‹ Les idées en marcheChapitre 11 sur 57 · A PROPOS DU ROMAN RL'SSE · texte numérisé non relu

A PROPOS DU ROMAN RL'SSE

La littéralure russe fut vraiment pour le public français une révélation de ces dix dernières années. Od ne connaissait guère que TourguénelT et parce qu'il habita longtemps Paris. Or j'avoue en toute fraDChise que ces scènes de la vie seigneuriale et rustique, que ces contes passionnés et moraux, encore que d'allure élégante et semés de jolis paysages, me paraissent seulement délicieux d'observation et de peinture à côlé des œuvres hautaines de Gogol, de Tolstoï et de Dosloïewsky. Je ie trouve, ce TourguénefF, qui eut, d'ailleurs, tant de succès d'élite et de foule dans son pays, moins slave que ses grande co m patriotes. Oui, ceux-ci nous transportent dans une atmosphère neuve ; ils renouvellent notre sensibilité.

L'important, en elTet, quand nous ouvrons un livre étranger, n'est pas d'y trouver des traits de mœurs ignorées et de curieux détails. Ce sont [k oommeces locutions ou idiolismesque soulignent des ilaliques, qu'explique une note du traducteur. On en a vite pris son parti. Mais sentir se développer en soi une sorte de faculté nouvelle de comprendre ou de s'émouvoir, élargir son horizo:) vital

ù la faveur d'un mirage d'au delà les frontières, voilà uao joio noble et IraDsportaute. Je crois fermemeQt que chaque ëlre possède en lui des germes liilenls, de quoi faire un mathémalicien, un naturaliste, lia conquérant, un amoureux, un crimiDol, iiu lou, uu prophète. Je crois même qu'un homme d'une nationalité quelconque, un Français, par exemple, a en lui à l'étal de bourgeons ces formes d'esprit qui, développées, sont les caractéristiques nationales d'un Orientai, d'un Asiatique, d'un Kussc, d'un Espagnol ou d'un Anglo-Saxon.S'ileat, en un mot, entre lea races des dilTérences profondes, chacun possède en soidequoi lescomblerpsr l'initiation et par l'éducation et, plus t'intalligence <ist vive et souple, plus elle est prompte ;l CCS .icquèls, à ces mélamûrphoses qui sont les voyages imaginatifs. L'axiome célèbre :' On est autant de fois homme qu'on sait de langues, n'est pas exact. On est autant de fois liomme qu'on a pénétré l'esprit de nationalités différentes.

Ace point de vue, l'école slave est admirable. D'abord, la littérature russe nous offre des types très tranchés, hommes et femmes,d'un relief,d'une vigueur superbes et à tantde facettesquel'un d'eus pris au hasard reflète toute une classe . Le Nozdi-ev de Gogol ; le Prince André; le Pierre, laNaiacha deGuerreet Paix ; \e Lé cineû' Anna KtLré' nine ; VOblomoff de Gontcharof ; le Razoumi^ kine et le Porphyre, la Sonia de Criine ei Châtiment, VAlioscha des Frères Karamazov,' voilà, pêle-mêle, une série de personnages, tous déterminés, inoubliabl'ts, de toutes les situations,

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de tous ies tempéraments, de toutes les professioas, dont cliacuii porte un fardeau sentimental et spécial, cil l'on retrouve cependant, commun à la multitude des fardeaux, le môme objet singulier, de forme, de structure, de sens, d'utilité particulière, un petit morceau de la terre russe sculpté eoefllgie tiumaine.

Si nous faisons tourner cette statuette, nous y remarquons de suite une infinie complexité sentimentale. Les races latine et anglo-saxonne ont une séparation très marquée, une cloison dure entre la raison et l'émotion. Elles ont produit dans le premier ordre des métaphysiciens sublimes, dans le second des poètes non moins sublimes. Mais ceuxci, à de très rares exceptions près, chantèrent toujours ies harmonies naturelles.Oui, les plusraffinés, les plus mêlés, les Novalis, les Rossetti, les Whitman, les Léopardi, les Baudelaire décrivent dans le ciel moral leurs immenses trajectoires dehimière et de frisson et ne rompent jamais la courbe. Au lieu que Dostoïewsky, par exemple, le plus savoureux des Russes, se meut continuellement dans une sorte de philosophie sensible qui part de joie et peine pour aboutir t une mystique étrange, où planent l'énergie, le remords, le pardon, la pitié. Si la Russie n'a pas produit de grand philosophe, elle peut présenter à l'admiration universelle des livres tels que les Possédi^s, les Frères Karamazov, ces Atrides slaves, la Sonate à Kreuzer où ies tremblements de nerfs mettent à jour de profondes, d'étincelaotes pensées, révèlent de prodigieux systèmes sous-cutanés et souterrains.

Dostoïewsky parle, je ne sais où, du paysan

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russe qui reste douze heures immobile, assis dans laplaiiic, comme en cxlase, et qui se lèvera brusquement et courra accomplir un acte excessif, abominable ou héroïque, selon le tour qu'aura pris son iucouscienle rêverie. Voilà sans doute uu des Irails de la race slave ; la réceptivitii sans bornes. Les autres Européens n'admettent en sensations, réflexions, connaissances, etc., que ce qu'ils peuvent organiser, parquer dans les barrières assez étroites dateur enlendemeiit. Les concitoyens de Tolstoï so laissent littéralement traverser par le monde eslérieur,et la moindre secousse a dans ces esprits ïierges des retentissements terribles. A travers tous ces romans, il est question des idÉos nouvelles, poliliques, philosophiques, scientiliqnes, religieuses et sociales. Or les personnages qui leur donnent aaitc en sont malades. Pour eux rien de superficiel. lU analysent tout. Ils iuduisentet déduisent. Semblables à des femmes très impressionnables, ils tirent des moindres généralités les applications particulières. Quels singuliers nomades de la sensibilité ! Rien ne les tixe ici ni ne les attache. Au plus fort de la passion ils s'arrôleol pour réfléchir, se demander si réellement ils aiment, s'ils ont choisi la meilleure voie. Sans cesse ilsontle besoin de l'aveu, la manie de la confession. Ceci se mêle dans leurs âmes d'une manière assez confuse à des aspirations incroyables vers la liberté, celte liberté intérieure qne parait seule donner la servitude religieuse. Et, comme des croyants que la foi vaabandouner^ ils sont accablésde scrupules, ils morcellent leurs ardeurs en superstitions. Dans Tolstoï, dans Dostoïewsky, même dans Pouchkine, on

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uQe théorie du sacrifice comme apothéose de la couscieiice qui paraît bien un Irait national profoDtl ; et c'est par là que l'àme slave va rejoindre l'âme asiatique. Nous connaissions déjà colle dynamique morale, ce bré\ia!re de l'cfforl idéu! par l'abandon de soi-même. De telles théories appartiennent au boudhisme plus encore qu'au christianisme primitif. Là aussi l'on trouve ces labyrinthes de métaphysique sensuelle, ces jeux du raisonnement et de la douleur où se complaisent les auteurs russes ; peut-être le mot de leur originalité psychologique eat-jl dans ce fait que, placés au confluent de l'Europe et de l'Asie, ils participent aux deux génies.

Quittant maintenant ces remarques ethniques pour nous attacher aux qualités purement littéraires, nous devons encore et surtout admirer. Les Russes ayant l'amour de leur race ont le sentiment vif de l'histoire. Guerre et Paix est aujourd'hui classique en France. L'art décomposer, qui failles trois quarts de l'artiste, a rarement été poussé aussi loin que dans cette extraordinaire mise en œuvrede remarques,'docunients et souvenirs. Quelle belle vie que celle de Tolstoï ! Celui qui part de ces immortels romans de la réalité pour aboutir & la mystique sociale, après avoir passé par une crise de pUié et de renoncement sans exemple, n'a-t-il pas accompli la plus haute évolution qu'on puisse rêver ? Nul auteur, à aucune époque et dans aucun pays n'a jamais parlé de la mort avec plus de force que lui. Il la décrit avec une netteté, une certitude mate et froide et en même temps une richesse de détails telle qu'il semble l'avoir expéri-

menl.ée! — Un antre bijou histoririiie, Tarass liùulba, lui serti par Gopo!. Comme vigueur de reconstitution sauvagerie, oLjec-tivité, je trouve cette nouvelle cosaque bien supérieure à Sslambâ, qui présente avec elle plus d'une analogie. — Une preuve do la malléabilité qui perixietau génie slave de subir toutes les empreintes de son imagination est encore fournie par la Puissance des Ténèbres. Faire parler des brutes dans un relief tel que l'alroce atteigne au sublime, la difficile besogne I Les Paysans de Balzac ne déploient pas une horreur chaotique comparable à cette tragédie entre un poêle et une soupente. Là rampent dans l'obscurité des larves indistinctes où s'organise lentement l'esprit du mal. Comme qualité de noir et comme impression pessimiste, ce drame aux lignes lr6s simples dépasse Schopenbauer. C'est un Richard I/I rustique.

L'angoisse et la terreur ont leur royaume chez Dostoiewsky.Tous les sens sont pris à la fois comme dans un vertige épileplique, et, quand il y a meurtre, l'odeur du sang se mêle au cri étouffé, à l'éclair du couteau, à des restes d'alcool, à de chauds, de désolants crépuscules, à toute une atmosphère de scélératesse. L'acte accompli, le meurtrier hagard ne reconnaît plus ses mobiles ; il les palpe dans la nuit de son âme, d'une main tremblante. Ensuite, après de poisseux marécages, monte et grandit en lui l'arbre du remords. L'amour traverse ces horreurs, éclaire, apaise, purifie tout.

Il n'y a pas plus de conclusion à formuler nîdedé- Hnilion à chercher devant le roman russe que devant un superbe paysage. Tous deux rythment

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le cœur et l'espril. Certes, cette littérature a connu la nùtre, certes, elle eu fut impressionnée. Hais, réfractés par Je profond miroir slave, nos rayons nous reviennent avec des courbes et des couleurs nouvelles, éveillent dans nos cerveaux logiques des parties de sensibilité (rouble, correspondantes k celles- qu'ils avaient été frapper et stimuler làbas. Ainsi communient les nationalités.

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11 semble que la crilique tende à quitter de [jIus en plus le domaine des apprôeiaLiaiispersoiinelIeg, le subjectif, pour se concentrer dans l'étude indépendante dea hommes et des œuvres, dans l'objeelivité. C'est dire qu'elle devient moins un art qu'une façon de science, encore peu organisée, mais désireuse avant tout do déductions et d'exposés lucides.

Certes, elle eut sa beauté, la critique romantique [et il semble que ces deux termes jurent ensemble); le tourbillon tumultueux du stjle roulait quantités d'idées brillantes. Parfois la métaphore faisait découverte ; uDe image exquise fixait une formule vraie. Mais la personnalité de l'auteur, toujours mise en avant, fatiguait. M6me quand il combattait pour autrui, il avait encore l'air de soutenir sa propre cause, son clan, son domaine. U* est resté des morceaux admirables, dont la place est marquée dans les anthologies, qui donneront Il beaucoup d'espriLs leur élan et leur rylhme : voici les ruissellements de pierrenes de Jules Janin, le lourd brocart lamé d'argent de Saint- Victor. Nous (entendons toujours les coups irrésistibles du crucifix rustique qne manœuvrait Veuillot. Plus par-

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liai encore et plus liâlif, mais prompt aux trouvailles de liariltesse et bouillonnauL comufie une cuvée de cidre, c'est Barbey d'Aure\illy, Cependant le profond Baudelaire a poussé la sensibilité en art jusqu'à en devenir un intellectuel pur. Sa nerveuse argumentation ne cesse de saislruos esprits. Il n'a, par un choix excessif, que peu de mois à sa disposition, mais ils enserrent étroitement ses impressions raffinées et justes, et chaque idée se fige eu aphorisme. Au contraire, Théophile Gautier est empereur du vocable, orne d'épithètcs irréprochables l'élégant, le scintillant spectacle qu'il se fait de ta lilléralure et du monde. Or, si grands que soient CCS noms, auxquels on en pourrait accoler, subordonner bien d'autres, c'est è, peine s'iU méritent le tilre de critiques, tant l'idée que l'on se fait aujourd'hui de cette fonction diffère de celle qui les animait.

Les deux véritables précurseurs de la critique objective sont, en France, Sainte-Beuve et Philarète Chastes. Du premier l'œuvre est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Remarquons cependant combien sa conception de la critique s'est élargie h mesure qu'il avançait dans l'étude et la rétlexion. Bornée d'abord à la littérature et, dans la littérature, à des dissertations toujours lumineuses, fréquemment passionnées et injustes, elle s'est étendue non plus seulement à l'expression restreinte ou exagérée delà vie par l'art d'écrire, mais à cette vie elle-mëme,si complexe, inépuisable réservoir de l'imagination et de l'observation. Oui, l'esprit qui se donnait à l'aride besogne de Port-Royal, soumettait un scepticisme foncieràla

fis l.liS IDÉES EN MAnCllE

dure Jiaci[iline janséniste, qui admirait ce volcan de Proudlion lançant des laves d'une forme imprévue et neuve, plus rouges aujourd'hui que jamais, qnî cherchait le mystère de i'àme stratégique dans les agitations de Jomini, cet esprit-là était attemt de la haute curiosité et tournait ia critique en science véritable. Nous sommes loin des combattants, des partisans do l'arl pour l'art. Des enquêtes idéales et morales, l'histoire et le classement des idées, des caractères, des tempéraments, la carte de l'esprit humain dressée peu k peu en allant des capitales aux bourgades, des océans aux fleuves et canaux, c'est ce qu'a voulu Sainte-Beuve, c'est ce qu'on n'a vu que plustard. Quant à Philarète Chasles, il n'a vraiment passa'place. Il n'est jamais cité. Ses partisans sont rares. U en est de lui comme de ce grand critique métaphysicien qui s'appelait Augustin Courant et qui n'a plus que les honneurs des catalogues. Néanmoins, Philarète IJhasles a laissé deux volumes de Mémoires et appréciations diverses, une Psychologie sociale, des études sur l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, le moyen âge et notamment le xvi" siècle, qui sont des chefs-d'œuvre de vérité, de justesse et de divination Ce n'est pas l'objectivité complète. De même que Sainte-Beuve, il a ses rancunes, ses mesquineries, ses indignations. Il le vaut pour l'érudition, la culture, et le dépasse par la netteté du trait.

Nou« arrivons ainsi h l'œuvre de Taine, dont il y a un peu dans toutes les intelligences contemporaines, tant cette œuvre fut impressionnante et marqua l'heure de l'époque. C'est là qu'ont été formulées, on sait avec quelle vigueur et quelle

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amplitude, les règlea de la critique scieolifique. Elles trouvaient simultanément uu autre défenseur dans Jules Soury, superbo représentant de la pensée française et nourri, lui aussi, de littératures étrangères. Suivircol les essais délicats et nuancés de Paul Bourget, la tentative de critique médicale prématurée, mais intéressante, et depuis maintes fois plagiée, de llennequin, En ce moment enfin, M. Bninetière donne un intérêt à des questions qui semblaient épuisées, par un groupement fécond des phénomènes littéraires d'après la doctrine évoliitionniste.

Cette vue k vol d'oiseau et nécessairement fort incomplète de la critique française dans ces soixante dernières années n'a pas d'autre but que de rendre plus manifeste la tendance, signalée au début, du subjectif vers l'objectif qui entraîne invinciblement les observateurs. La science doit elle, en cette matière, côtoyer ou envahir le domaine de l'art? Une stricte, une impersonnelle analyse estelle destinée à remplacer les enthousiasmes ou les indignations d'autrefois ? Tel est le problème que quelques-uns considèrent comme résolu par les événements, d'autant plus trouble pour ceux qui savent ta part de la mode.

D'abord, si la critique doit devenir une science pure, il lui faut sa méthode à elle. Qu'elle s'appuie sur une méthode extérieure et elle deviendra ' défaillante. A la suite de son livre curieux et documenté, llennequin donnait un modèle, un schéma de son jugement avec Victor Hugo comme exemple. Après six pages d'analyse serrée, de dispositifs adroits et de divisions innombrables, il aboutissait

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dure discipline jaDséniste, qui admirait ce volcan do Proudhon lançant des laves d'une forme imprévue et neuve, plus rouges aujourd'hui que jamais, qui chercliail le mystère de l'âme stratégique dans les agitations de Jomini, cet esprit-là était atteint de la haute curiosité et tournait la critique en science véritable. Nous sommes loin des combattants, des partisans de l'art pour l'art. Des enquêtes idéales et morales, l'histoire et le classement des idées, des caractères, des tempéraments, la carte de l'esprit humain dressée peu à peu en allant des capitales aux bourgades, des océans au-v fleuves et canaux, c'est ce qu'a voulu Sainte-Beuve, c'est ce qu'on n'a vu que plus tard. Quant à Philarète Chasles, il n'a vra-ment pas sa 'place. Il n'est jamais cité. Ses partisans sont rares. 11 en est de lui comme de ce grand critique métaphysicien qui s'appelait Augustin Cournot et qui n'a plus que les honneurs des catalogues. Néanmoins, Philarète Chasies a laissé deux volumes de Mémoires et appréciations diverses, une Psycliolorjie sociale, des études sur l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, le moyen âge et notamment le xvi* siècle, qui sont des chefs-d'œuvre de vérité, de justesse et de divination. Ce n'est pas l'objectivité complète. De même que Sainte-lieuve, il a ses rancunes, ses mesquineries, ses indignations. Il le vaut pour l'érudition, la culture, et le dépasse par la netteté du trait.

Nous arrivons ainsi â l'œuvre de Taine, dont il y a un peu dans toutes les intelligences contemporaines, tant cette œuvre fut impressionnante et marqua l'heure de l'époque. C'est là qu'ont été formulées, on sait avec quelle vigueur et quelle

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amplitude, les règles de la critique scientifique. Elles trouvaient simultauiïmont un autre diifenseur dans Jules Soury, superbe représentant de la pensée française et nourri, lui aussi, de littératures étrangères. Suivirent les essais délicats et nuancés de Paul Bourget, la tentative de critique médicale prématurée, mais intéressante, et depuis maintes fois plagiée, de Ilennequin, En ce moment enfin, M. Brunetière donne un intérêt à des questions qui semblaient épuisées, par un groupement fécond des phénomènes littéraires d'après la doctrine évolulionniste.

Cette vue à vol d'oiseau et nécessairement fort incomplèledela critique française dans ces soixante dernières années n'a pas d'autre but que de rendre plus manifeste la tendance, signalée au début, du subjectif vers l'objectif qui entraine invinciblement les observateurs. La science doit-elle, en cette matière, côtoyer ou envahir le domaine de l'art? Une stricte, une impersonnelle analyse estelle destinée à remplacer les enthousiasmes ou les indignations d'autrefois? Tel est le problème que quelques-uns considèrent comme résolu par les événements, d'autant plus trouble pour ceux qui savent la part de la mode.

D'abord, si la critique doit devenir une science pure, il lui faut sa méthode k elle. Qu'elle s'appuie sur une méthode extérieure et elle deviendra ■ défaillante. A la suite de son livre curieux et documenté, Ilennequin donnait un modale, UQ schéma desonjugement avec Victor Hugo comme exemple. Après six pages d'analyse serrée, de dispositifs adroits et de divisions innombrables, 11 aboutissait

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dure discipline janséniste, qui admirait ce volcan de Proudiion lançant des lavss d'une forme imprévue et neuve, plus rouges aujourd'hui que jamais, qui cherchait le mystère de l'àme sLratt^giquo dans les agitations de Jomiai, cet esprit-là était atteint de la haute curiosité et tournait la critique en science véritable. Nous sommes loin des combattants, des partisans de l'art pour l'art. Des enquêtes idéales et morales, l'histoire et le classement des idées, des caractères, des tempéraments, la carte de l'esprit humain dressée peu à peu en allant des capitales aux bourgades, des océans aux tleuves et canaux, c'est ce qu'a voulu Sainte-Beuve, c'est ce qu'on n'a vu que plus tard. Quant à Philarôte Chasles, il n'a vra'ment pas sa 'place. Il n'est jamais cité. Ses partisans sont rares. Il en est de lui comme de ce grand critique métaphysicien qui s'appelait Augustin Cournol et qui n'a plus que les honneurs des catalogues. Néanmoins, Philarète Ghasles a laissé deux volumes de Mémoires et appréciations diverses, une Psycholo/jie sociale, des études sur r.\ngle terre, l'Espagne, l'Allemagne, le moyen âge et notamment le svi' siècle, qui sont des chefs-d'œuvre de vérité, de justesse et de divination Ce n'est pasi'objeclivité complète. De môme que Sainte-Beuve, il a ses rancunes, ses mesquineries, ses indignations. 11 le vaut pour l'érudition, la culture, et le dépasse par la netteté du trait.

Nous arrivons ainsi à l'œuvre de Taine, dont il y a un peu dans toutes les intelligences contemporaines, tant cette truvre fut impressionnante et marqua l'heure de l'époque. C'est là qu'ont été formulées, on sait avec quelle vigueur et quelle

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amplitudi?, les règles â& la criliquc scienliilque. Biles trouvaient simultanément un autre di^fenseur dans Jules Soury, superbe représentant de la pensée française et nourri, lui aussi, de littératures étrangères. Suivirent tes essais délicats et nuancés de Paul Bourget, la tentative de critique médicale prématurée, mais intéressante, et depuis maintes fois plagiée, de llennequin. En ce moment enfin, M. Brunetière donne un intérêt à des questions qui semblaient épuisées, par un groupement fécond des phénomènes littéraires d'après la doctrine évolutionniste.

Cette vue à vol d'oiseau et nécessairement fort incomplète de la cri tique française dans ces soixante dernières années n'a pas d'autre but que de rendre plus manifeste la tendance, signalée au début, du subjectif vers l'objectif qui entraine invinciblement les observateurs. La science doit elle, en cette matière, côtoyer ou envahir le domaine de l'art? Une stricte, une impersonnelle analyse estelle destinée à remplacer les enthousiasmes ou les indignations d'autrefois ? Tel est le problème que quelques-uns considèrent comme résolu par les événements, d'autant plus trouble pour ceux qui savent la part de la mode.

D'abord, si la critique doit devenir une science pure, il lui faut sa méthode à elle. Qu'elle s'appuie sur une méthode extérieure et elle deviendra ' défaillante. A la suile de son livre curieui et documenté, llennequin donnait un modèle, un schéma deson jugement avec Victor Hugo comme exemple. Après six pages d'analyse serrée, de dispositifs adroits et de divisions innombrables, il aboutissait

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à ce rëâiiiu physiolo^que que l'auteurde la Légende des siècles devait avoir la troisième circonvolution Trontale gauche ou circonvolution du langage extrêmement développée. Sans doute, mais qu'importe? Où réside l'inlérêt de celte pseudo-préciaion? Autant vaut dire que Victor Hugo possédait un prodigieux vocabulaire... L'inconvéuient de ces généralisalirtus si-ipniitiqiirs rsL aj>paru bien nettement par un certain nombre de tentatives récentes dont la dernière en date est l'étude d'ailleurs curieuse de M. Biiiet sur la psycholojjie des Auteurs dramatiques. Des étiquettes, encore des étiquettes, rien que des étiquettes. M. Binet, qui est excellent pour enregistrer les phénomènes enregistrables sur des appareils minutieux, quand il s'attaque à !a matière littéraire, l'est moins. Puis aller trouver les auteurs est un procédé défectueux. Ils rdconlent ce qu'ils veulent, avec bonne foi, je l'admets, mais avec des embellissements, des finesses, des sous-entendus. La véritable psychologie doit se faire sans étalage d'une science d'ailleurs fragile et d'après les oeuvres qui sont des confessions détournées. Je n'ai pas besoin d'interroger M. Alexandre Dumas pour me rendre compte des sujets qui le passionnent, de la façon dont il les ordonnance, et de son habileté dramatique, et de la préocupation extrémt que lui donnent les conflits de la morale et du code.

La besogne de M. Brunelière est singulièrement intéressante et savante. 11 n'a de préjugés que sur les modernes, mais quand il étudie, par eiemple, la diffusionet la déformation des idées cartésiennes, il augmente la connaissance, ce qui est le premier

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devoir du critique. Néanmoins, il se pourrait que 6on adaptalion, qu'il veut étroite, des lois biologiques de l'évolution aux manifeslalions littéraires, lui laissât quelque jour du d6chet. On jieut noter par-ci par-là des symplùntes de dislocation, de schisme dans l'égiise de Darwin et de Spencer. . Ce qu'il y a de dogme dans Je système disparaîtra. Il restera une commode et somptueuse hypothèse. Il serait fâcheux qu'un vaillant effort littéraire subit le contre coup de la cise. Oui, la critique doit être indépendante même des théories scientifiques, Elle est, certes, un métier aussi difficile que la création directe et son champ d'exploration est sans limites. Elle doit saisir les concordances, tenir compte de l'hérédité, delà spontanéité, de l'époque, des impressions ambiantes, et dégager des lois, ses lois & elle. Cette histoire des variations de l'esprit humain abesoin, comme sa sœur, l'histoire proprement dite, d'une entière liberté. L'analyse trop tendue inflige sa servitude à celui même qui analyse. Un puissant penseur tel que Taine s'est trouvé parfois victime do ses formules, prisonnier des cadres qu'il s'était tracés. Le discernement, le tri lies influences, l'ordonnance des preuves, voilà une rude école. Le style le plus net, le plus naturel et le plus sobre est celui qni convient le mieux. Il ne s'agit pas de dire : J'aime ceci, J'aime cela, dans un langage imaginé. Il s'agit d'apprendre à lire des individualités à travers leurs œuvres, de dégager la part originale qu'elles ont apportée au lot commun. Tenaient- elles à la tradition de leur race?S'en écartaient-elles au contraire, et par quels mobiles? Comment, à ua moment donné, un pays

tout entier eubit-iiune iovasioD intellectuelle? Comment se mêlent les courants? Comment réagit le nationalisme? Comment le pôle des préoccupations morales, sociales ou religieuses changeant, le miroir littéraire reflète-t-il ces voltes loules ou brusques? Comment une même conception des choses courtelle et se modifio-t-elle à travers des génies différents? Voici quelques-unes des innombrabk's questions auxquelles doit nipoudre le vrai critlquo.

Toutefois, comme l'homme est toujours présent derrière son œuvre même là pins abstraite, te tempérament du critique ne pourra jamais s'effacer devant les faits. Ses préférences le trahiront. En vain il voudra enrayer sa verve, prendre une tenue de laboratoire. Sa science comporte une certaine passion, suffisante pour amplifier l'erreur. L'idée qu'il influe sur l'opinion le soutient. En réalité, il est dans la marge, illustre seulement cette opinion. Mais il peut arriver que ces illustrations aient assez de relief pour primer l'intérêt des textes. Il est trop clair que les expansifs iront toujours au lyrisme, les desséchés k la logique, les Imaginatifs à l'outrance et les observateurs au réel. Croire qu'il enraye ces mouvements ou simplement qu'il les dévie serait chez le critique folle vanité. Il les constate, il les note et inscrit le long des forces littéraires le dessin de ces forces et de leur résultantes. Intéressant tableau qui rétablit l'accord entre l'art et la vie.

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