LETTRE D'EMILE AUG1ER AU COMTE DE MUN
Villa Paradis, le 6 octobre 1908.
Mon cher Collègue,
Je ne me mêle plus guère des affaires de ce monde, mais je lis les journaux de Paris, qui m'arrivent ici avec quelques jours de retard ; et les moindres publications de mes confrères de l'Académie me trouvent attentif et passionné. Ainsi votre dernier article, dans une feuille de la place de l'Opéra (1) m'a échappé moins que tout autre : « On avait Dieu ! »
C'est mon vieux d'Auberive qui vous en a fourni le titre, et cela ne laisse pas que de faire plaisir à un auteur, même en sa villa Paradis... En ce qui me concerne, j'ai toujours eu Dieu, comme mon bon voisin Dumas fils. Je dirai même que, depuis notre déménagement ici, cette possession est entrée dans sa
(1) L'Écho de Paris.
plénitude. Nous sommes venus voir le fond des choses.
Si Dieu est un être, une idée ou un sentiment, c'est ce que je ne vous dirai pas; l'essentiel, c'est qu'il soit actif. Nous déplorons que la démocratie soit partie en guerre contre un vocable qui, par sa noblesse et sa brièveté, concentrait si bien tout idéal. Un homme n'est pas déshonoré pour croire en Dieu. Et le contraire non plus ne le déshonore pas. Touthomme a son Dieu. Le tout est de savoir lequel il choisit et comment il vit sa croyance.
Vous ne vous parez là que d'un mot superbe qu'on a eu le tort de vous abandonner. Et comme vous l'avez galvaudé ! C'est dans une burette de sacristie que vous enfermez l'essence divine. Vous écrivez : « On avait Dieu ! » Mais vous pensez : « On avait le Pape ! » Ce sont les croyants qui ont tué leur Dieu, et c'est Pie X qui le porte en terre. « Rien, ditesvous, ne saurait être plus douloureux à votre cœur que l'histoire de ce quart de siècle où vous avez assisté à la ruine de toutes les institutions religieuses de la France, voulue, préparée, consommée par ceux qui l'ont gouvernée. » Quelle méprise encore, mon cher ami ! L'Église catholique s'est suicidée. Depuis plus de cent ans, elle s'est ruée éperdument dans toutes les fautes, dans toutes les sottises, dans tous les crimes — contre la France. Je vous dis qu'elle n'en manque pas une. Elle a réussi ce tour de force de remettre en vigueur l'Inquisition et la torture contre Dreyfus. Elle couvre aujourd'hui son assas-
sin (1). C'est par des auditoires de prêtres, nous apprend le Temps, que Grégori vient de faire acclamer l'empereur. (De qui s'agit-il ?... Je ne suis plus très bien au courant.) Et vous vous étonnez encore que les républicains aient fait mauvaise mine aux ralliés.
« Pourquoi, demandez-vous, ces dédains dont l'histoire d'aucun autre régime n'offrit l'exemple? » On ne sait donc plus rire à Paris ? Regardez-vous, je vous prie, dans voire glace. Souvenez-vous un peu du boulangisme et de l'invite captieuse de Léon XIII qui offrait rembrassement à la République pour l'étouffer, plus nerveux lulteur que le lourd Pie X. .. Mais, Dieu ! que tout cela est déjà loin ! Vous n'en ferez donc jamais votre deuil ? Voyons voire programme nouveau.
« Les lois scolaires, le divorce, les décrets contre les congrégations, leur proscription, la destruction progressive du budget des cultes, sa suppression. » À la bonne heure! Si vous saviez comme on adore Dieu à bon marché dans ma petite villa Paradis î Mais je m'aperçois que tous ces articles, c'est le programme dont vous ne voulez pas... Et vous annoncez «sombre et menaçante », la Révolution ! Croyezvous donc que c'est travaillera la conjurer, que d'en prendre en toute chose le contre-pied ? Les grands cours d'eau sont toujours féconds. Mais les barrages les précipitent. Adoptez le système des écluses qui en réserve la force et en filtre la nappe. Faites de la ca- (1) Attentat du Panthéon, 4 juin 1908.
2i LES IDEES EN BATAILLE
nalisation. C'est la méthode de l'aristocratie anglaise. Est-ce qu'elle s'en porte aussi mal que vdus? Oui, oui, je sais, je vous débite là les fades conseils d'une sagesse médiocre, tels que si longtemps en a produit mon cerveau moyen de bourgeois de Paris...
Je vous en souhaite autant, mon cher confrère. Et tenez, entre nous, une confidence : je me suis remis à faire du théâtre. Ça me démangeait. Je me pique même, cette fois, de nouveau style. Diable m'emporte, il y a du Hauptmann dans mon affaire ! Cela s'intitulera : Les Cordiers, vous savez, ces gens qui fabriquent la corde à la bonne vieille mode, en se l'enroulant autour du ventre et en marchant à reculons — la corde dont ils ligoteront tout le monde... Suis-je pas en plein dans le symbolisme? Ça va me rendre un peu d'actualité. On ne me joue plus assez souvent. On devrait reprendre mon Gibo yer. Allez voir Claretie qui consent toujours. Je vous ferai avoir la loge d'honneur le soir de la reprise. Mais à propos... On avait Dieu'!... le marquis d'Auberive? Hé! oui, parbleu, c'est mon Giboyer que vous citez là ! Et comme ça se trouve ! Tout ce que je vous ressasse à bâtons rompus depuis une demi-heure, c'est précisément le sujet de la pièce. Elle devait s'appeler les Cléricaux ! Je l'ai pourtant bien dit dans la préface. Relisez-moi tout ça, vous y aurez profit, et vos citations seront plus prudentes. J'ai horreur, voyez-vous, de cette clique de ganaches. C'est elle, aussi, qui vous a fourrés dans le pétrin, vous catholiques, les
quelques sincères, qui en resterez toujours enfarinés !... Et puis, passe encore pour citer mes œuvres, ça me fait plaisir, je vous le répète, mais, pour Dieul M. le comte, n'infligez plus à mon nom, comme vous l'avez fait dans ce méchant article, le voisinage de celui de Veuillot ! C'est un gaillard « qui vous larderait d'épigrammes son propre père pour quelques sous, et qui vous le mangerait à la croque-au-sel pour quelques sous de plus (1) ». Hé! saprelotte, c'est contre lui que j'ai composé toute la pièce ! Ne faites plus danser ce bateleur devant l'arche. Et relisez donc mon Giboyer.
Emile Augier.
P. C. C. — Paul Hyacinthe Loyson.
L 'Aurore, i3 octobre 1908.
(1) Emile Augier, le Fils de Giboyer, Acte I, Scène 11, et Préface.