LE RECOURS AU SYMBOLE
Voici que « Jehanne la bonne Lorraine », de sa niche gothique où le premier la dressa Villon parmi les dames du temps jadis, saute tout à coup dans la plus furieuse actualité. De la cour de la Sorbonne aux voûtes vaticanes, son nom fait dans l'air un grand vacarme, bercé là-bas sur l'aile majestueuse du plain-chant, hurlé ici en des cris canailles à la Cambronne... Et j'aime mieux le soupir de François Villon où s'exhalait, pour la « bonne Lorraine», la tendresse naïve du pauvre peuple ! Étrange façon qu'ont nos modernes de la béatifier. Dans le pieux dessein de lui faire pardonner par l'Eglise la faute qu'elle commit de se laisser brûler par les prêtres, Pie X vient de la déshonorer en la gratifiant de quelques miracles si répugnants qu'elle a hésité près de cinq cents ans à les accomplir. Et, d'autre part, pour faire oublier que c'est un roi de France qui
l'abandonna à son destin, nos jeunes royalistes qui, depuis des mois, remplissent de ses louanges des gazettes spéciales, n'ont trouvé encore, pour servir sa gloire, que des coups de poing, et pas une idée, pas une intuition !
Venons donc au secours de telle indigence en posant ici la seule question de quelque intérêt que suggèrent ces disputes d'énergumènes. En présence des progrès impitoyables de la critique, l'orthodoxie patriotique se voit aujourd'hui, à l'égard de Jeanne d'Arc, dans une situation très analogue à celle de l'Église à l'égard du Christ. Les modernistes ont offert au pape une chance de sauver la tradition en n'attribuant plus à la légende du Nazaréen qu'une valeur morale de symbole, invention sublime de l'humanité en quête d'idéal. Mais Pie X, tenant bon pour le fétichisme deTHomme-Dieu, détourne ainsi les générations contemporaines de perpétuer le chef-d'œuvre d'un christianisme spirituel.
Nos patriotes vont-ils, à leur tour, immoler Jeanne d'Arc à l'obstination d'une orthodoxie insoutenable ? Certes, sa figure est moins menacée que celle du Christ. Nous savons sur elle, de science certaine, infiniment plus de choses que sur Jésus, et le dogme de Jeanne importe bien moins à l'avenir de la France que le dogme de Jésus au sort de l'Église. Mais nul n'empêchera la critique aiguë et adamantine d'Anatole France, pour ne pas citer M. Thalamas, de restituer la vie de la Sainte nationale sous un jour plus vrai d'humanité. Au lieu de crier à un
sacrilège imaginaire, les patriotes devraient, eux aussi, recourir au salut de la tradition par le modernisme, en adoptant le mythe volontairement et consciemment comme un symbole. Qu'importe que le cœur de la France ait créé la légende de Jeanne, si la légende servit elle-même à créer la France ! Voilà le miracle dont ne s'est pas avisé Pie X. Et libre à nous de revivifier et de réaliser la légende... Mais nos patriotes, comme nos catholiques, ont la dévotion si matérialiste !
Le Siècle, i3 février 1909.