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LES STATUES DE SEL

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Dans un récent et fougueux roman, Nietzschéenne, Mme Daniel Lesueur a bravement posé en termes nouveaux le vieux problème de la morale indépendante. Pour elle, la crise latente qui nous travaille ne comporte qu'un remède : la culture de la volonté, — volonté de noblesse et de fierté, discipline de nous-même d'abord, « autarchie » disait Réveillère, volonté enfin dont la victoire chez l'individu profite aussitôt à ses semblables. Sans doute la doctrine de Nietzsche se trouve-t-elle faussée par cette conclusion altruiste? Qu'importe, si la variante est généreuse ! Je sais bien que cette thèse de libre morale ne se soutient pas jusqu'au bout dans le roman de Mme Lesueur, puisque l'héroïne qui s'en fait l'apôtre n'échappe à la faute que ^ar le revolver. Mais, si le

problème n'est pas résolu, ce livre est de ceux qui nous stimulent à le résoudre. Une enquête s'en est suivie dans un grand journal, et M. Paul Bourget, entre autres médecins consultants, y a établi un diagnostic des plus remarquables. « J'estime non seulement, nous dit-il, que nous ne souffrons pas du manque de volonté, mais plutôt de l'abus de cette volonté. La preuve, c'est que, lorsqu'on veut caractériser les tendances de notre société, on dit qu'elle est arriviste... Pour moi, la caractéristique de la décadence actuelle, c'est qu'il y a énormément de personnalisme , mais qu'il y a fort peu de personnalités ; qu'il y a énormément d'individualisme, et presque pas d'individualités... Quand on regarde l'ancienne France, on est étonné de voir la quantité d'individualités fortes qu'elle produisait ; prenez comme preuve tous les hommes du Premier Empire, par exemple, eh bien ! tous ces hommes avaient été formés en 1789... Ce qui manque à la France, en toutes choses, c'est Y individu. Pourquoi ? Précisément parce que la France est individualiste et que la plus sûre manière de tarir l'individu, c'est d'exalter en lui le personnalisme aux dépens des grandes énergies collectives. Toute individualité forte, en d'autres termes, est un résultat... »

Voilà, m'est avis, qui est supérieurement pensé, et après une analyse du mal si sûrement conduite, nous sommes, ce semble, en droit de compter que l'indication du remède ne sera pas moins adéquate. Voyons le remède. « Je ne crois pas que, dans notre

pays, nous puissions nous passer, pour la formation de l'individu, de cette admirable organisation qu'est FÉglise catholique. » Est-ce que cela n'est pas pour vous stupéfier ? L'Église catholique maîtresse d'énergie ! Elle qui décharge l'individu, par les mains du prêtre, de toutes les angoisses et de toutes les gloires de la vie morale ! Mais s'il fallait un nouvel exemple de ce que peut l'Église pour étouffer l'individu dans sa liberté, en niant l'homme dans sa conscience et dans sa raison, ne viendrait-il pas de s'offrir à nous en la personne même de l'écrivain qui vante l'Église comme éducatrice? A qui s'en remet-il du salut de la France ? Est-ce à lui-même et aux autres Français conscients ? Non ! à l'Église, à l'Église de Rome, hospice ouvert aux décrépitudes des nations finies, éternel refuge des défaillances individuelles ! Et pour corser ce paradoxe, qui nous cite-t-on comme fils soumis de cette obédience ? Les révoltés de 89! Ah! ça, M. Bourget, est-ce que ces gaillards qu'il vous échappe d'admirer encore se sont, oui ou non, passés de l'Église ? Êtes-vous sans avoir ouï parler d'une constitution civile du clergé français qui fit quelque bruit, même à Rome ? Et la religion vive de cette époque, celle qui déborda toute église et rayonna sur tous les peuples, fut-elle, oui ou non, improvisée par ces croquants en rupture de dogmes ? Il faudrait tout de même en finir avec ce catholicisme pour gens de lettres fatigués. Si vous avez la foi, Messieurs, montrez-la nous. « Abêtissez-vous », Pascal le veut. Prosternez vous dans les dévotions

quotidiennes comme cet honnête homme de Pie X. Allez chaque semaine, allez vous frapper la poitrine au confessionnal pour vous mortifier des frivolités vécues et écrites que tout homme de lettres a dans ses cartons. Usez vos genoux devant les autels et abîmez-vous dans l'éblouissement de l'hostie — ce Dieu fait pain ! cet Infini dans le creux de la main ! Et ressortez alors de vos temples en dardant sur nous des yeux d'apôtres ! Vous vous trouverez en face d'une foule qui n'a plus la foi et qui n'en veut plus. Tant mieux pour vous ! Vous prendrez l'erreur corps à corps. Détenteurs de la vérité qui assure le salut universel, vous en ferez l'apologétique sans fausse honte ni escamotage, et vous nous donnerez l'hiver prochain, à la salle de Géographie, une série de sermons sur les miracles, vous, Jules Lemaître, sur la naissance virginale du Christ ; vous, Paul Bourget, sur l'Immaculée Conception. Vous souriez ? — Vous n'êtes pas sincères ! — Vous n'osez même plus la discussion, vous ne jouez même plus les Chateaubriand et les Bonald... Par l'équivoque de votre adhésion, vous faites à l'Église la pire injure et vous contribuez plus que les athées de Sébastien Faure à l'aggravation de la décadence. Croyez, Messieurs, que si ce grand naïf de Pie X lisait l'envers de vos manuscrits, il vous vomirait de sa communion !

La foi catholique que vous nous prônez a toutes les qualités du monde : le réconfort, la tradition, la majesté. Toutes, sauf une seule : la vie ! Elle est morte. Une s'agit pas de savoir si l'Église est « une

admirable organisation ». L'Empire Romain en fut une autre ! Il s'agit de savoir si la panacée catholique est administrable au temps présent. Or, TÉglise se vante d'ignorer les besoins de ce temps. Sa suprême chance d'accommodement avec la raison, le modernisme, elle vient de la fouler aux pieds. Elle rage comme une vieille impotente réduite à la chambre, et des fenêtres du Vatican, elle regarde la vie qui n'est plus à elle. Pis que cela, elle se retourne obstinément vers le passé et s'assoupissant aux dernières lueurs du moyen âge emprisonnées sous ses cathédrales, elle se pétrifie en statue de sel comme la femme de Loth (lisez la Bible !), et comme elle aussi ceux qui se règlent sur son attitude, un Jules Lemaître pétrifié en sel de malice, un Paul Bourget pétrifié en sel d'amertume...

Et c'est ainsi qu'ayant abdiqué devant l'effort individuel de refaire à son siècle une âme commune, on s'en va se mêler aux belles compagnies de mondanité où l'on se donne tous ensemble un. air de croire, sans oser à deux se regarder en face... Et quand le cri du péril social vous y harcèle parmi le froufrou des élégances, on se dérange nonchalamment pour venir répondre du bout de ses lèvres dégoûtées et d'un œil morne : « Catholicon !... Catholicon !... »

Nous, Messieurs, nous sommes de ceux qui tentons l'effort parce qu'il nous tente. Nous reconstruisons sur vos propres ruines. Nous constatons que la morale chrétienne a perdu sa prise sur les cons-

ciences parce que le dogme a perdu la sienne sur les esprits. Nous voyons que les appétits de jouissance, prétextant cette libération, se sont rués à l'envi sur toutes les proies. La libre pensée a ses cyniques comme l'Église a ses hypocrites. Mais sans discuter si la morale peut se passer de prémisses métaphysiques, nous savons qu'un peuple ne se passe pas de morale sous peine de périr dans l'anarchie des égoïsmes. Et les lâches seuls acceptent la mort.

Nous voulons vivre. Alors, humblement, humainement, nous rassemblons dans le crépuscule de cet interrègne les éléments delà religion nouvelle, c'està-dire de l'âme collective, dont les décrets se feront obéir par les consciences individuelles. Nous ne renions point les sublimités du Christianisme, nous les rectifions ; nous venons en aide à la charité par la justice. Nous gardons du Christ la règle d'or — l'amour d'autrui. Mais nous y adjoignons la loi d'airain, forgée par Nietzsche — l'orgueil de soi. Nous sommes des croyants en quête d'un culte. Nous le cherchons partout et surtout en nous, là où survivent aux dogmes brisés « ces lois non écrites » dont parle Antigone. Nous ne nous cachons point ce qu'une pareille tâche a d'inédit et de téméraire. Jamais encore l'histoire n'a vu la libre morale des philosophes se propager efficacement dans la masse d'un peuple. Nous n'avons pas le choix des circonstances. Nous tenons la gageure pour l'honneur humain. Si toutes les beautés de notre éclectisme sont lettres mortes sans la contagion d'une foi vivante

Ox

qui s'empare des hommes, eh bien ! nous attendrons les événements qui feront ce miracle nécessaire ! Et ne fût-elle en somme qu'une illusion, accordeznous que cette espérance vaut bien la messe des incrédules.

P. S. — J'ai parlé plus haut de la règle d'or. Je fais mes excuses aux écrivains que j'ai mis en cause des impertinences que contient cet article. Je n'ai pas écrit pour offenser, mais pour servir.

L'Aurore, i3 juillet 1908.

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