LE BON PAPE
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français de fréquenter les cours des Facultés de l'État. »
Les journaux, octobre 1908.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français d'emprunter le parcours des chemins de fer de l'Etat. Des fonds seront prélevés sur la caisse des paroisses, dans les régions qu'affecte cet interdit, en vue de provoquer la réorganisation du service des vieilles diligences. »
Les journaux, novembre 1908.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français de faire usage pour leurs correspondances des postes, télégraphes et téléphones de l'Etat. La ligue des Dames patriotes est chargée de
la réorganisation du service des porteurs de missives. »
Les journaux, décembre 1908.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français de faire usage, dans leurs transactions, du numéraire et des billets de banque de l'État. Ils auront recours, pour les besoins de leur subsistance, à des échanges en nature avec l'habitant, ainsi que cela se pratique encore dans toutes les peuplades africaines. »
Les journaux, janvier 1909.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français de fumer le tabac de la Régie. » Les journaux, février 1909.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français de faire appel, sous aucun prétexte, à la protection des sergents de ville ou au sauvetage des pompiers. »
Les journaux, mars 1909.
« Le Saint-Père vient d'interdire aux ecclésiastiques français d'user pour leurs besoins domestiques des installations d'eau, gaz et vidanges placées sous le contrôle de l'État. Ils puiseront l'eau à la rivière et s'éclaireront à la chandelle. Pour le reste, ils aviseront. »
Les journaux, avril 1909.
« Le Saint-Père rappelle aux ecclésiastiques français le salutaire exemple des premiers chrétiens qui sanctifièrent les catacombes. Les ecclésiastiques français donneraient la parfaite mesure de leur soumission au Sacré Pontife si, rompant définitivement avec un Etat corrompu, ils s'enfermaient tous dans leurs caves. »
Les journaux, mai 1909.
« Le congrès général du clergé français vient de se réunir à Rome. Tous les membres, sans exception, en étaient aveugles, sourds et muets. Le Saint-Père a salué en eux des martyrs victimes de FÉtat. Et avec des larmes dans la voix, il a protesté une fois encore de sa paternelle prédilection à l'égard de ses chers fils de France. »
(On peut continuer jusqu'à complète extermina tion).
Pour copie conforme.
Paul Hyacinthe Loyson.
L'Aurore, 19 octobre 1909.
VICTORIEN SARDOU ET l/ÉGLJSE
C'était pendant la guerre du Transvaal. Au nom d'un comité international, je quêtais des secours — ou des concours — pour les Boërs.
De Sully Prudhomme, j'avais obtenu un sonnet, et de Mounet-Sully, qu'il le clamât dans une matinée. J'allai voir Sardou pour les besoins de la cause, et si un projet que nous agitâmes n'aboutit pas, du moins j'obtins de cet esprit toujours vibrant aux moindres souffles de l'actualité, clavier sonore, lui aussi, où tous les événements de son temps égrenèrent leurs arpèges sans appuyer, deux satisfactions personnelles qui me dédommagèrent de ma démarche.
D'abord, je ne fus pas peu surpris, moi, néophyte, qui sautais à .'peine sur le chariot de Thespis, de constater que son illustre automédon possédait à fond mon acte de début, V Évangile du Sang, que j'avais consacré à la gloire des Boërs. Sardou qui
avait annoté la brochure, me proposa de récrire la pièce sous sa férule. On voit que, jusqu'à lafîn de sa vie, fidèle à son exercice d'écolier du temps qu'il juchait place de la Bourse, il continuait non seulement à faire des pièces et combien, mais à refaire encore celles des confrères, même les plus jeunes. Pour flatteuse, certes, que me parût l'offre, je ne l'en déclinai pas moins. Le diable me la ferait, lui répondisse — et je considérais ses yeux inquiétants, son visage plissé d'infernale malice et le petit bonnet méphistophélique qui cachait peut-être le signe distinctif du malin — le diable me la ferait, que je m'excuserais : en matière de composition, il me plaît de rester Petit-Jean et de n'accepter l'aide que du bon Dieu.
Il était écrit néanmoins, que nous devions collaborer. La chose arriva à l'occasion de la Sorcière, qu'il donnait chez Sarah-Bernhardt, et cette fois, ce fut le vétéran constellé de toutes les médailles qui fit à la recrue, à la tunique vierge, le grand honneur de lui demander service. Les représentations allaient leur train place du Châtelet, mais la centième n'était pas encore assurée, lorsque certains prêtres de Paris s'avisèrent, au prône, de lancer leurs foudres sur la pièce, comme attentatoire à la religion, parce que de Max, sous le manteau sanglant d'un cardinal, n'y avait pas précisément le rôle sympathique. Sardou se sentit menacé dans ses droits d'auteur, sans compter que le bûcher de la Sorcière était, si j'ose dire, la planche de salut de Sarah-Bernhardt. Je le trou-
vai, surtout, blessé dans sa dignité d'historien ; du cœur au cerveau, dans une poussée d'indignation, son sang libéral n'avait fait qu'un tour; et ce jour-là ce fut bien Voltaire que j'aperçus en entrant chez lui. Il m'accueillit en brandissant un plaquette jaunie par les ans, aux pages fiévreusement froissées, hachées elles aussi de coups de crayons, et j'eus la joie de la reconnaître : Une apologie de l'Inquisition, réfutation du Père Monsabré, par Hyacinthe Loyson.
— Votre père, me dit-il, a fait le discours, c'est son fils qui me fera l'article !
Le petit béret de velours noir ne tenait plus en place sur le chef irrité de Sardou, tant le cerveau lui démangeait d'impatience...
— En voilà trop ! poursuivit-il. Déjà une fois, dans mon Dante, j'ai dû, sur des observations pressantes, renoncer à mettre un pape en scène... L'autre pourtant, ne se gênait pas !... Et cela se passait dans la protestante Angleterre ! Il fallut truquer, substituer au pontife un cardinal !... Cette fois on veut me me couper mon cardinal ! Qu'est-ce qu'ils me laisseront, un sous-diacre? J'en ai assez. Nous les tenons, cette fois, en flagrant délit d'hypocrisie...
Et de l'autre main, il me tendit des notes toutes chaudes de colère, comme s'il me munissait d'un fouet dont à l'instant il eût noué la mèche.
— Voilà l'article, retapez-moi ça et signez-le!...
— C'est un plaisir, lui répondis-je, dont j'aurai bien garde de me priver. Mais quel journal voudra nous fournir le pilori ?
— Voilà le chiendent ! Le Figaro ne marchera pas ! Il n'y a pas à dire, il ne marchera pas ! Alors, voyons, un grand organe européen ?. . . — Je lui offris V Indépendance Belge, où j'écrivais.
— Parfait, dit-il, c'est un bon journal voltairien. Bruxelles n'est pas trop loin de Paris... Et puis, tant pis ! il faut que, n'importe où, je me dégonfle le cœur de la bile qu'ils me font !
Je l'engageai en vain à signer lui-même.
— Non, conclut-il, j'aurai plus de plaisir à suivre le jeu de scène... de la coulisse !
L'article parut dans l'Indépendance (1) sous ma signature, mais je déplorai que ce diable d'homme, au talent déjà si multiforme, eût manqué l'une de ses plus belles carrières. Quel journaliste et quel polémiste Brieux ne pourra pas célébrer en s'asseyant dans son fauteuil î Jugez plutôt.
J'ai conservé ses notes manuscrites pour notre article sans les avoir toutes utilisées, et dans le moment où l'orgue sacré gronde avec majesté sur son cercueil, je me penche sur ces pattes de mouches, vives et acérées comme des dards de guêpes. Je copie :
« Quelques bons catholiques m'ont dit doucereusement : à quoi bon rappeler les choses du passé ? Cela ne peut que faire tort à la religion... — Dites donc cela à Sa Sainteté le pape ! C'est le Saint-Père qui, en glorifiant Jeanne d'Arc, voue à l'exécration la mémoire des inquisiteurs : soixante et onze prêtres,
(1) Le 18 mars 1904.
moines, abbés, chanoines, docteurs en théologie, présidés par l'évêque de Beauvais, assisté de l'évêque de Noyon, de l'évêque de Boulogne, avec approbation des évoques de Lisieux, d'Avranches et de Goutances ! Pour un beau scandale en voilà un!... Le pape désavouer le crime commis jadis au nom de l'Église! Faire faire publiquement pénitence de la faute!... Par un sophisme ingénieux que leur a soufflé Joseph de Maistre, ce parfait disciple d'Escobar, ils ont eu l'aplomb d'écrire et d'enseigner que l'Inquisition était « une institution toute charitable, toute maternelle, qui n'a jamais brûlé personne, au contraire », ce sont les expressions mêmes d'un vicaire de Neuilly ! Et, en effet, l'Église qui ne doit pas verser le sang, a tourné la difficulté, à l'exemple dece prélat qui, à la croisade, assommait lesinfidèles avec une masse d'airain pour se dérober à la menace du Christ : qui frappe par l'épée périra par l'épée... Ainsi le Saint-Office condamnait l'accusé au bûcher, puis le livrait au pouvoir séculier avec ordre d'appliquer la sentence! On ne peut pas dire que c'est moi qui le brûle. Je m'en lave les mains. C'est l'hypocrisie dans l'assassinat ! »
Telles sont quelques-unes des notes écrites de la main de Victorien Sardou en marge du dernier de ses drames. Je tiens le manuscrit original à la disposition des sceptiques.
Gil Blas, i5 novembre 1905.