‹ Les idées en batailleChapitre 52 sur 59 · DÉPOSITION D'ABDUL-HAMID · texte numérisé non relu

DÉPOSITION D'ABDUL-HAMID

La Vengeance. — Justice, j'accours vers toi sur ta montagne où tu sièges dans l'azur sur ton trône de glace... Je t'apporte l'enivrante nouvelle, irréelle à force d'exultation!... Le lâche qui, du fond de son palais, fit plus d'hécatombes que Tamerlan, le bourreau qui grelottait de peur sur le cadavre de son peuple, la bête immonde est enfin cernée ! Justice, tu as entendu mon cri ! Je vois flamber tes yeux dans un éclair... Et ton glacier resplendit de joie comme un bloc de fer rose dans la fournaise... Ordonne de quelle mort il doit périr?

La Justice. — Cherche en toi-même le pire châtiment.

La Vengeance. — Toutes les tortures en une seule torture ! Toutes les agonies de ses cent mille victimes ! Des spasmes de douleur à le rendre fou, en lui

laissant juste assez de répit pour qu'il les savoure à satiété !

La Justice. — Il ressemblerait à ses victimes ! tu ressemblerais au tortionnaire !

La Vengeance. — Ah ! tu dis vrai ! La haine m'égare... Sa folie sinistre est passée en moi... Hé bien ! alors, collé à la porte de son harem, le peloton rapide et douze balles au cœur !

La Justice. — La mort des héros qu'a trahis le destin? D'Enghien, Murât, Maximilien... Tu n'as pas le droit ! 11 n'y a pas droit !

La Vengeance. — Alors la corde, la corde infâme pour noircir la face et crever le ventre à cet Iscariote des nations !

La Justice. — Les martyrs du Tsar sanctifient la corde !

La Vengeance. — Justice, Justice, pour quel supplice me le donneras- tu donc ? J'ai hâte, j'ai soif. .. Ma langue se dessèche dans ma gorge rauque ! L'eau ?

La Justice. — Elle est pure ! La mer en serait empoisonnée ! Les requins eux-mêmes n'en voudraient pas !...

La Vengeance. — Le feu ?

La Justice. — Jeanne d'Arc !

La Vengeance. — L'écartèlement ?

La Justice. — Il ferait le geste du Christ en croix !

La Vengeance. — Tu veux donc gracier le « grand assassin? » M'arracher la bête d'entre les dents?... Non, non, je ne peux, je ne peux te le céderl... Et pourtant si !... C'est toi qui as raison : cet homme

] n1est pas digne de la mort, le supplice ennoblit, la mort apitoie... Ploie-le sous le faix d'un si dur labeur que ses veines en éclatent et que ses os en grincent !

La Justice. — Il n'a pas droit non plus à la sueur d'Hercule !

La Vengeance. — Alors pour lui la plus vile besogne : que ses mains, qu'il a saturées de sang, remuent maintenant des excréments !

La Justice. — Le dernier des crocheteurs de Stamboul est pur comme une fleur auprès de lui... Ne souille pas l'ordure par les mains de cet homme !

La Vengeance. — Hé bien, j'ai trouvé !... Oui, j'ai compris ce que tu lui réserves... Il faut que de ses mains il rachète ses crimes. Je lui ferai découper de la charpie pour les Arméniens retués encore et qui ne viendront pas à bout de mourir... Le Sultan Rouge, de ses propres ongles, creusera la tombe des Saloniciens...

La Justice. — Arrière le chacal de la couche des blessés ! Arrière l'infâme des dépouilles sacrées !

La Vengeance. — Il échappera donc à tout châtiment ?

La Justice. — Tu oublies le seul qui égale ses crimes : jusqu'à la fin dans l'éternelle peur ! Jusqu'à la fin dans l'ignominie, avec, sur la joue, un baiser d'Empereur !... (1).

L'Aurore, 7 mai 1909.

(1) Le baiser du Kaiser. Quelques mois plus tard, l'ancien sultan devenait fou.

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