LE BAISER D ADIEU
Pour peu que je fusse un journaliste conscient des devoirs que lui impose la conception la plus récente de sa profession, je vous dirais, sans avoir quitté mes pantoufles, que j'arrive de Rome où j'ai assisté à la béatification de Jeanne d'Arc, et même interviewé le Saint-Père, qui m'a pris pour un enfant de chœur... Il n'en est rien, et j'ai vu néanmoins, d'un regard véridique, la cérémonie de Saint-Pierre de Rome. Car il m'a suffi, pour l'évoquer, de me reporter à mes souvenirs d'il y a cinq ans, alors qu'en effet, je fus témoin, après l'élection du pape Sarto, de sa première entrée dans la basilique. Tel les télégrammes nous l'ont représenté l'autre jour, tel il m'apparut en cette circonstance solennelle : les paupières baissées dans une attitude de douloureuse humilité, presque de contrition accablée sous le poids d'un honneur dont il se sentait vraiment indigne ; honteux et in-
quiet de se voir juché sur la sedia gestatoria au-dessus des myriades de têtes, comme une bonne grand' mère qu'on aurait contrainte à tenir le rôle de Sardanapale dans un opéra de Monte-Carlo : à telle enseigne qu'une femme du peuple à mes côtés ne put réfréner cette exclamation, les larmes aux yeux d'attendrissement : povera vecchietta, la pauvre bonne femme !
Aussi, l'autre jour, lorsqu'au sortir de la cérémonie, passant à portée d'un drapeau français qui pendait de la voûte, Pie X s'en saisit spontanément et le porta à ses lèvres avec passion, conçois-je l'émotion poignante de la foule, bientôt suivie d'une exultation délirante : car le premier de ces deux mouvements je l'ai partagé au simple récit de l'incident. La beauté du geste instinctif du pape est dans le désespoir qui l'a dicté. Gage prophétique d'une nouvelle alliance du trône vermoulu et de l'autel en ruine ! se sont écriés nos braves royalistes, sans réfléchir que le drapeau ainsi embrassé n'était pas le blanc à fleur de lys, mais le tricolore de la Révolution, qui recevait l'hommage du vaincu, le baiser d'adieu de la papauté à la France !
Peut-être même s'y mêlait-il l'effusion d'un soudain repentir vaguement ressenti et ingénument exprimé, comme après avoir outragé une femme on se jette à ses pieds pour lui baiser le pan de sa robe. . . Car elle a été vraiment complète la cérémonie du grand outrage : il ne se pouvait point de pire affront à la conscience du peuple français. De la libératrice
du territoire, de la vierge mère de la patrie, pas un mot ! De ce miracle d'âme, le plus beau de l'histoire, de cette intuition d'un génie candide qui devançait les temps de plus de quatre siècles, pas un mot 1 Insulteur de Jeanne comme jamais Thalamas ne l'a été, le pape n'a trouvé à célébrer en la Sainte de France qu'une vertu paresseuse de rebouteuse qui ne s'exerça qu'au bout de cinq cents ans au profit d'une « périostite » : heureux encore qu'on n'en ait pas fait l'application à quelque maladie infâme.
Si Rome avait eu la noble franchise de Genève qui a fait amende du crime de Calvin envers Servet par un monument expiatoire, elle pouvait allumer magnifiquement le flambeau de la glorification aux tisons du bûcher, qui brûle toujours ; elle a préféré multiplier les hypocrites cierges d'une triste bêtification pour tenter de couvrir sous leurs clignotements le flamboiement du bûcher des prêtres ; et sur tous ces cinquante mille fronts des pèlerins français, accourus là-bas pour l'escamotage, plus haut que le baldaquin de bronze, dans toute l'ampleur du dôme de Michel-Ange, le bûcher de Rouen a rayonné d'une splendeur vengeresse dans Saint-Pierre de Rome, comme les libres penseurs romains sont venus le clamer sur le parvis ! Suprême vilenie qui lève le cœur et confond l'esprit: pour plaider la cause de Jeanne d'Arc, les prélats de son propre pays de France, depuis des années, ont versé à Rome des millions, de sorte que, littéralement, c'est la victime
qui a payé les frais du Te Deum : Rome a détroussé la martyre I
Et c'est en ce moment que des républicains déclarent qu'ils ne veulent plus de Jeanne pour notre héroïne nationale, parce que les curés la leur ont gâtée? Plus que jamais elle est triomphante sous le nouvel outrage de ses bourreaux ! Et pour tout Français, tout républicain, tout penseur libre, désavouer aujourd'hui sa légende féconde, serait le fait d'un homme qui renie sa fiancée, parce que, sournoisement, à l'ombre d'une crypte, un Claude Frollo l'a voulu violer !
Le Siècle, 25 avril 1909.