LA RELIGION DE SARDOU
Au moment où le cortège funèbre de Victorien Sardou entrait dans l'église Saint-François de Salles, accueilli comme un hôte de marque dans tout l'apparat des rites sacrés, je me suis demandé si ce n'était pas là un dernier « effet », voulu par la malice du dramaturge.
Lors des représentations de la Sorcière, qui lui attirèrent du haut de certaines chaires parisiennes de fulgurants anathèmes, parce que son drame ne flattait guère l'Inquisition, il me fit l'honneur de m'emprunter ma plume pour appliquer quelques pointes de feu aux apologistes de Torquemada, « qui n'a jamais fait brûler personne. » C'est ce que j'ai raconté ailleurs. Mais si j'ai conservé les notes manuscrites de la main de Sardou, faisantfoi que l'article que je publiai à cette époque était aux trois quarts rédigé par lui, je garde aussi le souvenir de conversations
qui achèvent de peindre l'attitude de Fauteur de Daniel Rochat à l'égard de la question religieuse.
Certes, il fut anticlérical ; son faciès qu'il tenait de Voltaire, le lui commandait, et son « bagout » de libre gavroche l'y incitait même à l'occasion, comme je l'ai prouvé. Mais qu'il fût, par suite, anticatholique, c'est une prétention qui serait inexacte. Il n'eut pas dépensée aussi foncière en quoi quece soit. Sa malice seule était radicale — et son bon cœur. Pour tout le reste., ce fut un miroir superficiel des idées de son temps, ces nuages qui passent à hauteur moyenne dans les esprits sous le vent constant et modéré que souffle le progrès. « La religion, m'écrivait-il, n'a pas de pire adversaire que le forcené qui veut associer à son culte celui de l'Inquisition, ni la République d'ami plus maladroit que l'exalté qui la veut inséparable de la Terreur. Les deux blocs se valent. C'est le même fanatisme qui croit sauver l'Église par le bûcher et la Patrie par l'échafaud. Il déshonore et fait exécrer la cause qu'il prétend servir. »
Cette pondération du bon sens qui équilibrait ses idées sociales, l'apparente un peu à Emile Augier qui avait, tout de même, le verbe plus mâle et demeure le type de cette mentalité. Génération d'écrivains « honnêtes », dont le dernier en gloire vient de disparaître, ils pensaient clairement et librement, sans aucun excès d'élévation ni de profondeur. Le tourment de penser ne les étreignit point, et la logique révolutionnaire — ou réactionnaire — de certains principes ne
les égara point dans la solitude parfois rocailleuse du génie. Seul, Dumas fils a été le « prophète » de cette époque, si on lui tient compte de ses préfaces, d'une valeur d'idées très supérieure à celle de ses pièces. Quiconque aujourd'hui voudra les relire constatera combien la déchéance de la morale privée, source exclusive de la puissance publique, a réalisé ses prédictions. Mais on ne conçoitpas que cet accusateur de son peuple, qui, dans le silence de son cabinet, brouillonnait de tels réquisitoires, ait perdu la voix au tribunal, j'entends au théâtre, et n'ait produit que la Femme de Claude au lieu d'écrire la Grande Culbute.
Or, entre le libertaire que fut Ibsen et le conservateur que fut Dumas, tous deux visages apocalyptiques enflammés du sang des cœurs violents, le pâle Augier n'a qu'un escabeau, et le bon Sardou s'efface encore derrière l'escabeau d'Augier . Du moins, à défaut d'outrances géniales, son esprit s'est plu à ces nuances de bon goût dans les opinions, que la philosophie des gens du monde respectait encore il y a quarante ans, et que les passions, déchaînées depuis, ont confondues assez grossièrement.
Tiède à régardducatholicisme,Sardoufutreligieux avec ardeur. Les indiscrets l'ont même fait spirite... Pour moi, je l'ai vu s'échauffer tout seul, jusqu'à proférer des apostrophes, au simple exposé de ses raisons de croire que Dieu existait et que l'âme de Sardou était immortelle ! Ainsi Hugo, à la fin de sa vie, avait, dit-on, des larmes aux yeux quand il dis-
cutait avec des athées. Mais ces convictions très générales demeuraient chez Sardou à l'état passif. Il n'admettait pas qu'elles s'enhardissent à faire des conquêtes sur la foi contraire. C'était une affaire de garde-robe. Par là encore il était bien de la génération d'avant-hier, celle d'hier n'ayant plus de convictions du tout, et celle d'aujourd'hui en ayant de brutales.
Je n'oublierai jamais dans quel emportement de rage le jeta la lecture des Ames ennemies, que sa sollicitude à mon endroit et l'aménité de nos relations m'avaient engagé à lui soumettre, sitôt que j'eus achevé d'écrire la pièce. Quelques jours aprèb ce dépôt, comme je retournais consulter l'augure, il m'accueillit dès la porte par une bordée d'invectives : j'étais un « fou » et mon héros une « savate ». Si jamais on jouait cette «insanité», le public «me casserait les banquettes sur la tête... » D'ailleurs jamais — je pouvais en croire sa vieille expérience et le flair qu'il passait pour posséder — au grand jamais je ne trouverais directeur pour monter la pièce. (A toi, Gémier !). Et une heure durant, il ne décoléra pas. Ses mains vengeresses s'abattaient sur mon manuscrit, comme si elles avaient tenu un c'oupable ; elles s'élançaient d'un endroit à l'autre sur l'indication d'innombrables signets de carton, dont chacun, détail bizarre, était de couleur différente, comme pour exprimer dans l'ensemble toute la gamme de l'indignation. Et cependant qu'il tournait les pages par saccades bourrues, croyant sans doute tirer les oreilles à mon héros, je
considérais le petit foulard blanc dont les ailes s'envolaient dans un vent de tempête, et je considérais le petit béret noir qui, de plus en plus, coiffait son maître fort de travers, et je m'encourageais tout bas de cette hostilité frénétique, je trouvais chacun de ses coups de boutoir plus réconfortant que l'éloge absent: bon ça, bon ça, la pièce ne le laisse pas indifférent, voilà qui me présage une belle bataille, j'aurai contre moi le passé.
— « Voyons, fit Sardou, lorsqu'il m'eut bien voué à tous les diables et que sa fureur enfin apaisée laissa reparaître sa jolie malice, voyons, mon garçon, nous ne sommes pas très loin de nous entendre, je suis résolument spiritualiste et pas plus catholique que vous, mais, avec ça, est-ce que je ne suis pas enchanté que Mme Sardou aille à la messe !... »
L'Aurore, 16 novembre 1908.
l'iNSULTEUR DE JEANNE d'aRC
Solennellement, avec toutes les pompes vaticanes, le pape vient d'agréer les titres de la béatification de Jeanne d'Arc. La pauvre fille!... elle a fait partie d'une fournée : trente -six candidats ont été admis à l'oral par la congrégation des Rites, et, sur ce nombre, trente-cinq Français ; on ne l'a pas jugée assez glorieuse pour représenter à elle seule la France. L'Église fit mieux les choses pour la brûler : soixante et onze prêtres, abbés, chanoines et cinq évêques, toute la cérémonie en son honneur !
Au moins la petite martyre de Rouen, dont le resplendissement du haut de son bûcher a éclipsé dans la nuit des siècles les plus beaux héros de l'antiquité, reçut-elle enfin l'amende honorable des héritiers de ses bourreaux mitres ? Oh ! que non pas ! Bon ça pour de vulgaires protestants de s'avouer coupables en toute loyauté et de dresser à Michel Servet un
monument expiatoire... Le procès de la Pucelle a été passé sous silence. Qui sait môme si son supplice n'est pas un mythe? Nos catholiques devraient bénir M. Thalamas et l'encourager à tout démolir, le bûcher surtout.
Mais, en revanche, on a découvert des miracles à la « relapse ». De son vivant, et sans parler de son prestige étrange sur les combattants, dont elle exaltait les victoires, si elle ne les organisait pas, je lui reconnais un premier miracle qui est consigné au procès-verbal de son jugement. Ses réponses si candidement sublimes aux questions de ses inquisiteurs qui s'ingéniaient à lui violer l'âme, démontrent chez la pastourelle illettrée une profondeur d'intuition religieuse qui, non seulement la place infiniment au-dessus de ces docteurs sacrés, mais l'apparente à François d'Assise et à Jésus-Christ. De cela, et pour cause, Pie X ne lui a pas tenu compte.
Non, c'est dans sa carrière posthume qu'on lui a cherché des actions d'éclat. Hé bien ! j'en tombe d'accord avec la congrégation des Rites : son plus grand miracle a suivi sa mort. Et c'est sa légende que je veux dire, légende où la France s'est réalisée, création commune de tout un peuple, seul mysticisme dont il soit capable, incarnation et symbole sans tache du patriotisme qui, dès sa naissance, prophétisait sa formule à venir: l'indépendance, non la conquête ! Que nous importe que la figure actuelle de la vierge-archange soit infidèle à l'original ? Pour nous seuls, Jeanne d'Arc est intangible, puisque
Jeanne d'Arc c'est une Idée. Mais nos « patriotes », comme nos croyants, sont matérialistes ; ils ne renouvellent pas et ils n'augmentent pas l'âme des héros; ils se prosternent devant leurs ossements, ils donnent de la gueule devant leurs statues; ils ont tout à craindre de la critique d'Anatole France, car il n'est qu'un recours contre l'histoire, c'est la poésie ; on ne mine pas les faits, on les domine. Et ils tuent leur dieu par le fétiche.
Donc, savez-vous ce qu'a inventé le pape pour faire grâce à Jeanne aux yeux de l'Eglise dont elle eut le tort d'être victime? Plus de quatre cents ans après sa mort, elle s'est à nouveau manifestée sur notre planète. Oh ! ce ne fut plus pour sauver la France, pas même pour empêcher les inventaires (1), ce qui aurait dû être son premier devoir. Non, simplement, elle a guéri en 1891 la sœur Sagnier d'une ostéopériostite (sic), puis, en 1893, la sœur Authier, d'un ulcère au sein, et enfin, en 1900, la sœur Thérèse, item d'un ulcère à l'estomac ! ! ! Et vous prétendez que c'est Thalamas qui est l'insulteur de Jeanne d'Arc ! M'est avis à moi que c'est le pape qui outrage la conscience française en lui bêtifiant son héroïne, et l'intelligence française aussi, qu'il croit à la mesure des cerveaux canaques. Voilà ce qu'il en coûte de truquer l'histoire quand elle vous gêne, voilà le châtiment de l'hypocrisie par le crétinisme et l'abjection.
Allons, Saint-Père, dans quelques années vous
(1) Sous le ministère Clemenceau.
canoniserez la sorcière relapse : ce n'est plus l'affaire que d'un peu de pus ou de quelque gangrène complaisante. Mais n'espérez point, pour suprême souillure, lui passer au front l'auréole en toc : elle en porte une qui est en vraie flamme ; c'est Tévêque Cauchon qui l'a allumée et votre eau bénite ne Féteindra pas !
L'Aurore, 17 décembre 1908.