ENQUÊTE SUR LES TENDANCES ACTUELLES DE L'ANARCHISME
Les questions posées étaient : i° Qu'entendez-vous par anarchie ? 2° Quel est votre idéal quant à une société future et quelle doit être, selon vous, la société de demain ? 3° Quelles sont, selon vous, les modifications successives que subira la société pour y parvenir ? 4° Quels sont les moyens que vous considérez comme les meilleurs pour hâter l'avènement de l'état social que vous préconisez ? 5° Consisidérez-vous qu'une alliance sur le terrain de la philosophie et sur celui de l'action soit possible entre les différents groupements dont nous avons parlé ci-dessus et, si oui, quelle peut en être la base ? 6° Considérez-vous qu'une alliance analogue puisse exister entre les diverses fractions du socialisme ? 7° Si vous vous êtes éloigné de l'anarchisme après y avoir adhéré, quelles sont les raisons qui vous ont
fait agir ? 8° Quelle est, selon vous, la conduite individuelle qui, dans la société actuelle, est la plus conforme à vos théories? 90 Quelle est, à votre avis, la situation actuelle de l'anarchisme et à quel avenir vous semble-t-il appelé ?
Réponses.
Vous avez eu rarement mon adhésion, souvent ma sympathie, et je savais d'un de vos très proches amis des traits dignes d'un vrai fidèle du vrai Jésus.
Puisque vous les sollicitez, voici, vaille que vaille» quelques réponses à vos questions :
1° Dans toute sphère de phénomènes, tant physiologiques que sociaux, et chimiques qu'astronomiques, l'anarchie, c'est la mort, l'absence de mouvement eurythmique, le chaos violent et stérile. L'ordre à tous les degrés, la subordination acceptée, l'association harmonique suivant une loi, une « arche » voilà la condition de la vie, la garantie et la sauvegarde de toute activité féconde.
Sous ces réserves, toutefois, et du point de vue psychologique, un certain anarchisme intellectuel constitue la zone d'altitude où atteignentet respirent les élites pensantes, l'état le plus propice au libre jeu des facultés et à la production originale des idées, dans ce sens que la contrainte funeste d'aucun principe ou dogme non consenti par l'esprit ne pèse plus sur lui du dehors. Toutefois encore, si l'esprit indi-
viduel ne fonde pas son autarchie (gouvernement de soi-même, terme créé par Réveillère), et cela en tirant de sa conscience et de sa raison un principe absolu de vie et d'action par l'application duquel il coopère à l'action d'autrui et par où librement il se réintègre dans l'ordre, l'anarchie est alors deux fois mortelle et ses conséquences dépravantes ne laissent plus, pour toute consigne, à l'individu bourgeois ou prolétaire, que celle de l'égoïsme féroce dont vous déplorez lejoug dans la société capitaliste.
2° L'idéal d'une société. Le minimum nécessaire d'ingérence et de contrôle étatiste pour le maximum plus nécessaire encore, d'initiative et d'expansion individuelle. D'où l'abandon de cette utopie, l'égalité exacte des conditions sociales; mais entre celles-ci, de l'une à l'autre, le passage libre.
Quant au reste, un jour, un beau jour, abolition des armées nationales. C'est un vœu qui date d'Isaïe... Mais pardonnez-moi, camarades, maintien longtemps encore d'une police... humanisée. Il y a des fauves en liberté.
3° Nous marchons indubitablement vers la réalisation de cet idéal, par la force de la vérité et de la justice à elles seules. Mais l'impatience légitime, l'irritation trop excusable et parfois, hélas ! les injustifiables violences de ses champions retarderont cet avènement final par le déchaînement temporaire de la violence réactionnaire.
4° Les moyens d'acheminement vers ce millénium? Réformes étatistes d'une part, pour le redressement
d'office des iniquités trop flagrantes qui hurlent chaque jour versle ciel... Action syndicale du proie" tariat d'autre part et exercice du droit de grève, de la grève honnête, seule forme acceptable de la guerre. Mais aussi, et j'y insiste, évolution individuelle, ennoblissement intérieur ! C'est la pierre d'angle sur laquelle porte toute vie, toute société. Depuis Bouddha, depuis le Christ, cette vérité-là est acquise. Insurpassable dans l'avenir, il n'y a plus qu'à l'appliquer.... Les syndicats n'y feront rien, ils l'apprendront même à leurs dépens ; la question morale prime la sociale, elle e'st à la base de celle-ci.
5° Je suis incompétent.
6° Idem.
7° Tout homme de cœur et de bon sens dut s'éloigner de l'anarchisme, lorsque ce dernier prit à son compte ou laissa croire qu'il approuvait des actes d'assassins ou de déments.
8° Est-ce pour nous faire nommer Tolstoï ? Oui, lui sans doute, et beaucoup d'autres ignorés... Quiconque « tend un verre d'eau » avec amour est l'artisan le plus sûr de la société meilleure de demain, et plus encore, il rend la présente moins atroce.
9° L'anarchisme, au meilleur sens, fut un excès généreux, un avertissement au crime des temps, un coup de poing cogné è la porte de l'indifférence gavée, à cette même porte où l'humble frappement de la conscience ne suffit plus. Quand il outrepassa ce rôle, il fut une folie furieuse qui parfois jaillit en haine de la source de la pitié.
Et, fraternellement, je vous serre la main, comme h tous ceux qui n'y tiennent ni couteau ni pierres, mais ce grain de froment, l'amour, et ce grain de sel, la raison.
Le Libertaire, 5-12 décembre 1903