PETITE LETTRE AU GRAND TOLSTOÏ
Cher et vénéré apôtre,
En souvenir d'une correspondance que nous échangeâmes, il y a des années, voulez-vous permettre à l'un de vos lecteurs les plus recueillis de vous adresser un très humble, mais aussi très libre commentaire sur le manifeste de votre jubilé qui vient d'émouvoir le monde entier, et de faire du principe que vous y prêchez une application à des événements tout récents, tels que le voyage de M. Fallières en Russie, la proclamation en Turquie du régime constitutionnel, la sanglante répression de Villeneuve-Saint-Georges en France?
Pour toutes nos grandes misères sociales, filles de l'égoïsme individuel, vous proposez inlassablement un unique remède : la pratique de la charité poussée jusqu'au suprême désistement de la non-résistance au mal. C'est là, sans conteste, le très rigoureux
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enseignement du Christ, votre maître, dont vous êtes, de nos jours, le seul fidèle et logique disciple. Mais, dussent nos objections critiques remonter ainsi à un plus auguste que vous, il s'agit justement de savoir si cet enseignement évangélique suffit aux besoins de l'humanité? Vous le proclamez, nous l'osons nier.
Le Christ a rendu à César ce qui était de César, entendez par là qu'il s'est, — à la mode de Pilate, — lavé les mains de tout souci à l'égard de la société, de son fonctionnement et de son avenir, ne s'attachant qu'au salut des âmes individuelles. Avouez, vénéré apôtre, que vous en usez un peu comme lui ? Mais le Christ, du moins, avait une excuse: c'est qu'il croyait à la fin du monde dans les vingt-cinq ans. Comme il apparaît qu'il s'est trompé, n'aggravez- vous pas les conséquences de son erreur en renouvelant par votre attitude son détachement des choses terrestres ? Le bail de notre humanité n'est pas près de finir sur cette planète. Nous songeons donc à améliorer le logement pour une destinée collective. Or, votre pure doctrine chrétienne de l'abdication devant la violence ne tient aucun compte de la loi primordiale de tout ce qui a vie : la loi de lutte et de sélection. Le plus pacifique d'entre nous vit plus ou moins aux dépens de quelqu'un. Tout organisme est un candidat à la victoire dans la mêlée inéluctable : s'il se désiste, c'est la mort. Et l'homme lui-même n'est à la tête de l'évolution qu'au prix d'un combat plus héroïque, qui est sa raison d'être et sa noblesse.
J'entends que vous n'en disconvenez point, mais que vous tournez désormais tout cet effort à son seul perfectionnement moral. Cela peut paraître une restriction abusive au déploiement de l'énergie humaine. Contre les choses, contre les bêtes, contre les hommes, toutes les fois que le mal se dresse, la lutte qui l'abat est magnifique.
Mieux vaut reconnaître que votre principe de l'abdication se jette carrément en travers d'une des plus grandes lois de la nature, ce qui est toujours une entreprise hasardeuse: ces lois se transforment, elles ne se défont point. Mais voyez l'étrange conséquence ! Si, malgré tout, votre principe pouvait prévaloir, il aboutirait au contre-pied de vos désirs ! Les meilleurs ne se défendant plus, ce seraient les pires qui l'emporteraient dans le déchaînement de toutes les violences. On n'exagère point en supputant que si, ce soir, la police d'une grande ville était supprimée, demain matin le nombre des crimes aurait doublé. Et pourquoi le principe de non-résistance se limiterait-il aux seules attaques qui nous viennent de nos semblables? Les bêtes aussi sont enfants de Dieu. Certains disciples de Bouddha — qui s'est avancé plus loin que le Christ sur la voie dangereuse de la pitié — ont désarmé devant la dent des fauves. D'où il suivrait que les loups et les lions regagneraient bien vite sur l'humanité sans défense leur suprématie perdue, et que, finalement, le cours entier de l'évolution étant rebroussé, la terre reverraitl'âge des cavernes, peut-être même le diplodocus!
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Telle est l'objection d'ordre général et utopique.
Mais autant cette essence de christianisme, inoculée pure à tout l'organisme d'une société, agirait sur lui en poison mortel, autant quelques bonnes gouttes de l'élixir se peuvent administrer salutairement à l'individu, comme réactif au ferment latent de ses instincts de lutte. Cette potion-là n'a pas pour effet de diminuer sa résistance au mal extérieur, et cependant elle le fortifie contre son intime propension à user lui-même de violence. En d'autres termes, il ne fait pas de doute que l'influence de la morale chrétienne n'ait été l'auxiliaire, sinon le facteur, de tous les progrès conquis par l'homme sur sa barbarie depuis deux mille ans, et que cette action sera éternelle. Ici surgit l'objection de fait : la recommandation de cet idéal offert à chacun bénévolement, sans autre contrainte que l'impératif de la conscience, est-elle suffisante à elle seule pour discipliner l'humanité ? Vingt siècles d'histoire nous hurlent : non ! dans leurs imprécations de massacres... Vous vous récriez que la faute en est dans l'essai frauduleux et incomplet qu'on a fait jusqu'ici du christianisme ? Mais précisément, de cette difficulté à ployer les hommes au respect d'autrui, nous tirons l'urgence de notre argument pour affirmer la nécessité de venir en aide à la Charité facultative par la Justice obligatoire.
Voilà le principe sur lequel s'élève notre société occidentale. Mille ans avant la naissance du Christ, les philosophes grecs l'élaboraient. Les prophètes
hébreux, aux lèvres violentes, l'ont crié au monde plus haut que Jésus. La loi romaine l'a refondu dans son airain, et Quatre-vingt-neuf a répandu ce bronze en monnaie courante sur toute la terre. Rendons au Christ ce qui est au Christ, mais n'oublions pas ce qui est à nous, au génie humain d'Athènes et de Rome. Le Charité, qui jaillit du cœur, est une vertu individuelle qui seule donne aux actes une parfaite excellence morale. Mais la nécessité de Justice, qui procède surtout de la raison, est d'une évidence plus universelle. Sans doute le cimier de Minerve d'où rayonne le Droit, est-il moins sublime que la couronne d'épines qui ruisselle d'Amour. Mais la colline de l'Acropole est une base plus ferme pour la cité que la colline du Golgotha. Car la Charité ne se commande pas, et il faut que le Droit soit exigible. Expression de la volonté de tous, il a, pour contraindre chacun, une sanction de violence qui devient sacrée. Respectueux des lois de la nature, il ne supprime pas le combat vital, mais il le contrôle et il le dirige, appelant dans l'arèneplus équitableun nombre de rivaux toujours plus grand. Pourquoi enfin ces deux principes s'excluraient-ils, le Droit, ce minimum de Charité requis de tous, dont chacun est libre de parfaire ensuite le maximum, et la Charité, cette plénitude de la Justice réservée aux saints et aux héros ?
Je m'excuse, vénéré apôtre, de reprendre ainsi, à votre intention, ces vérités dès longtemps banales. Tout homme, dans une heure de sa vie, a besoin du
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baume de charité. Mais c'est de justice que notre époque est affamée. C'est la raison, plus que l'amour, qu'il faut prêcher aux multitudes et aux monarques. Ce sont des citoyens à la romaine, non des chrétiens abdicateurs, qu'il faut aux nations pour prospérer. Nietzsche est venu nous exciter à la frénésie de l'individualisme. Vous êtes survenu pour arracher à l'individu ses dernières armes, même défensives. Nous aurions besoin d'un conciliateur qui fit le départ entre vous deux, et qui nous donnât pour mot d'ordre : Ni tout se permettre, ni tout permettre. Déjà, semble-t-il, malgré les hontes et les crimes de ce temps, c'est cet esprit qui tend partout à imposer l'ordre dans la justice. Je ne parlerai pas des atrocités qui firent l'objet de votre manifeste : mon silence peut-être en dira plus long. Mais si l'alliance gouvernementale de notre pays avec le vôtre coûte à des cœurs républicains le sacrifice de réprobations qu'on devine, n'était-ce pas le devoir de tout Français d'applaudir au voyage de notre président auprès du chef de la nation russe ? Cette démonstration toute pacifique de forces guerrières ne conjure-t-elle pas un danger de guerre, et la France tolstoïenne d'il y a trois ans ne risqua-t-elle point de nous inonder de sang? Les récents événements de Turquie plaident la même cause de l'opportunité de la menace du droit pour intimider la violence inique... A pratiquer le pur christianisme, ce peuple continuerait encore de tendre la gorge à son bourreau. Il a fait mine de redresser la tête, et voici que les murs
de la forteresse où le despote tremblait la peurr s'ébranlent aux hymnes de reconnaissance qui montent vers ce libérateur que la menace de son peuple a sauvé de lui-même !... En France, enfin, il y a quelques jours, des malheureux se sont insurgés contre le droit, c'est-à-dire contre la nation qui s'est librement donné ce droit, et l'écho d'une fusillade a déchiré l'âme de tous les Français à quelque parti qu'ils appartiennent... Fallait-il laisser faire ces révoltés, et pour épargner six vies humaines dans cette heure tragique, couvrir la France de milliers de cadavres dans quelques mois ? La loi est moins dure que l'anarchie (1).
Hélas ! cher et vénéré apôtre, on conçoit trop bien que la grande pitié de toutes les victimes vous ait mis au cœur la folie de l'amour ! Il convien t toujours qu'il reste une place, au-dessus de la mêlée et hors la cité, pour celui qui pleure et qui adjure... Si son cri d'amour n'est pas assez fort pour dompter les haines de l'humanité, ses rappels toujours sont nécessaires pour dresser l'Homme idéalement en exemple aux hommes... Et quand celui qui remplit cette place à l'heure présente possède une haute intelligence qu'il humilie obstinément au niveau de celle du Nazaréen, dont le cœur immense absorba
(1) Sans rien rétracter de ce que je dis ici du principe de l'ordre dans un pays de liberté où la loi exprime la volonté de tous, je dois avouer que l'enquête sur les événements de Villeneuve-Saint-Georges m'oblige à faire une sérieuse réserve sur la manière dont Tordre fut appliqué. (Avril 1910).
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tout l'être ; quand je vois cet homme mendier des bourreaux, avec une si vive sincérité, de lui accorder la joie du martyre, dans son espoir de renouveler peut-être la rédemption si ce spectacle s'offrait au monde du vieux patriarche au bout d'une corde... alors tout convaincu que je suis de la permanence de certaines lois inéluctables que Jésus-Christ ne soupçonna point, je m'incline très bas devant vous, Tolstoï, pour baiser la poudre de vos souliers (1).
L'Aurore, i5 avril, 1908.
(1) La réponse que Tolstoï voulut bien faire à cet article sera publiée dans un prochain volume où je rassemblerai ma correspondance avec lui.
pour l'élargissement des détenus