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LA SCIENCE ET LA FOI

II. — Lettre a M. Stéphane Servant, rédacteur a la Revue intellectuelle.

Coppet, ce 3 septembre 1907.

Mon cher confrère,

J'ai profité de mes vacances d'été pour relire l'article si remarquable que, dans la Revue intellectuelle, vous consacriez à mes Ames Ennemies, lors de leur récente représentation au Théâtre Antoine.

Je vous dois, d'abord, une grande joie : celle d'avoir été, dès mes débuts dans la carrière, entièrement compris par un inconnu. Mais il s'y mêle quelque inquiétude : celle de voir ma propre pensée, si étroitement chevauchée par vous, s'emporter au delà de mes prévisions. Aussi, au moment où ma pièce va prendre les chemins de la province et de l'étranger, c'est-à-dire m'échapper de plus en plus pour accomplir de par le monde le bien ou le mal de sa destinée, voudrais-je la retenir encore un instant comme un enfant

MODERNISME ET LIBRE CROYANCE l&l

émancipé qui s'en va quitter le seuil paternel et qui déjà n'écoute plus que d'une oreille distraite les recommandations pourtant si graves que j'ai à lui faire.

Certes, Monsieur, j'ai aspiré à réaliser impartialement une œuvre d'art tout en traitant d'un conflit d'idées. A une époque comme la nôtre, où ces batailleuses se voient à l'œil nu dans la mêlée, soulevant les foules plus consciemment qu'elles ne l'ont jamais fait dans l'histoire du monde, le littérateur qui, de parti pris, ferme à ces muses turbulentes la porte de sa « tour d'ivoire », me paraît exclure de son œuvre l'inspiration la plus légitime et faillir au devoir le plus strict de sa tâche de peintre social.

Mais une portion considérable du gros public a voulu voir dans une pièce d'idées une pièce à thèse, sans se mettre en peine d'une distinction aussi scolastique. Si telle avait été mon intention, je n'eusse point doté mon héros de certaines idées qui ne sont pas miennes, comme, par exemple, son athéisme irréductible et sans restriction, par quoi sa ressemblance est plus exacte avec un si grand nombre de ses confrères réels, et des plus illustres, au dixneuvième siècle. Je ne l'eusse point montré, au troisième acte, muet devant l'énigme de la vie, ni au dernier, désemparé devant celle de la mort. Qui sait par contre si, dans cette pièce qui passa pour nettement irreligieuse, je n'ai pas fait exprimer par la femme chrétienne, sous une forme, il est vrai, que je crois chimérique et surannée, des sentiments que je sens éternels dans le cœur humain ? Et je pourrais enfin prétendre que si l'inspiration de mon drame l'incline sans doute du côté de la science, c'est encore un signe d'impartialité : car à l'heure qu'il est, il ne pouvait plus mettre en présence deux énergies équivalentes, la ferveur de prosélytisme, la force d'expansion et la vigueur intellectuelle ayant déserté le Christianisme.

Ne sommes-nous pas parvenus, en effet, à l'un de ces passages de l'histoire où la pluralité des hommes se conforme encore collectivement à un idéal de doctrine auquel chacun individuellement n'accorde plus son adhésion? Cette marche incertaine et sans conviction, les prédécesseurs du Christianisme l'ont connue comme nous aux dernières années du Paganisme. Il semble qu'on se presse sous une voûte immense qui s'ouvre vaguement sur l'avenir que les brumes de l'aube ennuagent encore ; et des remous se produisent dans la foule qui recule, et des voix s'élèvent qui se perdent dans le vide, et la perspective reste voilée... A notre tour, nous fluctuons sans avancer sous l'arche de sortie du Christianisme. Même la France révolutionnaire, qui redresse fièrement sa tête laïque, est prise par les pieds dans le Moyen-Age. En d'autres termes, la société tout entière repose sur une base affaissée ; la maison branle, mais on n'ose encore s'en évader, faute de savoir où l'on couchera.

Dans l'humble drame dont vous me fîtes l'honneur de vous occuper — et qui est le premier d'une trilogie — c'est un coin seulement de ce vaste tableau que j'ai tenté de brosser. Je n'y ai abordé la question religieuse qu'au seul point de vue de l'intelligence, A cet égard, il y avait, je crois, un moment des âmes à fixer. De ce que, pour le mieux marquer, j'ai eu recours à un protagoniste pour qui l'attente entre deux âges est une lâcheté, et qui, follement ou intrépidement, préfère risquer à lui tout seul une brusque enjambée vers l'avenir, on en a conclu que j'entendais donner un exemple. Je répondrai pour mon héros qu'il a très certainement cette intention. Et je répondrai en mon nom propre que si je le rencontrais dans le monde — et l'original de mon portrait doit exister, ne fût-ce qu'à un seul exemplaire — je lui tirerais mon chapeau bien bas, car il obéit à sa conscience dans toute la rigueur de sa dictée.

Est-ce un fanatique ou un héros? Vous avez décidé pour le second terme. Si vous en veniez à m'interroger sur mon sentiment, j'opinerais que c'est un héros, mais incomplètement informé des raisons de croire de ses adversaires.

Aussi bien, Monsieur, je me suis déjà trop avancé sur le sentier des confidences pour ne pas pousser avec vous jusqu'au cœur même de la question. Parlons en hommes et allons aux faits. Oui, j'ai des préférences secrètes parmi les idées que j'ai incarnées — et très peu de gens les ont démêlées. Elles sont pour Florence, la victime, non par vaine pitié sentimentale, mais parce que l'enfant porte en elle le voeu confus d'une conciliation. Eût-elle survécu à son angoisse, et eût-elle été un jour en mesure de se formuler à elle-même sa foi nouvelle, ce sont ses idées que j'aurais faites miennes. Un auteur à thèse n'eût pas manqué de les anticiper pour les développer, ce dont je serais pourtant embarrassé. En attendant, la petite Florence devait mourir, non pour recueillir au dernier acte les larmes faciles des spectateurs, mais parce que son vœu, à l'heure actuelle, succombe partout à travers le monde. Je souhaite, néanmoins, qu'il ressuscite ! Je souhaite que cette pauvre pièce de théâtre, en incitant les âmes sincères à méditer, les amène d'elles-mêmes à m' apporter le vrai dénouement, si nécessaire... et si impossible pour le moment ! Vous m'avez réconforté, Monsieur, par ce jugement sur les Ames Ennemies : « Si l'œuvre est, par fatalité, antireligieuse, ce n'est pas parce qu'elle détruit, c'est parce qu'elle édifie qu'elle est belle. » Un métier, je l'avoue, que je prends en horreur pour le voir furieusement pratiquer en France, c'est celui du destructeur à tout hasard, de l'anarchiste intellectuel. Je suis de ceux qui veulent détruire sans ménagement, comme sans pleurnicherie, mais p»our en finir une bonne fois avec la stérile destruction ; de ceux qui s'achar-

nent sur des ruines sacrées, non par haine stupide de ces pierres vénérables qui abritèrent l'humanité pendant vingt siècles, mais afin de déblayer l'espace et d'y reconstruire la cathédrale plus aérée d'une foi plus claire. Reconstructeur, le plus beau titre auquel puisse prétendre un libre Latin du vingtième siècle ! En d'autres pays, protestants, consentira-ton un nouveau bail aux restaurateurs ? Le redressement et l'élargissement indéfini du Christianisme y sont-ils possibles? Peut-être encore? Chez nous, trop tard: le catholicisme a pourri la base. Je ne donne pas pour heureuse cette circonstance. Elle a, au contraire, ceci de funeste qu'elle exaspère la lutte religieuse et menace de la stériliser en constituant de droite et de gauche deux mentalités fanatiques. Je me borne à constater qu'elle est, et me résous à en tirer un parti suprême.

Formidable, invraisemblable est l'entreprise qui se dresse devant nous ! Il s'agit de refaire une âme à la France sous peine de voir démembrer son corps. Il s'agit de créer pour le monde moderne, disciple immédiat de la France, cet exemple encore sans précédent de l'instauration d'une religion sans aucun appoint de merveilleux. Il s'agit de continuer à nier tout en commençant à affirmer. Car l'âme d'un peuple, le lien d'une époque, c'est précisément une religion, une affirmation non pas seulement intellectuelle, mais sentimentale et volontaire. Or je vous ferais injure, Monsieur, et à votre Revue toute courageuse, si je me gênais pour déclarer ma conviction. La science n'est qu'une catégorie de la discipline individuelle ou générale. Certes, on ne peut rien fonder contre elle; mais rien non plus ne se peut fonder par elle seule. Son droit de contrôle est indiscutable sur tous les crédos. Elle délimite aux métaphysiques leurs champs de conjecture. Mais on ne remplacera pas plus la religion par la science, que la mu-

sique par la peinture : elles ne répondent pas au même objet. La science dit comment, jamais pourquoi, et n'en a cure. J'ai dit qu'elle restait sans réponse devant le Sphinx de la Vie et de la Mort. A plus forte raison, nous garde- t-elle insuffisamment des séductions de la Sirène de l'Égoïsme. Certes, il appartient à la science de vérifier et de corriger notre mesure du bien et du mal. Mais on ne substituera pas plus l'éducation scientifique à l'entraînement de la culture morale, que la physiologie à la gymnastique. La science enseigne l'intérêt de chacun bien entendu, elle n'oblige pas, individuellement, ne nous impose pas le choix du mieux. La religion chrétienne était plus complète : elle avait, du moins, la prétention d'assouvir la grande aspiration de l'homme vers l'absolu, et elle s'appliquait à discipliner la conscience profonde de ses fidèles. Mais le Christianisme, qui ferma les yeux dès son origine sur l'univers connu oVs anciens, jusqu'à exprimer moins de vérités à cet égard que le symbolisme polythéiste, le Christianisme semble aujourd'hui échouer dans l'épreuve éliminatoire à laquelle la science soumettra désormais toute religion : la conformité à ses certitudes. Or quelle synthèse supérieure de l'intelligence et de la conscience s'annonce comme capable de lui succéder en faisant la conquête des masses barbares ? Ah ! cette religion nouvelle par quoi la raison scientifique s'enhardirait jusqu'à une doctrine philosophique, s'exalterait jusqu'à la vertu et s'attendrirait jusqu'à l'amour, nous saurions bien où en recueillir les fragments épars.. . Dans les découvertes coordonnées de tous les savants ! Dans les hymnes de tous les poètes ! Dans les évangiles de tous les Christs ! Mais toutes ces gerbes glanées, qui les nouera en javelle unique ? Qui accomplira le miracle humain de souffler aux peuples un même esprit? Qui fera jaillir le je ne sais quoi qui traverse les âmes au même instant ? Qui

agraffera sur nos cœurs rebelles la ceinture d'airain du bien nécessaire ? Je ne vois dans les foules émancipées que des appétits ouvrant la gueule, et ceux qui ont le plus faim en sont-ils plus nobles ? Les socialistes, qu'on doit aimer, n'égalent pas encore en beauté morale les premiers chrétiens qui souffrirent plus qu'eux; les Petites-Sœurs des Pauvres n'ont pas rencontré d'Ordre rival chez les femmes laïques; la Libre Pensée n'a pas élevé son Parthénon à la Vérité intérieure... N'ai-je pas le droit de dire que la tâche défie nos forces humaines ? Et combien sommes-nous pour l'affronter ? Et combien de chances nous sont contraires ! Il le faut pourtant. Le pont est rompu derrière nous par où nous enfuir vers le passé. Il faut faire tête allègrement devant ce destin, sans possibilité de tourner les talons, sans velléité de plier les genoux ! Une ère se prépare pour l'Occident, soit la plus radieuse de ses annales, soit la plus infâme et la plus ignoble, où une race repue de satisfactions matérialistes, mais remuée encore dans son hébétement par un sourd besoin d'idéal, assurerait peutêtre au Catholicisme, guetteur de toutes les décrépitudes, une reprise de domination.

C'est à l'avènement de la première que je voudrais avoir travaillé par l'infime tribut de mes A mes Ennemies. Mais si mon œuvre devait détourner de la foi chrétienne une seule âme croyante sans lui susciter en échange l'intuition naissante d'une foi supérieure, j'en éprouverais la brûlure du remords comme d'un fer rouge.

Voilà, Monsieur, ma conscience d'homme soulagée. Excusez-moi de cette longue confession dont vous êtes cause, et croyez, je vous prie, à mes sentiments bien fraternels.

La Revue intellectuelle, 25 septembre 1907.

LA SCIENCE ET LA FO) III. — Mon Singe.

« Soudain, une pierre qui roule, ua cri !... La pioche mettait à découvert un crâne bestial, bombé déjà, extraordinaire, dont les orbites vides s'emplirent pour moi d'un regard infini, plongeant à travers des myriades de siècles !... L'ancêtre, l'ancêtre qui ressuscitait! »

( « Le Savant fanatique, » d'un jeune auteur, 1907 [1].)

* Les abbés Bouyssonie et Bardon viennent de découvrir un homme-singe ».

(Tous les journaux, 1908.)

Enfin, le voilà reçu officiellement sous la coupole. Qui çà ? Le « pithécanthrope ». parbleu ! La presse a négligé de nous dire de quelle langue s'est servi le récipiendaire pour répondre au discours d'installation que lui adressa M. Edmond Perrier : ne frois-

(1) Les Ames ennemies, acte premier.

sons aucune nationalité et mettons que ce soit l'espéranto.

Tout de même, j'en éprouve un petit chatouillis de satisfaction, ayant fort prôné sa candidature ; car je me vante aujourd'hui d'avoir, pour la première fois de sa vie — ou de sa survie, si vous préférez — mené ce grand-papa au théâtre.

Aussi avec quelle émotion je pris hier le chemin du Muséum, c'est ce que je vous laisse à imaginer. Lorsque, muni d'une introduction de M. Perrier, je sonnai à la porte du laboratoire de M. Boule, savezvous qui venait d'en sortir? Le président du Conseil lui-même, à qui rien d'humain, ni de préhumain, n'est étranger : entre une audience et une interpellation, il s'en était couru comme moi déposer sa carte chez l'Ancêtre.

— Est-il vrai!... m'écriai-je, brûlant toute politesse à mon hôte dans le premier feu de mon impatience, le missing link est enfin trouvé ?

— Vous m'abordez, me répondit M. Boule, non sans un sourire malicieux, dans les mêmes termes que M. Clemenceau ; il s'est campé là devant le fossile en s'exclamant : « Ainsi, ça y est, ce n'est plus un mythe !... » Et avec une courtoisie exquise, en passe de devenir préhistorique, le directeur du laboratoire me présenta le nouveau pensionnaire.

C'est un crâne pétrifié que revêt une chaude patine de rouille sur fond d'ivoire, et cette bigarrure lui prête un aspect de vivacité sous les stigmates de son long séjour au sein de la strate. Homme ou brute? on

ne peut décider, c'est la perfection de l'équivoque : les menus insignes de la race simienne dont il s'ornemente, sont indiscutables et, néanmoins — pour vous citer le mot d'un autre savant, M. Manouvrier, que je suis allé consulter aussi sur son perchoir, dans les combles du musée Dupuytren où il collectionne nos portraits de famille — et néanmoins « c'est un vrai cerveau de Parisien ! » Clemenceau lui-même s'y est reconnu, et il s'y connaît, je pense. Bref, ce parent pauvre qui nous revient du fond de sa province après un exil de cinquante mille ans, se sent très à l'aise parmi notre luxe électrique ; ce vieux de la vieille, impose le respect de sa calvitie : toi, mon lecteur, clans quelques années, tu feras une figure aussi sommaire, et je voudrais t'y voir dans cinquante mille !

Enfin, pour achever de vous le dépeindre, je note ce hasard qui est symbolique : les premiers coups de pioche des bons abbés qui l'exhumèrent l'ont marqué au front comme d'un signe d'honneur, à l'endroit même où s'ébaucha la pensée humaine...

— Estimez-vous que cette découverte, demandaije au savant paléontologue, corrobore ou non la théorie du transformisme en ce qui concerne l'origine de l'homme ?

Pour toute réponse, M. Boule aligna devant moi six crânes, dans l'ordre même où je les exposai au foyer du théâtre Antoine : celui d'un chimpanzé en tête de file, puis par progression de mérite, c'està-dire à raison de leur développement, les crânes de

Java, du Néanderthal, celui-ci de la Chapelle-aux- Saints, celui d'un Australien actuel, et enfin le chef de Y Homo sapiens. De bout en bout, sans solution de continuité, la chaîne se tenait, et mon regard glissait d'un crâne à l'autre sans heurt ni surprise, sans môme le soupçon que chacun de ces légers intervalles était un abîme millénaire...

Il apparaît donc que la preuve est faite, autant qu'elle se peut en pareille matière, à savoir par voie de rapprochement logique et de présomption impérieuse : l'acte de naissance de l'humanité a été signé dans une forêt vierge de l'âge quaternaire par la main velue d'un anthropoïde. Du jour où Darwin prophétisa ce missing link, comme Le Verrier la planète Neptune, les orthodoxes hurlèrent en chœur : « Montrez-le nous !... » Or, à chaque fois qu'on le leur montre, ils le récusent : « Ce n'est qu'un fragment, » ou bien encore : « un dégénéré ! » L'année dernière, d'excellents confrères de la presse fossile, et notamment M. Paul Souday, m'accablaient de leur meilleur sourire : « Ce jeune auteur se la baille belle î II assoit sur une fable la donnée sociale de sa pièce ! Jamais, jamais on n'a découvert le missing link... » Qu'en dites-vous, cette fois, mon cher confrère? J'eus l'avantage de vous faire connaître le pithécanthrope d'Eugène Dubois, que vous ignoriez. Ouïtes-vous parler du pithécanthrope delà Chapelle-aux-Saints? Celui-ci est de beaucoup plus remarquable, étant le premier qui ait consenti de nous montrer sa face au lieu de nous tirer une révérence à la dérobée, en nous

jetant au nez sa calotte crânienne. Et combien probant son témoignage, quand on considère que ce dernier venu a comblé un vide, non au point de départ, mais au terminus de la descendance, à proximité immédiate de l'homme ! Nous logeons maintenant sur le même palier. Ainsi, mes bons amis de l'orthodoxie, vous n'avez plus qu'une échappatoire, c'est d'exiger, avant de vous rendre, qu'on déterre sous la crypte de Notre-Dame un pithécanthrope prévoyant, qui tienne entre ses doigts de squelette un parchemin avec cette mention : « Cest moi qui suis le missing link, le fils du singe et le père de l'homme. »

Reste, il est vrai, une objection de tout autre ordre, et je vous la souffle : elle m'a été faite il y a fort peu de temps par la Semaine Religieuse de Genève, un des grands organes du protestantisme ; c'est à savoir qu'on a relevé des traces de l'homme très antérieures au pithécanthrope. Rien de plus exact. On n'oublie qu'un point, et je traduis ici la pensée des savants que j'ai consultés, c'est que, lorsque cet homme ressuscitera, lui qui déjà se taillait des armes et des outils qui ont survécu à ses ossements, il se trouvera être plus singe encore que le pithécanthrope ! Méfiez-vous donc de ce suprême espoir en l'inconnu : c'est le pavé de l'ours que vous suspendez au-dessus de vos têtes. Et puis, Messieurs, réfugiez-vous dans la symbolique de l'abbé Loisy qui permet de tout interpréter, mais soyez beaux joueurs en face de la science : votre dernière carte est perdue, car il faut convenir que ces deux braves abbés de la

Corrèze, qui ont découvert un pithécanthrope dans une chapelle où trônaient des saints, viennentde jouer là un tour de singe à l'orthodoxie de Pie X, aussi bien qu'à celle de Calvin !

Or, tandis que M. Boule se détournait pour aller me chercher son rapport qui paraît en même temps que ces lignes, je saisis à pleines mains le crâne de l'Ancêtre et je lui dis :

Litanies au pithécanthrope.

« Toi qui me tends un miroir sordide, je t'avoue pour père ; je me regarde en face dans ta face ;

« Ne va pas croire que je tire vanité de voir plonger mon origine jusqu'à ta bassesse ; mais j'y gagne la fierté d'être monté vers un peu de noblesse par tes propres forces : tu es beau déjà de ton effort vers moi ;

« L'Esprit n'a point créé dans sa sagesse dès le commencement, il se cherche à travers l'évolution : en est-ce moins l'Esprit, s'il se trouve ?

« Ainsi la déchéance n'est plus au bas, mais au haut de l'échelle en cas de culbute : tu nous es ensemble un encouragement à nous surmonter à l'infini, et un avertissement à ne pas succomber au poids du passé ; nous savons maintenant où nous retomberions î

« En vérité, tu fus Y animal religieux, le singe mystique, toi qui portais un mufle de bête et qui cependant mourais à genoux dans la pose rituelle où l'on t'a retrouvé ;

« Et je me penche vers toi pour communier dans ta religion qui, pas plus que ta race, ne t'a trompé, mais s'est dépassée ; car ma raison la plus lumineuse, comme ta confuse imagination, est étreinte d'angoisse devant un mystère qui s'est agrandi en se reculant ;

« Ton âge sans doute ignora le baiser ; si j'avais pu, par anachronisme, te tomber jadis sous la patte, je n'aurais éprouvé que ta morsure pour tout embrassement, ô ancêtre;

« C'est pourquoi je veux te rendre en piété meilleure ce que tu as fait pour moi en efforts obscurs... »

Et, portant à mes lèvres le crâne bestial, j'y mis un baiser, religieusement.

Comœdia, 2 janvier 1909.

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