‹ Les idées en batailleChapitre 49 sur 59 · BILLET A FREDERIC PASSY · texte numérisé non relu

BILLET A FREDERIC PASSY

Ce 10 Novembre.

Cher et vénéré ami,

En lisant ce soir dans les journaux la bonne nouvelle qui met fin aux graves appréhensions qu'on avait conçues depuis huit jours au sujet de la paix européenne, votre nom, tout à coup, m'est remonté du cœur et je l'ai vu s'inscrire lumineusement devant mes yeux. J'estime, en effet, que tout retiré que vous êtes dans une solitude érémitique et presque champêtre, vous avez plus fait ces jours-ci pour amener l'entente franco -allemande que tout le quarteron de diplomates qui s'agitaient dans les chancelleries.

J'entends que des lecteurs de ce billet ouvert vont se récrier. Je dis la chose pour qu'on se récrie. Les grands effets dans le temps présent, à toutes les époques, éclipsent le souvenir de leurs humbles causes dans le passé. Or, du fond de votre passé, c'est vous qui nous fîtes notre présent.

Pour que France et Allemagne, ces deux voisines que l'histoire contraint à l'hostilité en dépit de leurs sentiments vrais,

aient pu se résoudre à déférer à un arbitrage un de ces futiles incidents dont sortent les grandes catastrophes, parce que le venin du faux amour-propre de certaines nations les gonflent bien vite jusqu'aux proportions d'un gros abcès, il a fallu que le principe même de l'arbitrage fût enfin devenu d'une thérapeutique indiscutable dans les maladies internationales.

Ce résultat n'a été conquis que par les conférences de La Haye. Mais ces conférences elles-mêmes n'ont tenu leurs assises solennelles, entourées de l'estime des gouvernements et saluées par l'espoir des peuples, que parce qu'il y a quelque trente ans, deux ou trois hommes chimériques essuyaient les lazzi de la foule, et quelquefois même ses outrages, en rêvant la paix par la justice.

Voilà pourquoi il me plaît que le nom de Frédéric Passy, symbole des origines d'une ère meilleure et désignation unanime où plusieurs hommes ont une part de gloire, figure aujourd'hui dans la presse française.

L'Aurore, 12 novembre 1908.

Page 1