DE L'INCONSÉQUENCE DE LA POURRITURE
Nous venons d'avoir deux grandes premières, les Vainqueurs d'Emile Fabre,et le fameux Foyer de MM. Mirbeau et Nathanson. Les deux pièces roulent sur la même glissade, leurs héros culbutent dans le même égout, et c'est, en fin de compte, même marmelade de consciences pourries, qui avec une étiquette noire, qui avec une étiquette rose.
Je crois ces peintures très véridiques. On ne se persuadera jamais assez dans quelles crapuleries nous barbotons tous. Jupin, là-haut, s'en bouche le nez... Et le grand public, les bons bourgeois qui étaient la classe de résistance, accommodent leurs mœurs à la sauce du jour, celle du théâtre : on vide des bidets de Cour à jardin, et les vainqueurs se jettent à plat ventre pour en lécher l'eau...
Mais alors, de grâce, laissez-moi rire ! Puisqu'il est notoire que tout cela passe et que les *< préjugés »
ont tous vécu, pourquoi les auteurs et les spectateurs font-ils semblant de se récrier ? Pourquoi ce réveil d'hypocrisie ?
Hé ! bons bourgeois, parce que, sans cela, les pièces les plus raides paraîtraient flasques ! Parce le souvenir d'un préjugé est le suprême piment du vice ! Parce qu'une loi morale peut servir encore à quelque chose... au plaisir qu'on prend à la violer I
Même lorsque le progrès l'aura enfin rayé de nos mœurs, on gardera le mariage pour le théâtre, pour n'y pas chômer d'adultère...
Tout de même bizarre qu'il faille, au théâtre, se refaire une vertu, ou un sous-entendu de vertu, pour y éprouver la petite secousse !
Paru sous un pseudonyme dans un journal satirique, 13 décembre 1908.