A OUI LA VICTOIRE
Depuis ma récente étude sur l'Alarme italienne (1), deux nouveaux incidents sont venus en justifier le titre : le refus ou l'acceptation hésitante de l'Autriche de participer à l'exposition de Rome, commémorative de l'indépendance de la péninsule, et le discours du président Marcora au banquet de la Valteline.
Je ferai aujourd'hui, sous ma responsabilité propre, l'application stratégique des données de fait que j'ai posées en passant en revue la situation militaire réciproque des deux nations alliées et ennemies.
(1) Cette étude, parue précédemment dans le Siècle, était le résumé d'une conférence faite par l'auteur à l'École de Guerre, en sa qualité d'officier interprète d'État-Major. Le présent article, par contre, parait sous sa responsabilité privée.
Cet examen technique ne suffit pas à nous représenter, dans leur réalité complexe, les conditions où se trouveraient les deux armées adverses du jour de leur entrée en campagne ; d'autres facteurs font partie intégrante de ces conditions, et il nous est nécessaire d'en tenir compte.
Débarrassons-nous tout d'abord des considérations maritimes. Les deux flottes appuieraient certainement les opérations, mais elles ne pourraient en aucune façon exercer sur celles-ci une action décisive. Quelle que soit celle des deux flottes qui réussirait, après un avantage éclatant, à s'assurer la maîtrise de la mer, elle n'aurait plus ensuite aucun objectif important à poursuivre.
Le bombardement de Trieste par l'Italie devant être absolument écarté, puisqu'il équivaudrait à un suicide politique, écartée aussi toute menace sérieuse dirigée contre les arsenaux de Pola, il ne resterait plus à la flotte italienne qu'à occuper quelques petites îles ou quelques bourgades de la côte dalmate, telles que Lissa ou Zara, et qu'à protéger à tout événement le débarquement en Dalmatie de volontaires ou de réguliers pour favoriser les mouvements insurrectionnels qui pourraient venir à se produire dans le pays avoisinant.
Quant à la flotte autrichienne, sur tout l'immense parcours du littoral adriatique de l'Italie, elle ne trouverait que trois objectifs : Venise, Ancône et Brindisi. Mais le bombardement, voire l'occupation de Brindisi et Ancône, serait sans aucune portée
efficace sur la marche des opérations; quant au bombardement de Venise, d'une douteuse possibilité, grâce à l'excellente protection de ses forts maritimes, il se réduirait tout au plus à une vaine et barbare destruction de quelques merveilles de l'art. Dans le seul cas, très improbable, où la flotte italienne dût être entièrement anéantie, la flotte autrichienne pourrait alors se risquer à distraire de l'Adriatique une partie de ses escadres pour aller bombarder Palerme et Naples, portant ainsi un coup très grave et très sensible à l'adversaire.
Après ces brèves indications touchant le concours possible que prêteraient les flottes aux opérations de terre, poursuivons nos conjectures en nous occupant des autres éléments du problème.
Et, avant toute chose, il y a lieu d'observer qu'une guerre avec l'Autriche serait considérée par la totalité de la nation italienne, sans distinction de parti, ni de classe, comme la guerre sainte par excellence, comme la reprise de la grande épopée libératrice qui tourna court en 1866. Cette force morale impondérable (dérivée de la bonté de la cause) manquerait de tout point à l'Autriche.
Il faut aussi tenir compte du fait qu'en cas d'une guerre localisée entre l'Italie et l'Autriche-Hongrie, l'Italie pourrait impunément dégarnir de troupes tout le reste de la péninsule et concentrer tout son effort dans la Lombardie-Vénétie, tandis que l'empire autrichien ne pourrait pas même réduire les effectifs disséminés sur sa frontière méridionale, où
les petits Etats balkaniques, résolus et aguerris, sont toujours à l'affût d'une occasion propice d'insurrection. C'est cette dernière circonstance surtout qui doit équilibrer la disproportion numérique existant aujourd'hui entre les deux armées.
J'ai indiqué que la frontière italienne est presque entièrement dépourvue de fortifications, ce qui ne veut pas dire que les Autrichiens puissent descendre à plaisir dans la plaine vénitienne. Les hautes vallées des fleuves qui se jettent dans l'Adriatique à Test de l'Adige ont été admirablement aménagées par la nature pour favoriser une longue défensive, et un petit nombre de troupes familiarisées avec le terrain, audacieuses et habilement conduites, pourront y arrêter indéfiniment et y décimer cruellement des colonnes ennemies tendant à déboucher dans la plaine. Qu'il suffise de rappeler l'exemple du capitaine Calvi qui, en 1849, à la tête de quelques centaines de volontaires mal équipés, défendit deux mois durant le Cadore (haute vallée de la Piave) contre l'invasion que tentait avec acharnement une brigade entière de troupes régulières autrichiennes.
Ces conditions particulières envisagées, on peut admettre que la rapidité de la mobilisation sera la même pour les deux pays, ce qui importe peu d'ailleurs, puisque aucun pays n'attendra plus la déclaration des hostilités pour engager les opérations.
Le caractère initial d'une guerre entre l'Italie et l'Autriche sera, sans aucune espèce de doute, l'offensive de l'Autriche qui se proposera pour premier et
immédiat objectif de déboucher dans la plaine du Frioul et d'y opérer sa concentration. L'Italie, de son côté, s'efforcera de barrer la route à l'invasion en écrasant une à une les colonnes ennemies débouchant dans la plaine, et c'est seulement dans le cas d'avantages partiels importants qu'elle se déciderait à prendre une offensive stratégique sur quelques points de la frontière.
Sa première formation de combat, l'armée autrichienne pourra l'effectuer en toute sûreté à l'abri de ses fortifications de frontière, tandis que l'armée italienne sera réduite à opérer la sienne vers le Tagliamento, c'est-à-dire en position très avancée et légèrement découverte. Car de nombreuses et évidentes considérations, tant politiques que militaires, l'obligeront à pousser son front de bataille presque aux limites de la plaine vénitienne. Politiquement, ni le gouvernement ni le pays ne se résigneraient à la perte initiale d'une riche province, payée jadis de tels sacrifices de sang et d'argent. Militairement, l'abandon volontaire de la Vénétie serait une irréparable erreur puisqu'il laisserait toute commodité à l'ennemi pour faire sa concentration dans la plaine, venant ainsi à bout sans encombre de la période critique de l'invasion : celle des débuts.
La situation, à l'ouverture des hostilités, se présenterait donc probablement de la façon suivante :
L'armée autrichienne divisée en deux grandes masses dont la plus forte serait naturellement portée à Test, toutes deux tendant à déboucher dans la
plaine lombardo-vénitienne, des hauteurs du Tyrol, des Alpes Carniques et Juliennes ; l'armée italienne concentrée en gros entre l'Adige et le Tagliamento, couverte par de nombreuses pointes d'avant-garde dans les hautes vallées, prête à faire front des deux côtés à l'invasion.
En d'autres termes, l'armée italienne devra manœuvrer par lignes intérieures, avec le désavantage de disposer d'un terrain resserré et de ne pouvoir risquer des offensives séparées au delà des fortifications ennemies ; mais avec l'énorme avantage d'inonder de forces surabondantes toute la superficie du terrain de manœuvre, de façon à pouvoir résister à l'une et l'autre mâchoire de la tenaille autrichienne avec des forces déjà sur place de part et d'autre, c'est-à-dire, en réalité, sans avoir besoin de manœuvrer.
Notons enfin que les dix ou douze corps d'armée que l'Italie pourra concentrer dans la Lombardie- Vénétie assureront à son armée une formation de combat d'une densité tout à fait excessive par rapport au front d'opération disponible, ce qui enlève à la supériorité numérique elle-même de l'armée autrichienne tout ou partie de sa valeur réelle.
Dans ces conditions on ne saurait conclure a priori aux plus grandes chances de victoire de l'un ou l'autre des adversaires. L'Autriche a l'avantage des fortifications et du nombre ; supériorité numérique sensiblement atténuée par les conditions du terrain; fortifications qui, en cas d'offensive, d'ail-
leurs certaine de sa part, seront d'une valeur toute négative. L'Italie, par contre, a l'avantage du terrain et de la formation intérieure, coefficients de grande importance.
Pour compléter par un critère positif ce rapide examen des forces réciproques des belligérants éventuels, il resterait à connaître la valeur des chefs auxquels, en cas de guerre, serait confié le sort des deux armées. Une telle appréciation, toujours hasardeuse, n'est pas commandée, dans les circonstances présentes, par l'unanime suffrage de l'opinion, engouement populaire, souvent trompeur, en faveur de quelque général, mais qui n'en constitue pas moins, parfois, un symptôme de réalité. Dans aucune des deux armées, en effet, aucun chef ne s'élève assez, par le caractère et le mérite, au-dessus de la commune moyenne pour qu'il soit permis de prévoir en lui le maître des batailles futures.
Le Siècle, 21 juin 1909.
l'homme qui n'est pas digne de la mort