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LA METAPHYSIQUE DU CRIME

Nous ne croyons plus en Dieu, c'est entendu. Nous ne croyons plus en un a priori quelconque. La justice en soi nous trouve aussi sceptiques qu'un dogme d'église, et même la fameuse justice immanente de l'autre, nous savons bien que les effets en sont subordonnés à de misérables contingences où il n'entre plus aucun mystère. L'organisation de la police moderne a remplacé la vengeance divine.

Mais, s'il vous plaît, quand toute l'initiative de MM. Leydet et Hamard n'avait été qu'à enterrer le crime de Mme Steinheil, d'où vient que le crime, spontanément, ait ressurgi au jour? Pourquoi chez la coupable cette inquiétude inéluctable, cet instinct de reparler du meurtre, ce besoin de justification qui ne pouvait tourner qu'à la dénoncer ? Bref, alors que l'incurie de la justice humaine permet aux criminels de se sauver, qui les pousse donc à se perdre euxmêmes ?

C'est la seule question intéressante que me semble poser l'affaire Steinheil; et je ne vois personne qui s'en avise. Tout le monde se croit à l'Ambigu au lieu de crier à du Shakespeare ! Voilà une femme dont une minute de lubricité entre deux portes aura changé le cours de l'histoire de France au plus fort d'une crise incalculable, frappé à mort un chef de peuple dans une pose grotesque et tragique comme on n'en voit que dans V Enfer de Dante — cette main de cadavre dans ces cheveux vivants ! — et cette même femme tirée à l'abîme par cette main funèbre dont elle ne s'est jamais déprise, cette fanatique de la Vénus macabre aura, pour d'autres baisers mortels, tué son mari et peut-être sa mère, puis toutes les complicités sociales se seront conjurées pour étouffer les cris du sang, jusqu'à ce qu'enfin la folie du remords ait tout emporté et tout livré — et nous en serions réduits à croire que cette expiation et ce coup de tonnerre ne sont qu'un artifice de réclame d'un reporter du Matin ! (1)

Possible, possible. Mais il m'est loisible de constater que tout s'est passé comme si Némésis avait conduit le drame. Nous ne croyons plus à l'Absolu, mais tout arrive comme si> au contraire, il n'y avait que lui. Mme Steinheil est la dernière preuve de l'existence de Dieu.

Paru sous un pseudonyme dans un journal satirique, 6 décembre 1908.

(1) C'est un détective de ce journal qui détermina l'incarcération.

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