I. — Lettre a M. Emile Faguet, critique
DRAMATIQUE AUX Débats.
Paris, 20 mai 1907.
« Mon plus cher et ancien Maître,
Oh ! que vous le dites à propos (1), nos idées sont bien différentes ! Et cette différence, elle est ici que mon cher maître a tant de gentille curiosité pour toutes ces belles passagères — les idées — qu'il n'en arrête aucune au passage, s'attendant toujours aux suivantes, alors que son humble élève, modeste disciple de Platon, croit à la vie supérieure de ces ombres et se rue hors de la caverne pour tenter de s'emparer de leurs corps qui projettent leurs silhouettes sur nous. Je constate avec satisfaction que mon fanatique de savant vous a fait accepter sa vraisemblance, voire même sa réalité. J'ajoute aussitôt que
(1) Feuilleton des Débats du 20 mai 1907.
je ne partage pas toutes ses idées à lui non plus. Il est athée, et Y hypothèse Dieu, pourvu qu'on en renouvelle radicalement le contenu, me paraît garder toute sa force. Mais accordez-moi que la théorie transformiste, acquise désormais en sa grande ligne, si elle ne touche pas la question suprême, ruine inexorablement la conception du Dieu biblique, créant d'une pièce. Accordez-moi que la découverte sur laquelle j'ai basé mon œuvre, celle du Pithécanthrope, par Eugène Dubois, à Java en 1892, corroborée par les travaux de M. Manouvrier, directeur du laboratoire d'anthropologie de Paris, porte un coup plus fâcheux encore au principal article du dogme biblique, celui qui vise la création de l'homme. Le mot de Voltaire : Si Dieu a créé Vhomme à son image, Vhomme le lui a bien rendu, corrigeons-le par le mot de Renan : Consolez-vous, pauvres martyrs, un Dieu se fait avec vos pleurs, et disons, voulez- vous, qu'à mesure que l'homme se dégageait de la gangue brutale, il a redressé à l'infini l'image de son Dieu. Quant à l'impartialité, mon cher ami, n'est-ce pas au fond n'avoir pas d'idée, d'idée maîtresse, qu'être impartial? Si j'eusse adopté cette discrétion, j'aurais trahi le dessein même de mon œuvre, qui était d'évoquer au jour et de déchaîner sur la scène la grande force violente et victorieuse qui monte partout à l'assaut des dogmes, celle de la raison humaine. Certes, le principe de l'artiste doit être de dominer son œuvre ; mais son devoir est aussi de traduire son temps, et si son temps est violent, d'être violent. Ma plus lière ambition est atteinte, puisque vous voulez bien déclarer « qu'il y a là un fond de vérité et que les Ames Ennemies restent une date. »
Le Journal des Débats, 27 mai 1907.