CUORE D 1TALIA
Pendant trois jours, le cœur m'a battu de plus en plus fort, à mesure que les estafettes italiennes, parties de Rome, approchaient de Paris. Je ne sais rien à la fois de plus touchant, de plus gracieux et de plus sublime que l'idée de ce message d'un peuple à l'autre, de la main à la main, et du cœur au cœur. Car c'est bien le cœur même de l'Italie que nous ont apporté ces messagers. A chacune des villes qu'ils traversaient, Arrezzo, Bologne, Florence, Milan, ce cœur s'exaltait pour notre patrie d'un battement plus vif, d'une flamme plus intense... Un souffle de feu, embrasant les âmes, courut tout le long de la péninsule. Et quand ces porteurs de la fraternité latine, au moment de franchir la frontière alpestre, se virent assaillis d'une rafale de neige qui voulait les refouler vers la Triplice, ils firent tête à travers la bise glacée, ils escaladèrent l'Alpe germaine, ils remontèrent un versant de l'histoire !
Je m'en fus guetter leur arrivée sur la place de l'Hôtel-de- Ville, au milieu du populo de Paris. Je m'étais promis que leur prouesse charmante, acclamée de milliers de vivats français, serait saluée au but d'un cri familier plus cher à leur cœur, en leur propre langue. Et lorsque, en effet, de la clameur immense se détacha soudain à bout portant YEvviva Italia !... le brave Brambilla, surpris et heureux, me tira sa casquette et me darda un regard.
Je songeai alors à une autre entrée, moins triomphale, quoique plus pompeuse, qui marquait le pacte d'une autre alliance. Et il me souvint d'un autre regard... C'était à Rome, il y a près de vingt ans. Le Kaiser teuton, pour la première fois, voyait devant lui s'en ouvrir les portes. Une avide et anxieuse curiosité jetait tout un peuple dans la rue, des ombres sortaient de toutes les ruines, les pierres elles-mêmes se dressaient pour voir. Le Barbare entrait dans la Ville, pour la première fois accueilli en hôte. Il n'y eut pas un cri, pas un salut, rien qu'un frisson, Guillaume chevauchait aux côtés d'Humbert. Il s'avançait entre les deux haies de la plèbe romaine. La prise de contact était glaciale. On eût dit vraiment qu'il passait en revue des troupes ennemies. Et son regard parcourait méthodiquement la longue file muette de la foule, scrutant chaque visage d'un éclair froid. Je l'eus, une seconde, au fond des yeux, comme mes voisins. Et j'y lus ceci : la déception, la résignation, la ténacité de venir quand même à bout de ce peuple. Mais depuis vingt ans que ce regard se fixe
en fascination sur l'Italie, l'impossible amie, le murmure du cœur n'a pas répondu, et l'échange s'aggrave des deux défiances.
A présent, les coureurs approchent de Rome : le cycle du cœur est accompli. Qu'est-ce qu'ils rapportent à l'Italie ? Je voudrais que ce fût l'âme de la France. J'entends son esprit, enfin conscient de ce qui est dû à nos frères de sang en retour du don d'un tel amour. Je ne veux pas ici de l'amour romanesque que des amants qui s'ignorent se jurent de loin ! L'amour vrai ne se donne qu'à bon escient. Ce qu'il faut désormais entre l'Italie et la France, c'est l'intelligence de l'Amour, Yintelletto aVamore d'une vie nouvelle ! Or, la France ignore l'Italie, la Gaule latine néglige sa mère. Artistes et dilettantes à part, les Français ne savent rien des Italiens. Anglais ou Allemands leur sont mieux connus. De quel droit n'apprenons-nous pas leur langue , alors que tous ils parlent la nôtre? La France ne doit plus faire la sœur aînée. Italie et France sont deux sœurs égales. N'est-il pas stupéfiant de penser que l'idiome sacré du poème de Dante, que le verbe d'airain de Garducci n'a pas sa place obligatoire, et sa place d'honneur, sur le programme de nos écoles, à peine encore dans nos Facultés ? Mais ce message vivant de Rome à Paris, cette course qui se déroule à travers l'espace, pareille à une strophe héroïque et souple de Pétrarque dans ses canzones à la patrie, c'est un ressouvenir de Marathon, l'annonce plus belle d'une victoire sans morts ! C'est un rejaillissement du génie antique, dont la
source n'est plus qu'en Italie : la trouvaille géniale d'un cœur savant.
Et voici maintenant ce que les coureurs rapportent haletants de Paris à Rome, voici ce qu'ils inscrivent au Capitole : la promesse de la France à l'Italie de la mieux connaître pour la mieux aimer. Mente di Francia, cuore dCHaliaî
Le Siècle, 19 juin 1909.
l'alliance malade
La revue Vltalie et la France ayant consulté un grand nombre de personnalités franco-italiennes à l'effet de savoir si l'intérêt de l'Italie lui commande actuellement de rester fidèle à la Triplice ou de s'en affranchir, voici l'une des réponses les plus commentées par nos confrères de la presse transalpine :
« i° Je crois que la Triplice est morte, mais qu'elle peut vivre indéfiniment, pareille à ces colonnes du Forum romain qui se dressent encore au milieu des ruines, mais ne supportent plus aucun édifice ;
2° L'intérêt de l'Italie me paraît être de ne sortir de la Triple Alliance que le jour où ses forces militaires seront supérieures à celles de l'Autriche. Ainsi l'on s'attarde à serrer les mains d'un faux ami pour l'empêcher de tirer le poignard qu'il a dans sa manche ;
3° D'où je conclus par cette solution paradoxale :
l'Italie doit être l'alliée glaciale des Germains et l'amie ardente des Latins. Avec l'Autriche et l'Allemagne tant que dure la paix, et pour qu'elle dure ; avec la France (et l'Angleterre) si vient la guerre, et dès qu'elle poindra.
Mais ce rôle même, unique dans l'histoire des invraisemblances diplomatiques, est ce qui doit permettre à l'Italie d'être une intermédiaire de paix. Minerve cultive ses oliviers autour de Rome. »
Paul Hyacinthe Loyson.
L'Aurore, 28 avril 1909.