L INCURIE FRANÇAISE
En face de tous les peuples du monde qui s'évertuent par tous les moyens à multiplier leurs chances de vie, c'est à croire que le Français du vingtième siècle a la coquetterie de se laisser mourir d'indifférence. Et coquetterie, je le flatte encore. Il ne daigne même pas s'en apercevoir. Il ne fait même pas son testament. Devant le tapis international, où se joue l'hégémonie de demain, ce petit bourgeois aux nonchalances de grand seigneur, qui a gardé en main des atouts superbes, laisse retomber son bras fatigué qu'il a rejeté sur le dossier de son siège, et s'éparpiller sous la table ses dernières cartes, dont Tas de cœur.
Faut-il rappeler quelques exemples de ces occasions qui s'offrent à nous, je ne dis pas même de ressusciter — ce qui serait un effort — mais simplement de galvaniser notre influence à travers le monde, et
que nous négligeons Tune après l'autre au lieu de les saisir à pleine poignée, chevelues qu'elles sont et non pas chauves comme celles de l'Allemagne ? C'est la moitié du Canada, la Belgique wallonne, la Suisse romande, tous pays où la langue française tient têle au nombre de ses opposants anglo-germains par l'avantage miraculeux qu'assure à son verbe le génie latin. Et que faisons-nous pour l'y soutenir ? Des brocards sur tous ces « rastas » qui estropient l'argot de Paris. Je passe sous silence l'Orient le plus proche où il n'est pas un gamin Syriote qui n'achetât en français son bâton de nougat, et cela jusqu'au jugement dernier, si nous consentions à y envoyer, dans toutes les écoles qui les réclament, nos professeurs qui font la queue à la porte des boîtes à bachot...
Mais voici enfin tout un continent où l'histoire pourtant ne nous donne aucun droit, et qui se tourne vers nous pour trouver son âme : je veux parler de l'Amérique du Sud. Certes, nous savons par les gazettes que les premiers sujets de M. Claretie se sont créé là-bas une succursale de tout profit, et même que Mme Moreno y tient un Conservatoire dramatique, et surtout que M. Bergeret (1) s'y rend en compagnie de Pantagruel. Ce que nous ignorons communément, c'est que la vie morale de ces payslà, dans son expression la plus haute, presque officielle, y est gouvernée par le génie d'Auguste Comte. Colomb n'a fait que découvrir l'Amérique du Sud. Comte l'organise. La France, comme elle en a usé
(1) Anatole France.
pour Kant, n'a guère retenu de son enseignement que ce qu'il comporte de préliminaires négatifs. Chez nous, qui dit encore positiviste, dira bientôt matérialiste. Tout différemment en Amérique. Nos cousins de l'Equateur se sont approprié sa règle profonde de pensée et de vie. Positivistes, ils sont positifs. J'avais, l'autre jour, été convié au banquet de « l'Union latine », qui eut lieu à la suite de la fête brésilienne célébrée en Sorbonne, en l'honneur de Machado d'Assis, écrivain de là-bas. L'étrange impression que j'y ai recueillie ! Des puritains de l'Amérique du Sud, mais par la grâce du sang et celle du verbe, plus chaleureux et plus poètes que ceux de la Nouvelle- Angleterre... M. de Oliveira-Lima, ministre du Brésil à Bruxelles, qui avait fait le voyage pour participer à ces agapes, s'y exprima en un français rare, que n'eût pas désavoué Anatole France, avec tout le sérieux d'Auguste Comte. Et quel dithyrambe à notre adresse ! Paris, capitale intellectuelle de l'Amérique latine ! Une ferveur d'amour vibrait dans l'air ! Comme on sentait que la France tient toujours l'as de cœur!... Or, savez-vous comment Paris répondit à cette accolade ? En se fourrant les mains dans les poches. Seul, le vaillant Ch. Beauquier, militant de la Ligue franco-italienne, paya de sa présence et de sa parole. Mais, à part lui, ni officiels, ni quarts d'officiels. A qui, je vous prie, échut la mission de répondre à nos hôtes au nom de la France en un discours des plus remarquables comme tout ce qu'il fait ? Je vous le donne en mille... à M. Max Nordau ! Il est
LA DEPRESSION FRANÇAISE 253
juste de dire que nous faisons de gros frais pour entretenir aux Amériques le pénitencier de la Guyane, et que l'Etat, la veille, avait gracieusement prêté l'amphithéâtre Richelieu, soit une salle vide que les Brésiliens de Paris se chargèrent de remplir.
En vérité, il semble que les amis de la France la supplient en chœur de se laisservivre et lui apportent la béquille d'or de la sympathie universelle qu'elle n'a plus la force de se passer sous le bras... Ah ! si la fête se fût donnée à Berlin ! Nous aurions eu un long télégramme de Guillaume, plus son officier d'ordonnance, plus deux ou trois paires de chanceliers, et à la porte du Café Riche, deux cuirassiers blancs montant la garde...
La mélancolie d'être Français!...
Le Siècle, 1 1 avril 1909.