POUR ZOLA
La campagne de V Action française s'organise systématiquement. Ces messieurs de la maison du Roy ne sauraient rendre de plus grand service aux républicains que de les secouer inopinément, sur le mot oreiller d'une victoire complète. Hier, le théâtre de l'Odéon, où se donnait une matinée de récitation sous les auspices de Charles Morice, a vu éclater tout à coup la plus belle manifestation dreyfusiste qui se se soit célébrée depuis les grands jours. Nous étions bien loin de nous y attendre. Mais ces messieurs nous la ménageaient. Merci à eux. Le programme portait une page de Zola : un coucher de soleil sur Paris, que devait nous dire Mlle Ventura. Pourquoi, au moment où le rideau se levait sur ce numéro, un hourvari se déchaîna-t-il dans la salle ? Nous fûmes quelque temps à nous le demander. Nous crûmes à une cabale littéraire, à une méprise, à une facétie... Qui aurait pu songer à l'Affaire ?
Mais notre hésitation fut courte : « Pas de Zola !... A bas Zola !... Nous ne tolérerons pas de Zola !... » Ces cris révélateurs, soutenus par des roulements de sifflets et partis de points stratégiques habilement choisis dans le théâtre, tirèrent le public de sa nonchalance amusée et l'ameutèrent tout entier contre les émissaires du Roy. Morice parut sur la scène et réclama pour la poésie. Antoine, à son tour, surgit, et, avec sa fîère autorité, affirma que le programme suivrait son cours. Mais ces messieurs s'étaient juré de faire acclamer Zola. Ils renouvelèrent l'obstruction bruyante. Alors ce fut leur expulsion, depuis le parterre jusqu'au paradis. Les municipaux se précipitèrent et Le public spontanément leur prêta main forte. Et lorsque, enfin, dans le silence chèrement reconquis et où s'entendaient battre les cœurs, Mlle Ventura, d'une voix émue, déroula la description superbe où tout Paris étincelait de gloire crépusculaire, il nous sembla que le grand poète citoyen se chantait sa propre apothéose, et que, pareil au soleil couché dont le rayonnement se ranime soudain à travers les cieux, il resplendissait, d'au-delà de la mort, sur les nuées en fuite de ses ennemis... A peine l'artiste se fut-elle tue, que le nom de Zola fut salué par un auditoire frémissant, qui avait conscience d'un grand réveil.
Allons, la journée à été très bonne. Pour peu que ces messieurs de l'antisémitisme nous continuent cet heureux concours, avant un an, nous ferons des banquets à Alfred Drej^fus.
Pour aujourd'hui, V Aurore se souvient qu'elle eut
l'association ÉMILE-ZOLA 199
l'honneur d'être le clairon qui sonna la diane du Taccu.se, et elle s'unit de tout cœur au public pour crier bien fort : Vive Zola ! ( 1)
L'Aurore, 22 novembre 1908.
(1) recte que an.
Cette manifestation inaugura la campagne d'action di- : que les royalistes allaient poursuivre pendant un