A QUAND LE RAPPORT BRAZZA
Les crimes du Congo belge ne sauraient nous faire oublier les nôtres.
Parce que tous les agents, à l'instar de Gaud et Tocqué, ne font pas sauter les noirs, histoire de s'amuser, en leur introduisant où l'on sait des cartouches de dynamite, il ne faudrait pas se figurer que tout allât pour le mieux dans le meilleur des Congos possibles.
Non, l'odieux système des concessionnaires bat son plein. Circonstance atténuante — ou aggravante — nous n'avons pas inventé ce système ; nous l'avons imité des Belges ; nous sommes des plagiaires de la camarilla des financiers anversois. Les millions drainés par l'Abir et la Mongalla, compagnies concessionnaires belges, de sinistre mémoire, empêchaient certain groupe colonial de dormir. Des influences louches s'exercèrent. Et l'on copia !
Pour biensepénétrerdelaleçon, on alla l'apprendre à Bruxelles, à Anvers. Comme exemple de cette collaborationfranco-belge,onpeut dire qu'une grande partie du capital de la compagnie française de l'Ogooué- N'gounié a été souscrite par le Comptoir des Produits coloniaux, une société belge, qui, a son siège, 48, Rempart Klipdorp, à Anvers, exactement l'adresse de l'Abir. Bien plus, M. Alexis Mois, un de ces administrateurs de l'Abir, est — ou était — un des directeurs de la Compagnie coloniale de l'Ogooué-N'gounié.
Un ancien dignitaire de la République française se fit le valet du groupe. Les noirs furent expropriés en1 grand, et nous nous sommes ainsi déshonorés au regard du droit dont nous avions la réputation, là-bas, d'être les gardiens en Europe ! Le système des concessions ne tarda pas à porter ses fruits de sang. Voilà une bande de sauvages blancs maîtresse, de par un trait de plume, d'immenses régions, grandes comme des départements français. Ces barbares civilisés s'y considèrent en pays conquis. Tout leur appartient, sol, sous-sol T végétaux, bêtes, gens. La paix règne par la chicotte, ce knout des Congos européens. Le travail forcé, cynique euphémisme de l'esclavage, fait son apparition brutale, avec son cortège classique : chaînes, cordes, «amarrage » des chefs, prises d'otages, et puis chicotte, chicotte, chicot te ! Et tout cela au vingtième siècle, sous les trois couleurs de liberté, d'égalité, de fraternité humanitaire.. .
Il est vrai que l'hypocrisie, éminence grise de la tyrannie, rampe au secours des flibustiers.
Certaines compagnies concessionnaires, — dit M. Félicien Challaye dans son ouvrage qui vient de paraître sur le Congo français — adressent à leurs agents deux sortes de circulaires : d'hypocrites circulaires publiques quisontpubliéesdans les journaux, envoyées au gouvernement, recommandant la douceur envers les indigènes ; de cyniques circulaires confidentielles ordonnant remploi des moyens les plus violents. A l'occasion d'un procès entre une -compagnie congolaise et l'un de ses agents, il a été donné lecture de lettres confidentielles envoyées par la Société à son directeur en Afrique ; on y rencontre -des phrases comme celle-ci : « N'oubliez pas que nos agents doivent être comme des pirates au petit pied. »
Bravo, confrère Challaye, qui vouez le talent d'une plume d'artiste à une œuvre d'humanité, à la rédemption de l'Enfer d'Afrique ! Mais pour des pirates au petit pied... je trouve qu'ils l'ont terriblement grand quandjepenseà tout ce qu'ils écrasent dessous ! Nous retenons cet aveu sans fard. C'est bien là ce que savaitBrazza, mortdansun soupir d'angoisse en se refusant à faire de notre Congo une succursale de la torture belge.
Envoyé au Congo français sous la pression de l'opinion publique, il ne devait pas revoir la terre de France, et expirait au retour, à Dakar, accablé d'effroi, dit un de ses compagnons de voyage, par l'abominable vision qu'il rapportait de la colonie...
Or, c'était en 1905. Il avait, on le sait, rédigé un rapport terrible. Le public français l'attend encore.
Le retard de sa publication est un scandale qui ne doit plus durer, sous peine de faire du ministère des colonies le complice des hommes que dénonce Brazza. Lorsque une délégation de la Ligue française pour la défense des indigènes du Congo ( 1) se présenta, l'an dernier, à ce ministère, M. Milliès-Lacroix répondit (et ceci, messieurs, n'est pas un conte) « que le papier jauni du manuscrit, que son écriture illisible ne se prêtaient pas à l'impression »! ! ! Allons, bien vite, qu'on nomme une commission de l'École des Chartes, pour examiner ce papier jauni ! On a bien trouvé des experts pour diagnostiquer le cas de certain papier pelure, de fameuse mémoire... La conscience française qui arracha le bordereau de l'armoire de fer du ministère de la guerre soutirera bien, j'aime à le croire, à un vil carton du ministère des colonies, le manuscrit du héros Brazza, mort devant la barre de l'histoire, quand ce manuscrit serait un palimpseste ! . . . Et aujourd'hui que des documents irréfragables viennent d'être distribués par la Ligue française du Congo à tous les parlementaires français, il dépend d'eux que le rapport indestructible de Brazza, ce chiffon trempé de la sueur d'un agonisant et signé de sa main défaillante, devienne pour nous, par les sanctions qu'on lui donnera, ou le titre moral de notre gloire ou l'arrêt sanglant de notre honte !
L'Humanité, 25 octobre 1909.
(1) Président d'honneur, Anatole France ; président effectif, Félicien Challaye, siège social, 278 boulevard Raspail.