EN SON CHATEAU DE COPPET
La Solitude sur Coppet, le 15 novembre, 1902.
Vous avez écrit une belle page, Monsieur, et fait dans le même temps une bonne action en payant au canton de Vaud la dette de gratitude et d'estime contractée par vous à son endroit tant pour l'hospitalité qu'il vous offre que pour l'ascendant moral que la mentalité de ses habitants a exercé sur votre esprit. Un étrange caprice du hasard ayant égaré sur ces rives un numéro du Gaulois, celui-là même auquel vous aviez eu l'inspiration de confier voire lettre, il me fut donné de vous lire. Cédant d'abord à la surprise, je ne laissai pas d'admirer bientôt dans quelle subtile et judicieuse intention vous aviez choisi
la gazette où M. Pollonnais prodigue son zèle de néophyte catholique, pour y faire, de votre plume autorisée, l'éloge de la tolérance protestante.
Leçon exquise, leçon discrète dont le sens n'a échappé qu'à ceux-là mêmes qui en accueillirent l'expression. Vous fîtes mieux encore : cette tolérance, vous leur en citâtes un exemple qu'ils ne pussent récuser, en la personne du maire de Coppet, commune prolestante, lequel, spontanément, sanctionna de sa présence l'inauguration d'une chapelle catholique sur son territoire. Souffrez, Monsieur, que je remplisse l'objet de cette lettre en vous demandant si vous estimez qu'en pays catholique la réciproque serait probable? Ce n'est pas l'attitude des catho-, liques militants de France, d'Italie ou d'Espagne à l'égard de leurs compatriotes « hérétiques », qui vous permettrait, hélas! de répondre par l'affirmative. Que si vous invoquiez la modération et les dispositions d'humeur relativemeut conciliantes du clergé catholique en Suisse, je m'en voudrais de ranimer, fût-ce en passant, les dissensions religieuses à l'apaisement desquelles vous avez le grand sens et la noblesse d'applaudir. A peine mentionnerai-je pour mémoire l'intransigeance ombrageuse de certain évêque de la montagne fulminant l'anathème contre les historiens coupables d'avoir, dans leurs écrits, fait une place aux Jésuites, et interdisant à ses administrés la lecture de la Gazette de Lausanne et du Journal de Genève, ces feuilles notoirement anarchistes. Quoi qu'il en soit, et s'il est vrai que le cléricalisme soit un
virus dont les pays latins se réservent le monopole, s'il a singulièrement moins de prise sur le tempérament des catholiques suisses et des Suisses germains notamment, à quoi cela tient-il, Monsieur? N'est-ce pas aux effets salutaires de l'hégémonie protestante dans un pays où les protestants représentent les 59 p. 100 de la population et les catholiques les 4o p. 100 seulement ? N'est-ce pas à la dissolution du Sonderbund en 1847, c'est-à-dire à la victoire politique du protestantisme sur le catholicisme ? N'est-ce pas à l'usage si intelligent, si mesuré, si charitable que les vainqueurs en firent à l'époque et depuis? Et seriez-vous prêt à soutenir, Monsieur, qu'au cas où les proportions numériques des adversaires eussent été renversées et la victoire contraire à ce qu'elle fut, la même tolérance religieuse régnerait aujourd'hui en Suisse ? La voix populaire vous aura dit, ou vos propres lumières vous auront rappelé, quelle répression implacable les Jésuites préparaient dans ce pays où ils se croyaient maîtres de la victoire et parcouraient à cheval les rues des villes, la veille de leur fuite éperdue sur les bords du lac de Lucerne.
Enfin, Monsieur, si le protestantisme donne le bonheur aux peuples, comme vous avez réussi à nous le démontrer par l'exemple du canton de Vaud, que serait-ce, je vous le demande, de ce canton même, sans la domination des seigneurs bernois, protestants^ qui lui inculquèrent un peu brutalement cette foi?
Mais je vous entends, et vous laissez suffisamment
percer votre satisfaction intime de cette circonstance historique pour que je me dispense d'insister. L'ombre de la fille de Necker, protestant, peut encore se plaire en votre château de Coppet. Ainsi donc, Monsieur, vous en demeurez d'accord, l'honneur de la situation actuelle que vous louez, revient surtout à l'influence de la mentalité protestante. Il est dans la logique traditionnelle d'une confession qui en appela de l'œcuménicité du dogme au libre examen de chacun, de tendre soi-même à la diversité et de la favoriser chez les autres. Au contraire, c'est non seulement l'aspiration, mais l'explicite prétention du catholicisme d'ouvrir seul les portes du salut et seul de posséder la vérité intégrale. Dominé par un tel principe, quel régime de tolérance religieuse est possible dans un pays de suprématie catholique? Et permettez-m'en la remarque, si, en France, à l'heure présente, la loi a la main un peu rude, au gré de vos amis, pour ceux qui prétendent s'en passer, si même l'intolérance négative se dresse en face de l'intolérance positive ; si l'on promulgue en ce moment le dogme de la vérité laïque ; si la guerre, en un mot, une guerre sans merci comme sans issue, est virtuellement ouverte entre les deux partis extrêmes, à qui en remonte la responsabilité ? D'où partit la provocation séculaire à la libre pensée et à la libre conscience ? A qui la faute, Monsieur ?
Telles sont les réflexions qu'éveille en moi la lecture de votre belle lettre, toute empreinte d'un esprit de mansuétude et de charité, que vous me pardon-
nerez de louer à mon tour. Si la mienne vous semble à tort y répondre sur le ton des récriminations, croyez qu'entraîné par l'exigence des arguments, je n'ai fait autre chose que tirer les conclusions de la vôtre, et accueillez, Monsieur le comte, les salutations respectueusement cordiales d'un voisin de campagne.
Le Siècle, 18 novembre 1902.