FAUT-IL SE MARIER JEUNE
Au sortir de l'adolescence, le jeune homme rencontre une heure tragique : il va décider de sa destinée. Selon le pacte qu'il conclut alors avec les femmes ou avec la femme, ou il ne sera qu'un homme de plus, ce qui est une pauvre chose, ou il sera l'homme, ce qui est infini. Je lui conseille l'héroïque idylle, l'initiation à la vie royale qu'il transmettra au même instant, dans toute sa force, dans toute sa joie, comme le fruit se noue sur l'arbre en fleur, au printemps et non en automne. Tel est le devoir des Conscients, envers les ancêtres et les descendants : c'est dans le premier feu de la virilité que le génie de la race se soulève en nous de sa plus sublime exaltation et prophétise, enivré d'amour. Mais nos Français ont changé tout cela. Ils fêtent l'Avril à la Saint-Martin : triste printemps qui ne fructifie plus. Les deux conditions du « beau mariage » sont : bourses vides et bourse pleine ;
on offre à sa femme les restes des filles, et il n'y a que les écus qui fassent des petits. De sorte que les hommes fatigués, en ne pourchassant dans le mariage tardif que l'occasion de faire une fin, font, en effet, la fin de la France, qui ne tombe pas sur un champ de bataille, mais se suicide dans une alcôve.
Permettez-moi de vous transcrire ici une lettre que mon maître et ami Bjôrnson m'adressait ilya quelques années et qui se trouve répondre exactement à votre enquête :
« .,. Mon objet a été la recherche de ce qui est sain et de ce qui produit une race saine, à savoir une continence absolue observée par les deux sexes jusqu'à l'âge adulte, atteint par l'homme de vingt-trois à vingt-cinq ans, par la femme de dix-huit à vingt. Je crois que ceux qui auront pratiqué cette règle seront acquis à la monogamie. A eux la poésie de fidélité dont s'entoure cette union, à eux l'idéal naturel de la vie. Je me suis efforcé d'éveiller chez les femmes la notion de leur honneur. Indigné de voir avec quelle légèreté, elles, chastes et fraîches, s'unissent à des viveurs épuisés, je voudrais susciter une élite déjeunes hommes sains qui s'entraînassent à l'envi vers ce haut idéal de l'amour. Gloire à qui tente la même entreprise et dépense ses forces précieuses pour l'avènement d'une race pure et robuste ! Aux hommes tels de corps et d'âme je sais que le monde appartiendra. »
Ainsi m'écrivait Bjôrnstjerne Bjôrnson. Quant à moi, mon cher confrère, je n'ai pas le loisir en ce moment de discuter l'application de ces fiers prin-
cipes aux conditions et au tempérament de la race latine, et je doute que l'enquête la mieux inspirée serve àgrand'chose dans la pratique. Mais peut-être un jeune homme — sur mille — feuillettera ces pages dans une heure de trouble... A lui je dirai : ta conscience veutbien affronter le devoir,mais ton âme aspire à tout le bonheur, et ton cœur se fond de mélancolie au sacrifice de la volupté?... Hé bien, marie-toi bravement. Devoir, bonheur et volupté s'enchaînent en une même harmonie qui doit commencer par le prélude et se dérouler à travers la vie jusqu'au finale de la mort parfaite. Fais-toi de la vie un poème sacré, et épouse la femme qui l'aura compris. Cette femme à elle seule sera tout l'amour, l'amante et la mère abondamment pour multiplier sa plénitude, car l'amour heureux est seul fécond. Mais l'art est de tirer d'un seul instrument toutes les musiques que les mains profanes essaient en vain sur des milliers de cordes. Paganini n'eut qu'un violon. Sois cet artiste. Ne m'oppose pas La Rochefoucauld. Il en a menti. Le mariage délicieux est un chef-d'œuvre qu'il dépend de toi de réaliser. Et rien ne vaut, en somme, avant de mourir, que d'avoir été l'humanité, c'est-àdire cet Homme et cette Femme.
Enquête de la revue le Feu, ierjuin 1909.