LETTRE OUVERTE A BJORNSTJERNE BJORNSON
Mon cher et vénéré ami,
A l'occasion de votre bel article, récemment paru dans nn journal français (1), oserai-je m'autoriser de votre grande indulgence pour me faire le porte-parole de beaucoup de vos amis latins ? Ils applaudissent sans réserve à vos vœux de fédération Scandinave et de concorde européenne* Mais ils ont lieu de se plaindre que vous ne leur laissiez pas de place parmi les artisans de l'âge meilleur. A la tâche de le préparer, vous conviez « les hommes et les femmes clairvoyants de la Grande-Bretagne et des Etats- Unis, de la Hollande, de la Belgique et du Luxembourg, de la Suisse, de l'Autriche et de l'Allemagne, du Danemark et enfin de la Suède et de la Norvège... »
Quels sont les peuples exclus de cet appel ? Les Slaves et les Latins. Sans doute avez-vous vos raisons en Norvège de redouter l'expansion russe dans vos parages ? Mais les tragiques événements de l'heure actuelle nous interdisent
(1) Le Figaro, 28 juillet 1905.
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plus que jamais de confondre en Russie l'absolutisme et le peuple. Celui-ci nourrit-il contre qui que ce soit les moindres sentiments d'hostilité ? A-t-il souhaité la guerre contre le Japon ? Ne la réprouve-t-il pas avec une presque unanimité, alors que ses propres armées sont encore en campagne ? Quel autre peuple en a fait autant? Parmi les facteurs de la paix future, vous rangez, ce me semble, certaines nations qui, seules, manifestent parfois des velléités de la troubler.
N'est-ce pas la France, au contraire, qui, par la générosité de sa politique extérieure, a peut être, à deux reprises depuis 4898, écarté de l'Europe une sérieuse menace de conflit ? Et lorsqu'il s'est agi de décerner pour la première fois à un apôtre de la paix ce prix Nobel illustré par vous, fondé par un Scandinave comme vous, à qui est-il allé immédiatement ? A Frédéric Passy, français. En vérité, cette noble cause de la fraternité universelle qui vous est chère, n'a-t-elle pas fait en cette France, berceau des idées humanitaires, de si inquiétants progrès, que ce pays en avance parla d'au moins un demi-siècle sur certains autres, est apparu comme isolé dans cet idéal pacifique ? Quant aux Italiens et aux Espagnols, leurs derniers exploits en Erythrée et à Cuba ne vous les montrent pas comme acharnés à bouleverser la paix du monde. Place donc, cher grand ami, dans vos espoirs, et place surtout dans votre cœur aux Russes régénérés de demain, aux pauvres Latins inolïensifs, aux purs Français idéalistes î
Je n'ai qu'un regret, pour ma part, c'est de ne pouvoir adresser cette lettre au poète-président de la République norvégienne.
Votre, filialement, Paul Hyacinthe Loyson.
L'Européen, 12 août i9o5.
l'ame d'une armée
Partout les manœuvres ont pris fin. Les nôtres se sont signalées par un dispositif original et le duel stratégique Millet-Trémeau. Celles de la petite armée suisse n'ont rien présenté d'exceptionnel, mais elles ont été suivies par M. le général Bonnal. Pour prédécesseur dans cette mission, l'ancien directeur de l'École de guerre eut, l'an dernier, le général Langlois, dont la compétence n'est pas moins célèbre, et les seuls noms de ces deux techniciens, désignés pour cette même étude, soulignent le cas qu'on fait en France de la valeur de cette armée d'hommes libres. Je n'q*mpièterai point sur les brisées de tels savants. Ils ont vu le corps, je montrerai l'âme.
C'est par une belle matinée d'automne, sur une éminence, dans une clairière. Entre des hérissements de sapins austères, un lac, là-bas, miroite de plaisir, et jusqu'à sa rive des vergers ondulent ; au lûin des
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pics neigeux s'élancent au ciel. On a dressé là une chaire de bois blanc ornée de feuillages, et, de tous les villages des environs, des gens se hâtent ; mais ils n'ont pas la mine résignée de qui se rend au prêche : une joie spontanée avive leurs yeux. Bientôt la multitude est rassemblée; au milieu d'elle, un bataillon aux tuniques sombres forme le carré, le drapeau rouge que barre la croix blanche — emblème, dirait-on, d'un socialisme plus l'idéal — vient occuper la place d'honneur avec sa garde, face à la tribune rustique, et les officiers se groupent alentour.
Alors, après qu'un lieutenant, qui est pasteur dans le civil, a lu les versets de la Bible, et que l'assistance a chanté l'hymne : Grand Dieu, nous te bénissons, c'est un simple sergent qui monte en chaire. Voici ce qu'il dit :
Carabiniers,
Il est d'usage, dans nos grandes fêtes nationales, de tir, de gymnastique, de chant, et aussi dans nos modestes fêtes de village, d'écouter quelqu'un parler de la patrie. Nous tenons à cette tradition...
La patrie ! Tout le monde aujourd'hui n'est plus d'accord sur la valeur de ce mot... Les pacifistes rêvent d'un temps où sera vraiment réalisé l'immortel mot d'ordre qui retentit il y a vingt siècles : Aimez-vous les uns les autres... Ces pacifistes-là ont raison ; nous devons l'être, à une condition : c'est qu'à côté de notre rêve nous sachions voir la réalité... Nous devons nous souvenir que nous vivons parmi les hommes, que ces hommes ne sont pas
mûrs pour rentrer au jardin d'Eden, qu'ils parlent beaucoup de leurs droits et rarement de leurs devoirs... La justice ne pèse pas lourd devant l'irrésistible poussée des intérêts coalisés... Voilà ce qui est... Tant que cela sera, la Suisse devra conserver une armée pour maintenir intacte sa liberté... Il y a pour une nation quelque chose de pire que la guerre, c'est l'esclavage... Vous avez donc le devoir, soldats, d'être fiers de votre uniforme. . . Mais ne l'oubliez pas, carabiniers, mes camarades, ce qui fait la valeur d'un pays, c'est la valeur de chacun de ses citoyens... Nous ne savons plus très bien où nous en sommes... Toute notre histoire est imprégnée d'esprit religieux, nos ancêtres se jetaient à genoux avant les batailles... Or, il est des gens aujourd'hui qui nous disent que tout cela a vieilli, que tout cela n'a plus de sens, et que l'homme n'a pas d'autre but que de bâtir son cadavre. Mais si le néant répond seul à nos élans vers le bien, à nos intuitions les plus profondes» si les bourreaux et les victimes doivent dormir paisiblement côte à côte, que reste -t-il? Le total de l'addition est zéro... Non, ce n'est point avec ces théories-là qu'on fait des peuples vigoureux ! L'esprit sortira vainqueur du combat qu'il livre contre le mal. .. Tant que le mal ne sera pas vaincu, le bien devra rester armé... Carabiniers, devant ce drapeau de notre bataillon, jurons d'être toujours mieux des hommes de progrès, de volonté, de conscience surtout, de détester les abus de la force, de ne mettre notre énergie de soldats-citoyens qu'au service des causes saintes, et de mériter ainsi d'habiter le plus beau pays du monde (1) !
(1) Paroles du sergent Benjamin Valotton, qui est aussi un littérateur distingué, fort prisé dans la Suisse romande.
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Le sergent a fini de parler. On voit des carabiniers — et des officiers aussi — essuyer furtivement une larme qui a glissé des yeux dans la moustache. La fanfare joue le Cantique Suisse. Tout le bataillon l'entonne en chœur. Puis le défilé devant le drapeau, et les hommes vont manger la soupe.
Telle est la scène, d'une sobre grandeur digne de l'antique, qui se renouvelle chaque dimanche matin à toutes les manœuvres de l'armée suisse. Croyez que la cérémonie religieuse n'y est qu'un prétexte à l'exaltation de l'âme du soldat ; le rituel est réduit au minimum ; même les rivalités confessionnelles se réconcilient à cette occasion : il arrive souvent, selon la composition des effectifs, que pasteur et prêtre officient ensemble sur l'autel unique de la patrie. La présence des troupes est facultative à ces réunions. Elles s'y pressent pourtant, sous le poids des armes et de l'équipement, avides de sentir planer sur elles cette force inconnue qui se dégage des hommes assemblés devant une idée.
C'est à l'attrait de cette communion qu'il faut attribuer la promptitude du citoyen suisse à répondre à l'appel du « militaire », comme on dit là-bas objectivement. J'assiste chaque année à ces départs : on croirait des gens qui courent au bal. Ces mêmes périodes, pour nous une chaîne, sont pour eux un lien. Partout, en Suisse, on sent commander l'âme collective, non par l'effet du despotisme de l'anonyme, mais par sa libre incarnation dans l'individu. Elle prend une voix en toute circonstance. Vingt Français
sont-ils réunis, ils invectivent contre quelqu'un ; vingt Suisses, ils chantent leur patrie, et la voix crée l'âme. Ainsi quotidiennement entretenue par ce rite si simple, tout spirituel, lame helvétique est l'abstraction la plus vivante de notre Occident. Et c'est elle ainsi qui, passant dans cette armée infime, lui assure cette force illimitée que prophétisait Juste Olivier, l'ami de Sainte-Beuve :
0 mon pays, tu peux encore Grandir, mais du côté du ciel !
Il nous paraît que l'armée de la France démocratique doit faire son profit d'un tel exemple. Défensive comme sa petite voisine, elle a, plus qu'elle, besoin de l'alliance de l'invisible, coefficient incalculable de victoire qui multiplie les individus au-delà de leur nombre. Dans ce crépuscule qui tombe sur nous insensiblement, à cette heure tragique de notre histoire, où c'est l'homme même, la substance vive, qui fait défaut à notre armée, et où nous appelons, pour y suppléer, et l'alliance russe, et l'entente anglaise et le recrutement même des Africains, la plus sûre ressource, le premier devoir, c'est de décupler l'âme du soldat. Or, toutes nos préoccupations vont à perfectionner le matériel ou à assouplir nos formations sur le terrain pour laisser plus de champ à l'initiative individuelle. Mais la source profonde de chaque énergie, la renouvelle-t-on ? Nous poussons la sollicitude jusqu'à égayer la caserne en y faisant jouer la corné-
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die. Et c'est d'excellente hygiène morale. Maisl'essentiel, l'âme ? Rien pour elle. Les seuls Français qui en prennent souci, ce sont ces messieurs de la section hors rang, les hervéistes, qui la dissolvent méthodiquement, inlassablement. Un réserviste vient de jeter à terre, en pleine revue, armes et bagages devant le drapeau. Et le drapeau suisse voit couler des larmes même en temps de paix ! Le tricolore n'a pas eu cet honneur depuis 70...
Je me trompe, hélas, j'oubliais le drapeau du 17e. Je sais fort bien que ces impiétés sont exceptionnelles. Par tempérament le troupier français est resté fidèle au génie de la race: l'action le réveille. Mais quelles chansons de route emporte-t-il pourstimulatrices de l'heure héroïque ? Du temps où je marchais dans la colonne, à part une ou deux, la moins ignoble, et la plus infâme, était la Noire, d'Aristide Bruant. On n'ose dire quelle est cette chienne qui suit le régiment et pour laquelle le soldat de France « jure de se faire trouer la peau... » Je voudrais pousser le cri du dégoût. Aux armes contre nos pires ennemis qui se mobilisent en deçà des Vosges !... Aux armes contre l'encanaillement et le hideux cynisme des appétits qui, triomphants sur la scène publique, se propagent du même coup jusqu'à l'armée où se retrouve la nation civile... Elle devrait là se retrouver meilleure : c'est l'arche sainte du devoir vital. Tout au rebours de ce qui se passe en Suisse où l'armée exprime la patrie, la France fatiguée et divisée n'est plus en mesure d'inspirer une âme à son armée.
C'est à l'armée républicaine, héritière du prestige des siècles, de refaire une âme à la République. Ah ! si le colonel Picquart... excusez-moi, mon général, vous êtes toujours le colonel... si vous vouliez, d'un trait de votre plume, avec la suprême facilité d'une belle chose simple qui s'impose à tous, vous nous rendriez les soldats de l'An 11 ! Instituez le chant obligatoire dans l'armée française. Le chant, c'est l'âme même de l'âme ; c'est, sur les lèvres des vivants, la fierté des morts qui ressuscite. Nous manquons de chants. La France n'a eu que le rugissement de la Marseillaise, au moment de l'assaut, et rien après. Hé bien, que ses soldats en rapprennent au moins les paroles ! Elle ébranle encore les trônes des despotes au fin fond de l'Europe comme il y a cent ans ! Elle vient d'enfanter la Turquie nouvelle I Elle n'est muette que chez sa mère, qui lui préfère des refrains de beuglants ! Faites-la un peu clamer en chœur, par chaque régiment, devant le drapeau, et l'hervéisme n'en mènera pas large ! Et puis au chant ajoutez le verbe, ce verbe de lumière que toute l'Europe nous emprunte encore pour ses assemblées internationales dès qu'une idée universelle cherche des mots qui l'assurent de vaincre... Au lieu de tréteau, dressez la chaire de sapin blanc. N'ayons pas honte d'être sublimes. Nous mourons de la peur du ridicule, et c'est elle qui tue.
Mais où trouver un culte unanime ? La foi se meurt et le cléricalisme nous met aux prises ? Lais-
sons tout cela. Écartons même le christianisme le plus épuré, excellent en Suisse, mais qui, peut-être, serait mal à Taise au pays de Voltaire. Nous disposons d'un fonds religieux inépuisable et indiscutable. Nous avons la Révolution, le culte de la Justice et de la Liberté — vous en êtes témoin, mon colonel ! Or il y a un Dieu dans toute grande idée. Qu'importe si cette force plus qu'humaine que Hoche invoquait sur son armée en la demandant à l'Être suprême, ne descend plus des hauteurs célestes en bénédiction providentielle ? Elle surgit toujours mystérieument des profondeurs du génie de la race.
Suivez l'exemple de vos camarades suisses, faites parler aux troupes, une fois par an, de l'âme de la France, par un citoyen de bonne volonté. Et vous ferez autant pour notre salut que vous avez fait pour notre honneur.
Gil Blas, 24 septembre 1908.
L ASSASSIN REPOPULATEUR1
J'ai affaire parfois à un étrange personnage. Des années se passent sans que je le rencontre, sans même qu'il me souvienne de lui. Puis, un beau jour, il me tombe dessus à Fimproviste et me tape sur l'épaule assez rudement, en camarade. On ne nous a jamais présentés. Je ne sais rien de lui. A son poil roux et à son accent, j'ai tout lieu de le croire étranger. C'est ce qui excuse sa brutalité et son cynisme, carilne m'inspire qu'antipathie et appréhension.
Maintenant que j'y pense, n'y aurait-il pas une coïncidence fatidique entre ses brusques apparitions et les époques de crise profonde que traverse la France ? Je l'ai aperçu au Palais de Justice aux jours lugubres de l'Affaire Dreyfus. Je l'ai revu un soir à
(1) Ceci fut écrit à un moment où la question de l'abolition de la peine de mort était revenue à l'ordre du jour.
la gare du Nord pendant l'alerte d'Algésiras. Aussi fus-je, hier après-midi, plus surpris encore que les autres fois de le voir s'installer abruptement en faee de moi, sur la terrasse d'un café de boulevard où j'étais en train de siroter une grenadine en faisant semblant de lire un journal. Il préféra un demi- Munich dans un pot de grès. Gourions-nous donc un danger public ?
— Eh bien, dit-il, la dégringolade va-t-elle bon train ?
Et, se penchant de côté avec négligence sur la première page de mon journal que je venais d'abaisser à son approche :
— L'abolition de la peine de mort?... La dépopulation française ?... Bateau ! bateau !...
Et il plongea sa moustache rouge dans la mousse crémeuse qu'on lui servait, puis se reprenant et se léchant les poils avec un hoquet de satisfaction pour placer ce mot bien parisien :
— Bateau percé ! . . . Vous devriez modifier la devise : fluctuât, soit... sed mergitur. Vous flottez encore, mais vous coulez. Tenez, moi, chez vous, je serais partisan de la suppression de la peine de mort. Ça vous étonne que je donne aussi dans vos amusettes humanitaires? Détrompez-vous, il ne s'agit pas de ça, mais de votre intérêt national. Vous n'y êtes pas ? Ces deux problèmes à l'ordre du jour : décapitation, dépopulation, sont, pour la France, dans un rapport de connexité manifeste. D'une pierre deux coups : pour ces deux questions qui vous tracassent, je vous
apporte, moi, une même solution, seule et unique, et élégante ! Je suis bon prince, je fais vos affaires. Mais voyons, mon cher, ça saute aux yeux ! La France se dépeuple. Pour votre armée, vous cherchez des hommes dans tous les petits coins — sauf dans le bon. Pour multiplier vos effectifs à l'instar des nôtres, vous fractionnez vos unités déjà squelettiques. Vous déclarez de taille pour le service des phénomènes tout justes hauts comme des culs-dejatte. Et vous parlez maintenant d'enrôler les nègres de vos colonies ! Est-ce le temps vraiment de supprimer des citoyens ? Bon, ça, pour nous, qui pourrons toujours nous payer le luxe de nous priver de nos assassins. Mais vous ! mais vous ! Une grande puissance qui sera — dans vingt ans — du dernier ordre ! Donc, je vous suggère un projet de loi. (Il se trouvera bien un député nationaliste pour le porter à la tribune, eux qui sauvent la France tous les matins et ne font même pas le soir autant d'enfants que les socialistes !)
« Article Ier. — Tout assassin sera réprimandé sévèrement quand sa victime sera de nationalité française, et dans ce cas seulement. Sur quoi, le coupable deviendra l'objet des plus grands soins, il sera nourri avec abondance et logé avec magnificence dans un Prytanée national où on l'astreindra, jusqu'à l'âge de feu M. de Lesseps, aux travaux forcés de reproduction. Les dames pensionnaires de Saint-Lazare seront mises à sa disposition, et cette prison sera convertie en maternité. L'hôte national devra jus-
tifier d'une paternité chaque année, sous peine d'avoir à en fournir deux l'année suivante. A l'expiration de ses suprêmes moyens de capacité — laquelle sera dûment contrôlée — le boursier public sera rendu à l'admiration de ses concitoyens et décoré de la Légion d'honneur dont il portera les insignes complets, c'est-à-dire la croix comme les militaires, défenseurs subalternes de la patrie, pour se distinguer d'avec la tourbe des fainéants qui portent le ruban par droit de naissance. Ce qui ne décide même plus les gens à naître.
« Article II. — Au surplus, ces dispositions énergiques de salut public seront applicables à des sujets de moindre mérite qui n'auraient pas à faire valoir un assassinat. C'est ainsi que sur toute l'étendue du territoire, tous les détenus des deux sexes ayant à purger une condamnation d'au moins neuf mois, emploieront ce temps aux mêmes fonctions, et ne seront remis en liberté qu'en justifiant d'un produit par couple. »
— Hein? qu'en dites-vous? n'est-ce pas admirable? — et il lampa d'un trait le fond de sa chope. Tous les principes obtiendront ainsi satisfaction. La justice d'abord, qui, pour le plus grand forfait, exige la plus dure pénalité. Bon Dieu! quel pire châtiment pour des Français, renégats des prouesses gauloises, qu'une mise en demeure de procréer ! C'est de quoi ils se gardent comme de la peste !... La Patrie enfin y trouvera le salut, puisqu'à défaut des honnêtes gens qui refusent de perpétuer la race, on en chargera les coquins...
L'indignation me crispait la gorge. Je me levai tout pâle pour le souffleter. Mais, à ce moment, sur le boulevard, une femme passait en robe Directoire qui lui moulait son ventre vide. Tous les badauds se précipitèrent, et dans la poussée de la foule, le cynique avait disparu dans la direction de la gare du Nord.
L'Action, 8 juillet 1908.