WALLONIE
Notre confrère Henri Guilbeaux signalait ici même tout récemment l'émotion que soulèvent en Belgique les dispositions de notre nouveau tarif douanier visant ce pays. Assurément, toute faute de ce genre serait plus que jamais inopportune. Notre protectionisme ne doit commencer que là ou cessent les sympathies que nous inspirons. Et depuis trop Iontemps nous pratiquons à l'égard de nos voisins du Nord la plus douloureuse méconnaissance.
Au moment où la clameur vibrante du patriotisme italien passe comme une trombe sur l'Adriatique et retentit en menace au cœur de l'Autriche germanique, la France ne remplit plus le devoir latin hors des frontières.
L'initiative d'un journal de Mons, la Province, en vue de consacrer par l'airain la victoire latine de Jemmapes, n'a pas été intimement comprise en
LA DEPRESSION FRANÇAISE 255
France. Elle ne nous a servi de prétexte qu'à nous fredonner à nous-mêmes un petit air de bravoure en souvenir de la gloire de nos ancêtres. Or dans la pensée de nos frères wallons, ce monument ne doit pas être un souvenir, mais un gage d'alliance, une prophétie. Non qu'il s'agisse de préméditer un remaniement de la carte d'Europe. Il est au-dessus des frontières, dans l'air où résonne le même verbe , et il est au-dessous des frontières, dans la glèbe que fouille la même race, une solidarité plus forte que celle des liens politiques.
Cette fidélité de la Wallonie à la race mère, cet irrédentisme intellectuel qui, dès la station de Quévy, est le leit-motiv de toutes les conversations, nous ne le soupçonnons pas en France. A travers la fumée des charbonnages des Borains une main est tendue vers nous, qui fait un geste d'appel, et nous ne l'apercevons même pas ! La France ne regarde qu'à ses pieds, dans le cercle étroit des besognes immédiates ; elle a perdu son coup d'œil d'aigle sur l'horizon, et c'est l'étranger qui la voit grande. J'ose dire que les fransquillons de Wallonie sont meilleurs Français que les Français de France.
Hé bien, il est temps d'ouvrir nos yeux et d'ouvrir nos cœurs. Alors que le pangermanisme, avec une admirable opiniâtreté, accentue partout la lutte des langues, escarmouche d'avant-garde du choc des peuples, nous aurions peut-être mieux à faire que de rééditer de gtupides brocards sur nos frères de race qui « parlent belge ». Ceux qui s'exposent à ce déni-
grement, ce sont les Flamands qui subissent l'attrait de la langue latine, ce dont il siérait de les approuver. Quant au Hainaut, fief de nos rois, le français qu'on y parle vaut celui de Paris. Il n'y a point de Belges. C'est une fiction diplomatique qu'un siècle de contrainte aura usée. La vieille voie romaine toute droite qui joint Maestricht à Dunkerque, coupe la Belgique en deux parties avec la franchise d'un coup de glaive. Tout ce qui est au sud est latin, plus latin que nous, car l'invasion franque prit le long de la côte et contourna la colonie gallo-romaine. Voilà ce qu'on se répète là-haut avec une angoisse croissante à mesure que la poussée flamande chasse les Wallons de tous les emplois et refoule au Sud l'influence latine. Le Catéchisme du Wallon, par Albert du Bois qui, le premier, leva l'étendard de cette croisade, a été tiré à 200.000. La brochure d'Hector Chainaye, Les Wallons doivent combattre les Flamingants, crie le péril que court en Belgique le génie latin. Et nous ne rêvons qu'à Mme Steinheil ! Nous mériterions la déchéance. Toute l'Italie donnerait son sang pour le Trentin, et sur 4o millions de Français, à peine, peutêtre, quelques milliers qui connaissent le nom de Wallonie !... Rougissons-en. La France doit couvrir de sa protection — purement morale — une province latine qui s'appuie à elle de tout son cœur. C'est là, au surplus, un nationalisme que la République peut revendiquer, car la Wallonie est essentiellement libre pensante, fille de notre Révolution qui fut accueillie à Liège par 9.000 oui contre 4° non ; à
Mons sans une seule voix opposante ! Et nul ne saurait concevoir d'ombrage à nos sympathies plus agissantes, car ce n'est pas politiquement que l'influence allemande travaille les Flandres : celles-ci sont portées vers la Hollande indépendante.
L'épopée guerrière de la France est close. Renoncera-t-elle à son épopée spirituelle ? Abdiquera-t-elle le patrimoine gréco-latin dont c'est son honneur d'avoir la garde ? La Wallonie est la sentinelle la plus avancée de toutes nos idées et de tous nos devoirs parmi les peuples du Septentrion: ne la laissons pas étrangler !
Le Journal du Soir, i5 avril 1909.