SERVET ET CALVIN
Répondant à l'invitation qui me fut adressée, je viens de faire le voyage de Genève pour assister à la pose de la première pierre du monument de la Réformation. J'en rapporte dans l'âme, plutôt que dans le cœur, une émotion sobre et raisonnée : cérémonie bien protestante, toute spirituelle, où la pompe ne comptant pour rien, l'idée fut tout. 11 était temps de la remettre en honneur, et on l'y a remise magnifiquement. La lumière de la conscience libre que le petit phare de Genève a rayonnée sur tout l'Occident, jusqu'au delà des mers, depuis quatre siècles, s'est réverbérée et s'est concentrée sur Genève, de tous les foyers qui lui doivent leur flamme. Huit jours durant, la cité de Calvin a repris conscience de sa gloire antique dans le calme enthousiasme d'une splendeur morale.
Car, à Genève même, l'idée subissait un obscur-
cissement. Il est entendu que le maigre Calvin fut un Méphisto embêtant. Encore M. le pasteur Doumergue, dans sa décisive biographie, n'est-il pas loin de démontrer le contraire. Mais cette réputation sinistre s'était si bien imposée à tous, que les fils de Calvin eux-mêmes, quoique protestants, ne protestaient plus. On escamotait le spectre grincheux. On affectait d'ignorer l'ancêtre. Et, si force était de murmurer son nom, ce n'était qu'après des précautions moult atténuantes. Qu'on ne me taxe pas d'exagération. Il y a deux ans, à l'occasion d'une grande fête commémorative du passé de Genève, on compilait un album de luxe. Au nom du comité officiel, je fus sollicité par Mme B... d'y collaborer par une pièce de vers. Or, dans ma lettre d'acceptation, j'eus la candeur d'annoncer le sujet que je comptais traiter : Jean Calvin devant le Mont Blanc. Étonnant contraste, pensais-je, aucun dt ces deux personnages qui se firent vis-à-vis pendant tant d'années, ne semblant avoir eu la moindre influence l'un sur l'autre, ni même peut-être s'être aperçus... Par retour de la poste, lettre affolée de Mme B... On me suppliait de ne pas prononcer le nom de Calvin dans cet album à la gloire de Genève. Et la raison ? Un chanoine catholique de Gand avait, lui aussi, promis d'envoyer un poème exquis, à cette condition expresse que le nom abhorré du réformateur ne figurerait point dans tout le volume ! Le chanoine belge n'entrerait à Genève que si l'on claquemurait le Père de la Ville. Et je choisis, moi penseur libre,
de partager la retraite ignominieuse du pauvre Calvin, plutôt que l'honneur de voisiner sur beau papier avec M. le chanoine de Gand.
Mais à ces motifs pusillanimes de faire des réserves sur le passé, s'en ajoute un autre, plus légitime infiniment : le spectre ardent de Michel Servet, le bûcher allumé de la main de Calvin. Au cours de la récente solennité, devant le mur de la Réformation, la vision me hanta de la pierre de Champel brûlant à l'écart comme un porphyre rouge. Mon seul soulagement fut de penser que ce sont les protestants eux-mêmes qui, les premiers, ont dressé cette pierre expiatoire à l'endroit du meurtre. Seul de toutes les religions humaines, le protestantisme a eu le fier courage et la sublime gloire de se déjuger. A quand, sur toutes les places d'Europe, l'expiation publique et spontanée des hécatombes de l'Inquisition, par des monuments catholiques? J'en soumets l'idée à Pie X pour les futures fêtes de Jeanne d'Arc : le marché de Rouen attend une statue.
Qu'après cela, les pasteurs de Genève aient mitigé leur mea culpa en gravant sur le bloc de Champel le mot « erreur » pour le mot « crime », je le constate et le regrette. Le consentement, jadis, de toute la cité au forfait de Calvin, l'exemple féroce de tout son siècle sont très loin pour lui d'être une excuse. Les grands hommes tiennent tête à leur époque. Ce fils de Jésus assassina. Il fit remonter le doux martyr au Golgotha pour l'y brûler en la personne d'un enfant de Dieu. Car « tout ce que vous ferez à vos frères,
vous le ferez à moi », a dit le Maître. D'ailleurs, si par son génie social, Calvin l'emporte de très haut sur sa victime, intellectuellement et moralement, ce n'est pas un égal qu'il supprimait en Michel Servet, c'est un supérieur. Servet fut brûlé pour un adjectif. Tandis qu'on le menait au supplice. Calvin le faisait adjurer de souscrire à la formule suivante : « Jésus fils éternel de Dieu. » Servet maintint, au prix de la flamme : « Jésus, fils du Dieu éternel. » Dans le simple écart de ces deux variantes il y a la distance incommensurable de l'anthropomorphisme à l'esprit pur.
On ne saurait, cependant, ne pas juger suspecte l'insistance de certains libres penseurs à réveiller l'atroce souvenir pour la honte commune du protestantisme. Est-ce à nous d'être si impitoyables pour un seul crime contre la conscience, quand nos demidieux delà Révolution, dont nous tenons nos franchises d'esprit, ont amoncelé les têtes hérétiques coupées pour hâter leur conversion ?
Servet a déjà deux monuments qu'il doit bien moins à l'admiration qu'à la haine : celui de Montrouge et celui d'Annemasse. Il en aura quatre dans quelques jours, quand la ville de Vienne aura inauguré le dernier, qui sera, celui-là, définitif, élevé qu'il est par ses disciples du monde entier à sa pure glorification. Mais je préfère encore le rocher de Champel, taillé par des mains protestantes dans l'iniquité du passé. Aussi fut-ce un luxe de représailles que cette inscription charbonnée à Genève sur les portes des temples et sur les trottoirs de la ville,
pendant la nuit, à la mode des Camelots du Roy, la veille du grand jour du jubilé : Calvin menteur, Calvin criminel. Pour strictement juste que soit ce dernier terme, un tel procédé est marqué de rancune. Servet est vengé avec usure. Sa revanche, peut-être la plus sanglante, serait dans le refus de Carnegie de participer aux fêtes de Genève, alléguant pour motif de son abstention que le crime de Calvin est indélébile. Mais la revanche la plus digne et la seule féconde, c'est un délégué des Unitaires d'Amérique qui l'aura donnée au martyr en commençant ainsi son discours, devant l'Assemblée des congressistes : « Messieurs, je viens ici, comme disciple de Michel Servet, apporter mon hommage à Jean Calvin. » Et voilà la revanche du protestantisme par la loyauté et la noblesse.
Le Siècle, 21 juillet 1909.