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LA CAUSE DES NOIRS

Une dépêche de Bruxelles nous apprend qu'Emile Vandervelde, le grand tribun belge, va de nouveau s'embarquer à destination du Congo pour y aller plaider en faveur de deux missionnaires américains, poursuivis en diffamation par la compagnie du Kasaï. Qu'est-ce donc que ce procès ?

La Kasaï.

La compagnie du Kasaï est une puissante société caoutchoutière, qui vil le jour vers la fin de 1901 et groupa autour de son berceau douze ou quatorze mauvaises fées, j'entends toutes les sociétés qui opéraient antérieurement dans la région arrosée par ce grand affluent du Congo, le Kasaï, lesquelles fu-

sionnèrent à cette occasion. L'enfant, aussitôt trouva un parrain en haut lieu, et ce fut l'Etat du Congo qui, succédant aux compagnies privées, toucha 5o p. 100 des bénéfices de la Société. C'est assez dire que cette protection est officielle. Or, jusqu'à présent, la Kasaï avait « travaillé » dans l'ombre. Ses crimes étaient des crimes de tout repos. Elle avait sagement évité la trop bruyante célébrité des compagnies concessionnaires de l'Abir et de la Mongalla. « Je ne veux pas, disait Brazza mourant, je ne veux pas que le Congo français devienne une seconde Mongalla! »

Mais quelqu'un troubla la fête.

Mais deux missionnaires américains établis à Luebo, au Kasaï, rompirent ce silence discret, et se mirent à raconter tout haut ce qu'ils avaient vu dans leur district. La compagnie du Kasaï ne valait pas mieux que les autres. Elle appliquait, elle aussi, le « rubber System » — système du caoutchouc — avec la môme férocité que ses congénères. En quoi consiste ce fameux système, d'origine belge, pour faire rendre au caoutchouc son maximum? Oh ! c'est bien simple... L'article 5 de l'Acte de Berlin de i885 stipulait que le Congo belge « ne concéderait ni monopole ni privilège d'aucune sorte en matière commerciale » ; l'article 6, « qu'il veillerait à la conservation des populations indigènes et concourrait à la suppression de l'esclavage ». Mais, d'un trait de plume, en vertu d'un secret ukase, il fut décrété que toutes

les terres devenaient propriété de l'Etat, que tous les produits — l'ivoire et le caoutchouc notamment — devenaient monopoles de l'Etat, qui en concéderait l'exploitation aux compagnies, moyennant une redevance qui atteint la moitié des bénéfices. Enfin, pour mettre en valeur cet immense domaine, l'administration réduisit les noirs en esclavage sous le pseudonyme de « travail forcé, représentant l'impôt en nature. »

Du caoutchouc, ou la mort.

Or, il faut à l'État une force armée pour pousser le nègre, l'épée dans les reins, à aller moissonner le caoutchouc dans ces forêts qu'on lui a volées. Les blancs ont lié partie avec des tribus cannibales pour former le noyau de la force publique. Des sergents de cette soldatesque féroce sont détachés dans les villages pour tenir la main à la besogne ; c'est la production par la terreur.

Que si le caoutchouc rapporté n'est pas jugé en qualité suffisante, il ne manque pas de moyens coercitifs : d'abord la chicotte, lanière de cuir d'hippopotame qui laboure et arrache les chairs ; ensuite la maison d'otages ; on rafle les femmes du village, on les emmène au poste de l'Etat, on les parque dans un hangar infect, et on ne les rend à leurs légitimes propriétaires et époux que lorsqu'ils se décident à parfaire la quantité de caoutchouc requise. Mais alors combien de ces malheureuses manquent à l'appel, mortes de faim et d'épouvante !... Il y a en-

core les expéditions punitives. On tombe à l'improviste sur un village pour faire un exemple, on met tout à feu et à sang, on pille et on viole, et on peut être sûr que Tannée suivante le caoutchouc « rendra » comme par miracle. Puis, pour prouver à l'agent blanc, resté au poste à fumer des cigarettes dans la douceur de son harem, qu'on a proprement travaillé, ses sous-ordres noirs lui rapportent des mains coupées et des pieds retranchés au petit bonheur à femmes et enfants...

Tel est le régime qui a fait florès au Congo belge jusqu'à ces tout derniers temps. M. Sheppard, un des deux missionnaires incriminés pour indiscrétion, rapporte en effet que, visitant un camp après le retour de la soldatesque qui avait opéré dans le voisinage, le chef se vanta par devers lui d'avoir tué environ 80 indigènes, et il désignait son butin de cadavres. M. Sheppard les compte: il n'y en a que 4o, — « Où sont donc les autres ? » demande-t-il. A quoi cette réponse : « Mangés par mes hommes »... Puis, avisant le cadavre d'une femme auquel il manquait la main droite, il s'enquiert de ce que cela signifie? — « La main droite toujours pour l'Etat ! » répartit le chef, et, tout aussitôt, pour l'émerveillement de M. Sheppard, de vider un sac devant lui, qui contenait « "81 » mains... Encore si on les prélevait sur les cadavres ! Mais le plus souvent, pour que l'exemple soit plus criant, si on ose dire, c'est sur les vivants qu'on les coupe... Et le caoutchouc « rend », rend à miracle !

Les deux gêneurs.

Le second missionnaire traduit en justice avec Sheppard, pour ses raffinements de miséricorde, s'appelle Morrisson. Une première fois, naïvement, il s'en fut à Bruxelles porter ses plaintes. Puis, en 1904, au Congrès de la Paix à Boston. Enfin, retourné au Congo où il a séjourné sept ans, il s'est mis à hurler de pitié, et pour le coup il hurla si fort que ses cris ont ému le monde entier. Aussi, pour tenter de les étouffer, la Compagnie du Kasaï a le bel aplomb d'intenter procès à ces deux gêneurs, et elle les cite à i.5oo kilomètres de leur station, eux et leurs témoins indigènes, dans l'espoir que, peut-être, d'icilà... Mais M. Taft, le président des États-Unis, a ouvert l'œil, et Vandervelde, a ouvert son cœur tout grand aux pauvres opprimés d'Afrique. L'Europe tout entière et toute la race blanche déshonorée doivent leur hommage le plus éclatant à ce vaillant qui, pour les réhabiliter, n'hésite pas une minute à refaire le voyage du Congo d'où cependant il revient à peine avec une santé ébranlée. C'est le cas de le redire : à travers des flaques de sang, la Vérité est en marche et elle arrivera jusqu'à la Justice (1).

Le Siècle, 3i août 1909.

(1) Cet article dont le Siècle prit la responsabilité, lui valut une menace de procès de la part de la Compagnie du Kasaï, procès que ladite Compagnie se garda bien de lui intenter.

l'enfer noir

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