‹ Les idées en marcheChapitre 10 sur 57 · LES GRANDS ÉVOLUTIFS S · texte numérisé non relu

LES GRANDS ÉVOLUTIFS S

Ici le changement se produisit sur ie vcrsaut ascendant de l'âge, ot Renan quitta la Toi pour la raison en plein développement de celle raison, de vingt à \ingt-cin(] ans. Pourtant le récil de celle conversion inverse fait frissonner. Si i'esii est une chose atroce, que penser de cet exil délinitif qui fit délaisser au jeune séminariste toute sa tradition catholique et bretonne? S'il resta longtemps en Tue des côtes, son lécit ne nous le dit pas ; mais le tour même de son esprit et de ses œuvres ultérieures le laisse supposer. A l'observer de près, celle évolution de Renan semble encore plus douloureuse que celle de Toltsoï. Ils sont rares, le» savants vieillis qui ne se plaignent point amèrement du froid déchet que laisse la science. L'amour, dans son acception la plus vaste, est le mobile humain supérieur. Or le croyant qui met sou amour en Dieu, c'esl-à-dire dans l'inaccessible, doit trouver les joies de la réalité souvent faibles, même quand il a perdu la foi, puisque, hélas! les évolutions ne suppriment pas le souvenir... Au reste, à quoi Renan applique-t-il sa nouvelle conscience, sa conscience uniquement scientifique? A l'étude de la religion. Son œuvre est un long, un subtil lilonnemcnl autour de son passé mort. C'est ce qui lui donne son charme de tristesse. On y sent à chaque page la grâce remplacée par la gr&ce.

Après de multiples hésitations dont il nous a laissé les sinuosités douloureuses, l'élève studieux du grand séminaire se décida k interpréter rationnellement les admirables œuvres métaphysiques de Kant, Hegel, Fichle et Herder, auxquelles l'initia sa sœur Henrielle. Atteint de sa fameuse

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encéphalite, il écrivit d'une plume verveuse l'Avenir de la. science, ouvrage où les idées bouillon- Dent, Mais cet autel nouveau, passée la flèvra juvénile, dut lui paraître souvent désert. Quand il approfondit ensuite les penseurs qui l'avaient entraîné, il dut s'apercevoir qu'il avait faussé leurs directions. En oITet, ces constructeurs de systèmes cherchaient plus ou moins consciemment, ainsi que l'explique leur subtil contemporain, le très ignoré Georges Hamann, à créer des religions intermédiaires, à donner au piétisme un sens logique. La Critique de la raison pure, la Méthode de la vie bienheureuse, on peut les considérer commâ des développements de la pensée universelle et mystique par la pensée individuelle, comme des racontars divins. Ces hautains monuments soat bien proches de la cathédrale ; ce gothique de l'idâe exprime ainsi que l'autre l'elTort pour manifester ce qui est au-dessus et au dedans de l'homme. A.isorber la nature, la waraliser, se replier ensuite sur ce cœur des choses et faire qu'une longue suite de théorèmes aboutisse k une prière autrement haule et saisissatilo que celle sur l'Acropole, voilà ce qui est rcsseiiliel pour lesmélajihysiciens, et ce qu'avec tout le respect qu'on lui doit a paru mal comprendre l'auteur de la Vie de Jésus.

Comme troisième type d'évolution, nous avons celle d'Auguste Comte. On sait comment, après avoir péniblement consiruit cet immense échafaudage, de la raison qui monte des sciences exactes aux sciences naturelles et sociales, l'architecte lui donna une vague apparence d'église et planta une croix au sommet. Certes, cette croix n'avait rien

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d'orthodoxe, mais elle n'en liîmoigiie pas moins lUi .(■bangemcnl. mural du philosophe. Ce brnsiiiie t\Étour d'Auguste Comte, qui partage encore aujourd'hui ses disciples, offre des analojfies avec celui de .Tolstoïen ce qu'il va du réel au mysticisme, au lieu que celui de Reuan va du mysticisme au réel. Mais tandis que le penseur russe met tous les humains surle môme raugetsouhaite une foule de bienheureux sur la terre, foule dans laquelle lui-même ne demande qu'à se confondre, Auguste Comte fonde une religion hiérarchisée assez analogue à sa hiérarchie scientifique et divinise surtout ses passitms personnelles. Il myslicise en autoritaire, alors que Tolstoï moralise en démocrate.

Quant aux causes de ces évolutions, il en est de proches et de lointaines, d'intimes et d'extérieures. Suivant qu'elles coïncident avec le mouvement général des esprits, à l'époque où elles se produisent, on qu'elles le contrecarrent, elles exercent une influence immédiate ou bien constituent une sorte de réserve intellectuelle. Les temps étaient admirablement préparés pour la Vie de Jésus. Ainsi s'explique le succès d'un livre après tout médiocre, eu égard au sujet qu'il traite, et où le paysagiste parait supérieur au penseur. Pour raconter cette vie, lumière de tant de vies, soulagement de tant de désespoirs, source de tant d'images bienheureuses, il falIaituneAme légendaire. L'analyse, la critique, lalinesse, voilà de piëlres. outils à qui veut sculpter un buste dont chaque atome est une conscience. Parconlre, l'heure du Salut est en vous est prématurée. Qu'importe! le sublime peut attendre; le médiocre seul est pressé.

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Ci'ti divers exemples ont pour but de jeter les grandes lîgaes d'une élude qui pourrait avoirqu^ques profils. Assimiler les génies aux Fous eet trop facile, d'aulunt plus que nul n'a encore compris le génie ni la folie. Ne vaudraiL-il pas mieux chercher k se rendre compte des hautes vsyialions de l'esprit humain? Dans la ^ie, la litlôrature, la philosophie, la science, la politique, nous trouvons à chaque pas des points de repère nets, visibles, langibles. Ce qui nous passio.irie dans les biographies imporiHntea, cest que nous y découvrons, grossis et ma;iifestes, les phénomènes de notre propre existence. Il serait à souhaiter qu'un nouveau Plularque éciivit des vies d'hommes illustres où nous assisterions non plus seulement aux circonstances qui les illustrèrent, mais aux évolutions intérieures qui font d'un réaliste un mystique, d'un philosophe un apôtre, d'un autoritaire un libéral el d'un froid observateur un cœur passionné. Apprenons à voir l'Ouger les choses et les êtres qu'une grossière apparence nous fait croire immobiles.

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