grandiose qui va, peu à peu, s'imprécisant pour nos esprits, dans la brume d'oubli; écho d'un passé qui requiert l'hommage de notre ignorance, mais expire sur des ruines qu'on ne visite plus...

C'est la force de l'Église d'honorer ses saints, jusqu'aux plus obscurs, dont elle déroule la procession à travers les siècles, du haut en bas du calendrier. Et c'est trop souvent la légèreté de la démocratie de servir les rancunes de Rome en laissant retomber un silence ingrat sur les martyrs de la liberté*

Il y a cependant un semblant d'excuse à la négli-

gence de la génération contemporaine envers Lamennais. L'admirable auteur de Y Essai sur l'Indifférence, des Progrès de la Révolution, des Paroles d'un Croyant et du Livre du Peuple, ces adjurations au zèle défaillant du catholicisme; l'héroïque polémiste des journaux l'Avenir et le Constituant, ces feuilles enflammées qui, disséminées par un vent de tempête, mirent le feu aux âmes à travers l'Europe, Lamennais, messieurs, fut de ces écrivains de génie dont les œuvres tombent en grande partie avec leur temps, parce que ces œuvres étreignent ces temps passionnément, font corps avec eux et ne s'en détachent plus. Seuls, un jour, quelques fureteurs s'aperçoivent que ce Père de l'Église en rupture de dogme a devancé Nietzsche, et l'a surpassé, dans le pastiche génial des prophètes hébreux, et du même coup pratiqué le vers libre un demi-siècle avant les symbolistes.

A cette première cause de l'effacement de l'œuvre menaisienne s'en ajoute une autre tirée du caractère de l'écrivain, qui parut étrange dans sa naïveté, et du développement de sa vie, qui parut brisée dans sa suite logique. Le secret de l'homme et de sa vie tient dans la devise de Mazzini, dont il fut l'ami : Dio e popolo ! Dieu et le peuple formaient les deux termes indissolubles de toute sa foi, fermaient le cercle de tout son amour. Dès son livre de début, les Réflexions sur l'état de l'Eglise, éclate ce souci tout catholique de décréter l'unité morale de la société. Toujours la religion de Lamennais eut pour raison d'être cette

destination sociale. Le salut des âmes individuelles ne suffisait pas au besoin de son cœur œcuménique : il eut faim et soif du salut du monde.

Dans la première phase de sa vie, c'est le Pape qui fut sa chimère mystique. Le pape, non pas roi, mais dieu, devait reprendre à la lettre, ingénument et magnifiquement, la mission du Christ parmi les hommes, dépouiller toute pompe vaticanesque pour se vêtir d'un flamboiement d'apocalypse et régir les peuples du dix-neuvième siècle comme Jupiter régentait l'Olympe. C'est ainsi qu'il concevait la liberté, et la Révolution, fille de l'Église !

Or, lorsque, ayant fait le voyage de Rome, et admis en présence de Grégoire XVI, il eut vu son dieu, pour toute réponse, lui offrir une prise de tabac fin et lui vanter les cires perdues de la Renaissance, d'un haut-le-cœur soudain, il se détourna, courut droit au peuple hors de l'Église, afin que le peuple se connût divin et, pour ainsi dire, fût Dieu sans le pape. Et le peuple incarna sa seconde chimère, celle qu'il n'eut plus le droit d'abandonner. D'abord théocrate démocratique, ensuite plébéien spiritualiste, il commença comme Joseph de Maistre et finit comme Léon Tolstoï.

Précurseur d'apôtres comme d'écrivains, il le fut encore des événements. Cette même Église qui l'excommunia se chargea d'accomplir ses aspirations à contre-sens. Toutes y passèrent. Le pape Pie IX et le pape Pie X eussent, en apparence, comblé les vœux du jeune théocrate. Le pape Léon XIII s'est

essayé à l'embrassement de la démocratie, à la manière dont le héros de Racine embrasse son rival. Plus récemment, les rêves sincères des chrétiens sociaux procèdent de lui, et il leur en coûte : les Dom Murri et les Marc Sangnier consomment leur faillite à son enseigne (1). Enfin le divorce prononcé d'hier entre l'Église et l'État laïque figurait en tête de son programme. D'où il ressort que Lamennais a rempli à l'égard de l'Église le rôle d'un prophète de malheur qu'elle a commencé par lapider pour tenter ensuite, mais trop tard, de s'approprier ses oracles. Prophète pareillement de la Démocratie dont il mourut sans voir le triomphe, que dirait-il de ses résultats ? Pour elle aussi serait-il prophète de malheur? C'est pour conjurer une réponse sinistre à cette question que nous vous proposons, messieurs, de dresser l'image de Lamennais au milieu de nous et au-dessus de nous. Il ne se peut point que la libre pensée renie à son tour le plus sublime de ses serviteurs. Ce serait misérable à elle de chicaner l'auteur de YEsquisse d'une Philosophie sur sa foi en Dieu et en l'immortalité de l'âme, qu'il a proclamée de son dernier souffle. Affirmation ou négation de la métaphysique doivent rester libres pour des penseurs libres. Quand un homme a donné de telles garanties contre tout système de croyances qui ne relève pas de la seule raison et de la seule conscience, il est à

(1) Ces paroles étaient prononcées avant la rupture de l'abbé Murri d'avec l'Église, par quoi il est rentré dans la logique.

nous. Le Dieu qu'il rêva n'a plus rien à voir avec une idole en plâtre rose ni avec un Moloch biblique. Et l'âme qu'il se fit était assez belle pour mériter de ne pas mourir. Sa foi fut cette essence toute spirituelle dont ni un homme ni une société ne peuvent se passer pour vivre en beauté. La démocratie ne doit pas être un réfectoire, mais une communion dans l'idéal. Et tout idéal est surnaturel puisqu'il arrache l'homme à ses appétits, et tout idéal est mystérieux puisqu'il élève l'homme vers l'inconnu... Sous peine donc de périr étouffée en se gavant des reliefs de l'ancien régime, la démocratie doit tenir parole à Lamennais : se « diviniser » spontanément et moralement.

Messieurs, en dehors de ces applications de la pensée de Lamennais au temps présent, il laisse un exemple d'absolue grandeur pour tous les temps. C'est celui de ces hommes qui, comme Socrate et comme Luther, sous le coup d'une autorité universelle et écrasante, sont imployables quand la conscience parle, et vont jusqu'au bout de leur témoignage. Excusez-moi si je ne peux me défendre d'une émotion en évoquant les affres de l'âme dont il faut payer ces rébellions, car des rapprochements s'imposent à moi. Ils ont été trois au dix-neuvième siècle, parmi les illustres du jclergé de France, pour qui la conscience prima le repos, prima la pourpre. Quel que fût le motif de leur sacrifice, motif sentimental et humanitaire chez Lamennais, qui ne revisa que très tard le dogme, motif de raison et de vérité chez

les deux autres, dont l'abbé Loisy est le dernier en date, tous trois ont fait comme la pendule de Lamennais : « J'aurais beau dire à cette pendule, répétaitil devant ses disciples : si dans cinq minutes tu sonnes l'heure, pendule, je te brise ! La pendule sonnerait ! » Ainsi ces trois ont sonné l'heure de vérité. Nous ne laisserons pas dire qu'ils furent brisés.

Messieurs, de par sa volonté expresse, vous le savez, Lamennais fut enfoui dans la fosse commune, à même cette argile équivoque et grasse, vraie boue de cadavres, qui mêle un mort à la foule des morts. « Faut-il mettre une croix ? » demanda le fossoyeur à l'exécuteur testamentaire. Et par la bouche du survivant : « Non ! » fut la réponse du cercueil. Épouvantés ou ricaneurs, les catholiques en prirent occasion pour triompher : c'était là le point de chute final où devait s'abîmer le « damné », l'aboutissement de la spirale de Dante !... Hé bien 1 messieurs, l'ignominie de cette sépulture se confirmerait spirituellement si, par l'impiété de notre ingratitude» nous laissions condamner Lamennais à la fosse commune de l'oubli. A nous de prétendre que cette lin lugubre est la plus splendide de toute l'histoire, la seule qui l'emporte, par le renoncement de toutes les parcelles de l'égoïsme, sur la beauté de la mort du Christ, de sainte légende : à nous de prouver que Félicité Lamennais s'est enseveli lumineusement dans le cœur vivant de l'humanité !

Le Siècle, 1er Février 1909.

LAMENNAIS II. — Appel du Comité international

POUR ÉRIGER UN MONUMENT A LAMENNAIS (l).

Un comité international s'est constitué pour élever à Paris un monument à Lamennais.

L'hommage s'adresse au grand écrivain, illustration des lettres françaises au siècle dernier, que le siècle présent ne saurait sans honte vouer à l'oubli,

(1) Parmi les premières adhésions on relevait les noms de: Léon Tolstoï, Bjôrnstjerne Bjôrnson, Hyacinthe Loyson; Jean Aicard, Eugène Brieux, Jules Claretie, Emile Faguet, Anatole France, Ernest Lavisse, Pierre Loti, de l'Académie française... Aristide Briand, président du Conseil, rapporteur de la loi de séparation ; Gaston Doumergue, ministre de l'Instruction publique ; Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts... Louis Havet, Alfred Loisy, Georges Renard, professeurs au Collège de France ; Gabriel Séailles, Jean Psichari, Daniel Serruys, professeurs à la Sorbonne ; E. Ledrain, conservateur au musée du Louvre ;

Léonce Bénédite, conservateur du musée du Luxembourg; Strauss, sénateur, président de l'Association des journalistes républicains ; Armand Dayot, président d'honneur des « Bleus de Bretagne »; Ferdinand Buisson, président de l'Association des Libres Penseurs de France ; Pierre Baudin, Aymon, Emile Combes, Ferdinand Dreyfus, Gervais, Louis Martin, Petit-Jean, Poirson, sénateurs ; Maurice Bertaux, Aristide Boyer, Jules Breton, Ch. Deloncle, Guernier, président des « Bleus de Bretagne »>, de Kerguézec, Paul Meunier, Marcel Sembat, députés ; Herriot, maire de Lyon; Nathan, maire de Rome ; Henry Fazy, président du Conseil d'État de Genève ; Auguste de Morsier, député au Grand Conseil de Genève ; Emile Vandervelde, Hector Denis, Jules Destrées, Furnémont, députés au Parlement belge ; Edmond Picard et Houzeau de Lehaie, sénateurs au Parlement belge ; Lampué, Henri Rousselle, Virot, conseillers municipaux de Paris ; Bernard Bouvier, professeur, ancien recteur à l'Université de Genève; Salverda de Grave, professeur à l'Université de Groningue; H.-P.-G.Quack, professeur à l'Université d'Amsterdam ; Marcel Hébert, professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles; Paul Desjardins, directeur de F « Union pour la Vérité » ; J-J. Kaspar, secrétaire général de 1' « Union des Libres Penseurs et des Libres Croyants » ; Etienne Giran, E. Roberty, pasteurs protestants; Louis Germain Lévy, rabbin; The Hon. William Gibson ; Mmes Emile Zola; Séverine; comtesse de Fallois de Saint-Germain, Mary- Lafon, Pondaven ; MM. Maurice Bouchor, Camille Lemonnier, Jules Renard, Emile Verhaeren, comte Albert du Bois, Maurice Pottecher, Jules Troubat, Frantz-Jourdain, Henry Bérenger, directeur de l'Action. Jean-Bernard, directeur de la Presse Associée,rèdacteur kl' Indépendance belge; Antoine Bott, directeur de la Bretagne Nouvelle; Adolphe Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires, rédacteur au Temps; Victor Charbonnel, directeur de la Raison ; Robert Dell, rédacteur à The Nation; Ernest-Charles, rédacteur à /' Opinion et au Git Blas, Jean Finot, directeur de la Revue, Adrien Hébrard, directeur du Temps ; docteur Hillmand, directeur de la Revue Positiviste ; Camille Le Senne, rédacteur au Siècle ; Piétro Mazzini, directeur de l'Italie et la France ; Jules Noël, directeur de la Société Nouvelle ; Ollendorf et Périvier, di-

et dont il serait particulièrement opportun de remettre l'œuvre en lumière.

Il va aussi au grand apôtre de tous les pays, qui mit son génie au service d'idées sans cesse en progrès sur elles-mêmes, et n'ayant pu servir l'Église dans la plénitude de sa conscience, se donna au peuple de tout son être, jusqu'à vouloir ensevelir sa gloire dans la fosse commune.

Le monument que nous avons conçu servira donc à un double exemple. Il sera le tribut de reconnaissance de la démocratie à son héros, dont l'enseignement idéaliste lui est plus que jamais nécessaire pour se réaliser elle-même, et si l'heure n'est plus de manifestations anticléricales, il démontrera, dans une plus haute sérénité, que les vaincus de Rome, à toutes les époques, sont toujours vainqueurs devant l'histoire.

Il glorifiera la fosse commune.

C'est dans cet esprit que nous sollicitons votre adhésion à ce monument réparateur.

La Commission executive :

Paul Hyacinthe Loyson, Jules Princet, Gaston Riou, Edouard Pelletan, éditeur.

recteurs du Gil Blas ; Stéphane Servant, directeur de la Revue Intellectuelle ; Maxime Vuillaume, rédacteur à l'Aurore et au Radical.

LAMENNAIS III. — Lettre de Léon Tolstoï.

A M. Paul Hyacinthe Loyson, au sujet du monument Lamennais.

Cher Monsieur,

Je tiens à exprimer ma profonde estime et ma vénération de la mémoire de Lamennais. Tant dans sa vie que dans ses écrits, il me semble loin d'être apprécié comme il devrait l'être, non seulement du public européen, mais même, si je ne me trompe, du public français. Son trait principal, qui surtout m'est cher, c'est sa foi ardente en l'enseignement du Christ dans son vrai sens, cette foi qui prend la forme d'un sentiment et, par contagion, saisit ceux qui le lisent. Voila ce que j'éprouve toujours à sa lecture.

Léon Tolstoï.

Iasnaïa Poliana, 30 avril 1909.

LAMENNAIS IV. — Interview d'Anatole France.

— « Vous avez pris, maître, expliquons-nous, l'initiative d'élever un monument à la mémoire de Lamennais ?

— « Non, non, riposte tout de suite Anatole France. Attendez donc. Il n'est pas tout à fait exact que j'aie pris cette initiative. C'est, à la vérité, mon excellent ami Gabriel Séailles, et le fils de cet homme de cœur et de grand esprit qu'est Hyacinthe Loyson, qui ont pensé tout d'abord à cela. J'y ai ensuite souscrit très volontiers.

— « Et quelles raisons ont déterminé votre adhésion?

— « Voici, dit-il. Je voudrais tout d'abord que l'on connaisse un autre Lamennais, une autre figure que celle que lui donne la légende, un Lamennais enfin qui ne soit pas Lucifer foudroyé, mais un plus beau

Lucifer, le plus ardent, le plus généreux, le plus pur, le plus mystique.

« Pour moi, le caractère de Lamennais est extrêmement intéressant parce qu'il y a une sorte d'unité dans sa vie. On sépare trop le prêtre orthodoxe qu'il fut auparavant et l'homme qu'il fut en refusant de se soumettre à l'Église. Il n'y a pas un Lamennais d'avant et un Lamennais d'après la rupture. Ce Breton a toujours été attaché, au contraire, au catholicisme libéral, dans le sens vrai du mot et non plus dans le sens pour ainsi dire parlementaire qu'on lui donne aujourd'hui. Il fut un socialiste chrétien.

« Dès i833, Lamennais, bien éloigné encore de ce que l'on a appelé son apostasie, proposait à ses amis de se dire plutôt chrétiens que catholiques, le christianisme, beaucoup mieux que le catholicisme, exprimant la raison et la nature humaines. Dans ces paroles, il y a déjà le germe des idées qui le firent se séparer de Rome puisqu'il y nie la hiérarchie ecclésiastique.

« A cette même époque, il dit toujours à ses disciples : Présentez-vous comme les « hommes de la liberté et de l'humanité », et il ne conçoit jamais l'Église que comme la société même du genre humain.

« Oui, Lamennais fut un démocrate chrétien ; un catholique, certes, mais un catholique épris de liberté et d'humanité. Il avait vraiment un grand caractère et un grand talent.

« Il tenta, œuvre difficile, de réconcilier l'Église

avec le peuple. Les modernistes d'aujourd'hui réussiront-ils là où le mystique Lamennais a échoué ?

« Quels sont donc leurs hommes, leurs apôtres? En dehors de cet homme de valeur, de courage et de talent qu'est l'abbé Loisy, je n'en vois pas. Et encore ! Loisy critique simplement, Lamennais apostolisait.

« Quant aux autres, ils manquent de caractère, de grandeur; ils n'ont pas la flamme sacrée, la pureté, le puissant mysticisme de Lamennais, cet apôtre. Celui-là était vraiment un démocrate ardent et convaincu.

« Son œuvre littéraire est aussi très importante. Lisez ses Paroles d'un croyant. C'est un livre fort beau, d'une éloquence douloureuse, mais puissante. Et puis cette œuvre lui a survécu. Alors que l'œuvre de François d'Assise meurt avec François d'Assise, l'œuvre de Lamennais survit à Lamennais. Il fut véritablement un grand écrivain. »

La Petite République, 25 janvier 1909 (1).

(1) On nous permettra, pour conclure, de citer la lettre suivante adressée à M. Jules Princet : « Monsieur, je m'associe de tout cœur à l'œuvre que vous entreprenez avec mon fils. Lamennais fut un grand révolté, et je l'en honore, parce qu'il s'est élevé contre les pouvoirs usurpés par les hommes et contre le plus funeste de tous, celui qui prétend commander directement aux consciences. Mais Lamennais n'a jamais attaqué l'autorité légitime et bienfaisante, celle qui est à la base de l'ordre moral, social et religieux. Il a, jusqu'à la fin, affirmé le Dieu personnel, ou plutôt suprapersonnel, mais conscient et vivant ; l'àme libre, respon-

sable, immortelle, l'Évangile enfin dont l'esprit, supérieur à la lettre, doit régénérer, non seulement les individus, mais les sociétés. Honneur à ce grand prophète qui fut en même temps un grand martyr!

Hyacinthe Loyson. »

L AMIRAL REVE1LLERE ET L AUTARCH1E

Préface d'une Anthologie de ses Pensées (1).

Paul Réveillère naquit en l'île de Ré,le 27 mai 1829 ; il est mort à Brest, le 26 janvier 1908, dans sa vieille maison de la Porte-Foy où il habita soixante-quatorze ans, chêne breton enraciné sur le granit. Son grand-père maternel, Branda, dont il emprunta le nom pour signer ses premiers écrits, fut maire de Brest de 1789 à 1790, et fervent des idées nouvelles. La Réveillère-Lepeaux, membre du Directoire, fut son grand-oncle. En i845 Réveillère entrait à l'École navale ; il prit sa retraite de contre-amiral en 1891. Deux adversaires personnels nuisirent beaucoup à son avancement : son détachement de toute ambition et l'intransigeance de ses principes. Les plus beaux exploits de cet homme de guerre furent pacifiques. Il

(1) Fischbacher, éditeur, 1909.

s'était fait une spécialité de sauver les navires en détresse, sans en excepter ceux de l'ennemi. Par un coup d'audace qui lui valut une réputation universelle, il franchit sur un torpilleur, en 1886, le passage de Préa-Patang dans le Haut-Mékong, et ouvrit le Laos au commerce du monde. Le Rapide Réveil 1ère marque cette gloire sur un lieu terrestre. Ses hommes l'appelaient le père du marin.

La fin de sa carrière maritime, à soixante-deux ans, fut le début de son activité essentielle. Tout le qualifiait pour les luttes publiques. Mais il échoua aux élections sénatoriales de 1893 pour avoir maintenu sa fidélité aux principes libres échangistes qui venaient d'entrer en pleine défaveur. Cette noble défaite l'assura d'un poste très supérieur. Il devint dès lors l'intendant moral de sa province.

Toutes les formes d'association qui tendent à susciterl'initiative individuelle lui doivent quelque chose. Son acte le plus significatif fut l'acceptation de la présidence des Rleus de Bretagne. De même qu'il avait eu le courage, lui officier, de blâmer la guerre de 70, et de s'écrier après l'écrasement : « Pas de revanche ! . . . Nous sommes punis par la lourde main d'une justice tardive... » de même, il sut être dreyfusard à l'heure ténébreuse, en pays chouan. Son irrédentisme républicain, qui datait de l'Empire, ne flatta point la démagogie. Il fut, à Brest, l'ennemi respecté du socialisme. A nos institutions démocratiques il demandait, non pas un miracle collectif, mais la faculté pour l'individu de se réaliser en se conquérant. Dans

l'ordre de nos relations avec l'étranger, partisan du Brest-Transatlantique, il fut surtout le divinateur et le pionnier infatigable de « l'entente cordiale » avec l'Angleterre. Sa propagande, qui n'allait pas sans quelque mérite dans un temps où le sentiment populaire n'y était rien moins que sympathique, fut saluée au delà du détroit par une lettre publique et mémorable de sir Henry Campbell Bannerman, le le îuUw premier qui scella « l'entente ». Et Réveillère eut, avant de mourir, la joie magnifique de vivre son rêve.

Ce zèle de tous nos grands intérêts, il le décupla par les productions d'une plume abondante. Écrire, pour lui, fut agir encore. Son style franc et sobre va droit au but comme un soldat qui a sa consigne. D'un relief mordant, parfois brutal, à la Maupassant, il s'égaye aussi de malice gauloise, tel un sourire vite réprimé sur la joue bronzée du vieux loup de mer. Parfois enfin, il trouve la puissance et la chaleur dans une émotion solennelle, se condense alors en une grande image, et s'élève jusqu'à la beauté, comme la nuée pourpre et solitaire surgie tout à coup des profondeurs de l'océan... Ces dons hors pair, il les prodigua en les dédaignant. Réveillère fut un écrivain qui ne fit jamais de littérature. 11 ne se disciplina qu'une fois, dans la Conquête de l'Océan, œuvre d'ensemble et maître livre où, cherchant le secret de la fortune des peuples dans leur développement maritime, il assigne à la France sa dernière chance de suprématie, placée qu'elle est au pivot même du tourbillon de tous les échanges, qui

doit la porter ou l'engloutir. A ce livre près, toute son œuvre est éparpillée à travers cinquante plaquettes, miettes de granit ou blocs sauvages parmi lesquels le lecteur trébuche, errant, dérouté et ensorcelé, comme Réveillère dans le chaos de pierres de Brignogan! Et, cependant, c'est par ces fragments qu'il fut lui-même le plus complètement, par ses petites brochures autarchistes...

L'Autarchie (1)! Cette devise d'orgueil difficile qu'on rêverait d'inscrire à la proue épique d'un cuirassé, c'est tout l'héritage de Réveillère : il laisse un mot plein d'une idée. Ce qu'est cette idée économiquement et politiquement, on l'a indiqué (2). Elle implique aussi une philosophie. Un vouloir moral esta sa base, un espoir religieux, à son couronnement. Parti des prémisses des sciences exactes, et n'emportant pour tout viatique que la passion de sa dignité et l'horreur du matérialisme, ce philosophe sans le savoir justifia un à un, s'il ne les prouva, tous les postulats métaphysiques : l'effort créant la liberté, la liberté désignant un Dieu, pôle magnétique de nos aspirations, et ce Dieu nous devant l'immortalité, condition de l'infini progrès ! Certes, depuis Kant, ce chemin du retour nous était connu. Mais de l'avoir suivi en buissonnant, sans prétention à faire des trouvailles, d'avoir confirmé d'un témoignage aussi ingénu la persistance de l'instinct religieux dans la conscience de l'athée moral, voilà le propre de Réveillère. Il voulut Dieu.

(1) Le gouvernement de soi-même.

(2) M. G. de Molinari, dans le même volume.

11 ne renia pas plus ses doutes que ses espérances. Précurseur par là d'un idéalisme d'expérience, libre penseur et libre croyant, il fut quelqu'un de bien rare en France où si peu de penseurs sont restés religieux, c'est-à-dire hommes, et où les croyants, moins hommes encore, ne pensent plus du tout.

Fut-ce reprise de l'âme par l'hérédité, ou besoin spontané du cœur solitaire que ne réchauffa pas l'amour humain ? Lui qui avait donné du Christ idéal, création suprême de l'humanité, une définition non équivoque et si sublime, finit à son tour par se troubler à cette image. Les calvaires bretons avaient étendu sur son enfance l'ombre tragique de leurs bras de granit, et c'est cette ombre du grand autarchiste libre martyr qui se resserra sur le philosophe au soir de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin, lumineusement, elle l'enveloppât dans son étreinte.

A ses funérailles qu'il voulut très simples, sans soldats, ni prêtres, ni orateurs, alors que toute la ville faisait cortège au char des pauvres traîné d'un cheval, le crucifix, posé sur la bière, y fut la seule de ses décorations.

Car si jamais, à l'avènement du christianisme en Armorique, le dernier des Bardes rêva d'enter la foi nouvelle sur l'antique doctrine, c'est l'âme de ce druide qui venait de revivre en Réveillère. Ce fut un menhir surmonté d'une croix.

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