LES MONUMENTS A MICHEL SERVET
La ville d'Annemasse vient d'accueillir et d'inaugurer une statue de Michel Servet que la ville de Genève avait refusée. J'approuve cette statue. J'en voudrais cent sur toutes les places de la cité de Calvin. Le crime du bourreau est d'autant plus irrémissible que sa personne morale était plus haute, et que sa gloire est faite de son effort à délivrer la conscience humaine de son époque des épouvantes et des servitudes catholiques. Pour Calvin ni pour sa doctrine je n'ai aucune espèce de sympathie. Ce qui ne m'empêche pas d'admirer les magnifiques conséquences sociales du calvinisme dans le monde anglo-germain dont cette foi contribue à assurer la primauté. Tout au contraire, la figure de Servet est extrêmement attachante. Le hardi médecin espagnol avait des vues intellectuelles beaucoup plus vastes et des intuitions philosophiques bien plus
profondes que le réformateur genevois. Son caractère était à ce point chevaleresque qu'il choisit les affres du bûcher plutôt que de déplacer un adjectif dans une formule théologique. Calvin exigeait : « Jésus, fils éternel de Dieu », Servet maintint: « Jésus, fils du Dieu éternel ». Tout le long du chemin qui monte vers Champel, on lui offrit sa grâce (1) au prix de cette simple transposition, concession infime dans les mots, immense, selon lui, dans la pensée. Le platonicien ne courba point le front — le « membre divin » — devant l'anthropolâtrie même épurée du protestantisme. Et les volutes rouges de la fumée emportèrent au Dieu inconnu l'âme indomptable de son témoin qui s'obstinait à le rêver plus grand que l'homme...
Cela dit à la gloire impérissable du libre croyant spiritualiste que fut Servet — héros de la pensée égal à Socrate par l'intransigeance du point d'honneur de la raison — y a-t-il des circonstances atténuantes au refus de la ville de Genève de faire une place à son monument ? Il y en a une, et très digne de remarque, que M. Paul Fleurot, secrétaire du conseil municipal de Paris, a complètement passée sous silence dans un récent article de V Action.
Michel Servet avait déjà son monument expiatoire sur le lieu même où se dressa le bûcher, à Genève. De qui était venue cette réparation ? Des protestants, qui avaient devancé les libres penseurs. Sur une grande pierre brute, arrachée aux Alpes qui virent
(1) La grâce du feu seulement; il aurait été décapité.
le meurtre, une inscription en lettres de bronze atteste que les fils de la Réforme réprouvent « Terreur » de leur ancêtre, qui lui fut « commune avec son siècle ». Or, ce monument n'a pas satisfait les libres penseurs. Ils ont estimé qu'il importait de spécifier « le crime », et, mieux que par une pierre impersonnelle, d'exalter le martyr en effigie.
Sur le premier point, je leur ai, en principe, donné gain de cause. Sur le second, quels que soient, diton, les nobles mérites de la statue d'Annemasse due à l'ébauchoir d'une jeune femme, Mlle Roch, je tiens qu'aucune offrande de la postérité, tant à un homme qu'à une idée, ne vaut le bloc de granit et l'inscription sobre — surtout quand une tragique évocation doit l'emporter sur l'émotion d'art. Un quartier de roche vierge est illimité, et l'imagination recueillie y sculpte un symbole aussi grand que fidée.
Mais le gouvernement genevois a fondé son refus sur une tout autre considération. L'initiative du second monument avait été prise par un comité composé en majeure partie d'étrangers, qu'animait le zèle toujours juvénile d'Auguste Dide, ancien sénateur français — qui, par parenthèse, pour l'acuité de l'intelligence et le charme de la conversation, n'a son pareil qu'en Anatole France. Cette fois, peutêtre, il fut malhabile. Tant y a que l'opinion genevoise se gendarma contre ce qui lui parut devoir être une manifestation de représailles, concertée non plus en l'honneur de Servet, et non pas même contre le seul
Calvin, mais bien contre tout le protestantisme. On se persuada que c'était la réédition, à Genève, de l'étrange équipée de Montrouge où nous eûmes la joie de voir Henri Rochefort, néophyte du catholicisme sous le bonnet du nationalisme, inaugurer le Michel Servet du sculpteur Baffier, en expiation évidente de la statue du chevalier de La Barre que les socialistes campèrent naguère devant le Sacré- Cœur de Montmartre. Bref, la politique embrouilla tout. Mais il faut noter que le gouvernement de Genève est radical, qu'il n'est plus aux mains des protestants, et qu'il vient même, à notre instar, de faire voter une loi de séparation.
On n'a pas, en France, rendu justice au geste des libéraux de Genève, fils de Calvin, qui dressèrent la pierre de Champel ; la grandeur morale de leur abnégation nous a échappé. J'assistai à cette cérémonie. C'était en automne, au tomber du soir, la bise cinglait et le froid qui, déjà, étreignait les corps, eût pu inspirer des lâchetés aux âmes. Le groupe des pasteurs montait à pied la colline du crime. Ils gravissaient, après trois cents ans, le même calvaire que le fier martyr. Ils posaient leurs pas aux traces de ses pas. Tête nue, ils s'avancèrent vers la haute pierre grise, jaillie de terre comme un vieux remords de la conscience de Genève. Plus que par l'âpreté du vent, ils allaient fouettés par l'hostilité des orthodoxes de leur propre église qui envisageaient comme un sacrilège le grand devoir, et si nouveau, qu'ils venaient remplir. La honte d'un souvenir qui
est la seule tache d'un si pur passé, l'angoisse de la réparation présente, l'espoir en la récompense de l'avenir, tous ces sentiments se mêlaient dans leurs yeux, contractaient les plis de leurs visages au moment d'oser le grand effort... Et lorsque, enfin, tous rangés en cercle autour de la pierre, le premier d'entre eux prit la parole, l'émotion soudain les fit pâlir.
Jamais je n'oublierai ce simple spectacle. C'est une date sublime de l'humanité. Pour la première fois dans le cours des siècles, il se rencontrait une religion assez loyale pour se repentir, à la face des hommes, à la face du ciel. Voilà pourquoi on ne saurait admettre en aucune façon l'assertion de M. Paul Fleurot, « qu'on est obligé de constater que la religion protestante ne vaut pas mieux que la catholique ». L'exemple de Champel est la gloire du seul protestantisme. La foi capable de se rétracter dans le passé peut s'affranchir indéfiniment dans l'avenir. La porte d'airain n'est pas scellée sur elle éternellement. Et l'on attend que M. Maurras célèbre, en tête de V Action française, l'inauguration par le clergé de Rome, sur la grande place de Valladolid, du monument expiatoire aux victimes de Torquemada.
V Aurore, 9 novembre 1908.