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QUE SERA LA FRANCE DANS CENT ANS

La France, dans cent ans, jouira de toutes sortes de perfections, comme la jument du bon Roland.

Économiquement, elle continuera de fabriquer les meilleurs produits du monde, mais faute de voyageurs de commerce, elle les gardera dans ses magasins.

Scientifiquement, elle continuera d'inventer toutes les industries de l'avenir ( i),mais faute de la confiance de ses capitaux et de l'encouragement de ses pouvoirs publics, elle s'en démettra aux mains de l'étranger.

Moralement, elle sera venue à bout de la destruc-

tion du moyen Age, mais sans rien reconstruire au dessus de l'abîme ; les principes seront tous à l'état de poussière, que balaiera le coup de vent des égoïsmes ; la négation sera le seul credo

(1) Comme l'aviation.

Intellectuellement enfin, sur toutes ces ruines au milieu desquelles nous nous suicidons en douceur, elle promènera le plus fin sourire qui ait oncques effleuré les lèvres humaines.

Bref, dans cent ans, la France aura, une fois encore, assuré le salut de l'univers, mais elle sera une puissance de troisième ordre : marine fantôme, colonies fantômes, grandeur fantôme ! Il ne lui naîtra plus que des fantômes, zéros qui s'alignent à chaque recensement en face des contingents allemands. Et comme à la jument du paladin, il ne lui manquera plus que la vie

A moins que le génie de la race, incarné jadis par Roland le Preux, ne se décide tout de même à sonner du cor pour ressusciter sa jument.

Enquête de la Presse Associée, octobre 1909.

l'autre chantecler

Tandis que les bonnes langues, à qui mieux mieux, aiguisent des épigrammes contre Rostand, moi, je suis allé entendre Chantecler, avec un profond recueillement. Ce fut à tel point que, le rideau tombé sur le dernier acte au milieu d'ovations bruyantes, je m'attardai dans un fauteuil, échappant à la vigilance des ouvreuses qui tendaient les housses, des contrôleurs qui chiffraient la recette, des électriciens qui éteignaient les feux, et je restai là, tout seul dans le noir...

Alors, dans la salle, il se fit une lueur mystique, la toile se releva sur le vrai Chantecler, et je m'aperçus que le poète lui-même était venu s'asseoir à côté de moi pour m'en commenter la vision. Mais ce qui ne laissa pas de me causer un moment de

surprise et de gêne presque, c'est qu'il n'était pas du tout rhomme que d'audacieuses images nous ont fait accroire: sa chevelure, au contraire, était abondante, emmêlée, terrible comme un buisson d'épines sur un pic sauvage, sa barbe lui sinuait jusqu'à micorps comme un torrent trouble et tourmenté, et ses yeux obscurcis d'une détresse immense que le sujet de son drame lui inspirait, ses yeux brûlaient d'une si sainte colère que je murmurai : Ézéchiel !... Mais Ézéchiel en habit de bohème, car sa mise était négligée et les plis de son vaste caban se bouleversaient à ses gestes fous.

— « Vous saisissez l'idée, n'est-ce pas? » me dit-il à mots tout haletants de fièvre, comme si l'angoisse l'étreignait encore d'avoir osé cet avertissement à la face de ses compatriotes en jouant sa gloire pour leur salut. « C'est assez clair ce que je leur ai chanté ! La France, monsieur, la France elle-même que j'ai campée là sous l'emblème vivant de sa crânerie antique et de son illusion présente !... Écoutezle mon Coq gaulois : le soleil ne se lève pas sans lui ! Liberté, Justice, Fraternité, tous les progrès, toutes les idées, toutes les grandes causes, son cri fécond — et son cri seul — leur donne le signal pour qu'elles bondissent à l'horizon!... Jactance, direzvous ? Pas le moins du monde ! L'illusion ardente vaut la vérité, l'annonciateur est un créateur... Oui, mais, peu à peu, remarquez-vous pas comme il s'enroue? La voix mollit, le timbre se fêle, il ne lance plus son cri avec toute sa foi, il prend l'habi-

tude d'être sublime... Et voici venir cette damnée Faisane ! La Femme, vous dis-je, c'est elle qui nous perd ; il n'y en a plus que pour elle chez nous ; quel acoquinement au frou-frou de ses plumes, dans tout le poulailler de la littérature ! Ah î l'imbécile, comme il se laisse prendre, comme il tourne autour, comme il s'y frôle!... Et ses poules, donc, est-ce qu'il ne ferait pas mieux de leur sauter dessus? Faites des œufs, mesdames, faites des œufs ! Nous manquons de poussins dans notre basse-cour... Ah ! je vous assure qu'on ne s'y trompe pas de l'autre côté du mur de la frontière... Qu'est-ce que je disais? Vous n'avez pas vu? Là, là, regardez, la voilà qui repasse l'ombre rôdante de l'Épervier de l'Est... Au drapeau, le Coq, au drapeau!... Ah ! ah ! tout de môme, ils ont compris, ils ont ressenti le frisson tragique, toutes les plumes se sont hérissées, ils ont fait le carré autour du chef... Oui, mais, fini!... le danger passé, les voilà qui retournent à leurs caquets, et le Coq lui-même qui suit sa Faisane dans la forêt! Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons... Hé, triple gueux, il s'agit bien de ça ! Tu n'as donc pas vu le Rossignol tombé foudroyé à tes pieds? L'idéal de la France est frappé au cœur ! Et tu roucoules pendant ce temps-là ! Chantecler, Chantecler, réveille-toi tout de bon de ta pâmoison ! L'aurore de Demain est déjà rouge entre les branches ! La Force de l'Avenir va se lever sans toi !... Ah ! malheureux, c'est fait, trop tard, le soleil, de sa lance, a percé la nuit, le guerrier sanglant s'empare du ciel, l'Avenir,

Chantecler, s'est levé sans toi!... Hé bien, crève donc, crève, fainéant... » (1)

Mais, tout à coup, le poète se dressa : un sanglot grondait dans sa poitrine, des larmes lui jaillissaient des yeux, et dans un remords de tendresse désespérée :

« Non, je ne veux pas ! Tu ne mourras point ! Je suis toujours maître de mon dénouement, et toi aussi, France de Chantecler ! Tu vas chanter, chanter quand même ! Tu mettras en fuite les oiseaux de nuit qui conspirent chez toi ta propre mort. Tu cloueras le bec au Merle sceptique. Tu donneras la réplique de ta bravoure au Rossignol ressuscité. Tu appelleras au secours l'Alouette gauloise pour qu'elle plane au-dessus de ton tas de fumier — car, ma parole, avec toutes ces ailes, il n'y a pas un essor dans ta basse-cour ! — Et tu vas me laisser Dame Faisane aller minauder chez l'Épervier, qui commencera par la croquer. Et tu me feras des œufs à toutes tes poules afin qu'après toi il y ait d'autres coqs, une rangée de petits coqs sur la crête du mur. . . Allons, Chantecler, à plein cœur et à plein gosier : tâche de rattraper le Soleil!... »

Et je poussai avec le Poète un cocorico éperdu.

— « Qu'est-ce que vous fichez dans le théâtre à deux heures et demie du matin ? fit une voix bourrue derrière moi. J'entends un boucan épouvantable, j'ai cru que c'étaient des cambrioleurs qui venaient

(1) On sait que le premier dénoùment du drame de M. Rostand comportait la mort de son héros.

nous chiper le manuscrit avec les retouches de M. Rostand... »

Je me réveillai en m'excusant au concierge de la Porte-Saint-Martin qui, en chemise de nuit et pieds nus, brandissait sur moi un rat-de-cave.

Le Siècle, 27 février 1910.

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