‹ Les idées en marcheChapitre 12 sur 57 · LA LIBERTE D'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

LA LIBERTE D'ÉCRIRE

Le hasard a réuni sur ma lable quatre volumes de styles, d'époques, d'intentions, de caractères fort différents :Ie Discours sur la. servitude roloiitaire, les Lettres persanes, le Contrat social et Tes Paroles d'un croyant. Des deux premiers, la moelle est extraite. Les redoutables vérités qu'ils enfermaient sous la forme du pamphlet direct ou sous celle d'allusion sont aujourd'hui entrées dans le domaine des faits, domaine vite délabré, où les ruines mêmes sont éphémères, qui cependant é|)uise les intentions des architectes. Quant au petit livre de Rousseau et à celui de Lamennais, ils sont encore si brûlants que le moindre de leurs paragraphes pourrait causer une révolution. Le terrible est de songer que toute parole émise doit s'accomplir et qu'il n'est si étrange paradoxe qui, une fois conçu par l'esprit humain, ne cherche éperdument à vivre et à agir. Cette dernière loi, que j'aurais pu formuler de fagon plus pédante, réduit k néant tout effort tendant à limiter la liberté d'éorire. Le seul résultat de la contrainte est d'exaspérer les passions, en les privant de leur issue par l'impri-

merie, de fatisser les genres et de pousser aux mauvaises comparaisons historiques.

En réalité, il n'est pas un ouvrage important dsna les temps modernes qui n'ait plus ou moins manifesté l'esprit d'opposition. Cet esprit, qui parait détestable à beaucoup de gens, par l'ignorance où ils sont des conditions de la pensée, est le levain de toute nouveauté. Celui qui est content des choses établies n'a qu'àae taire et à jouir tranquillement de son bien-être. Les cris d'optimisme n'ont guère d'écho. Le monde est aux cœurs révoltés. Voyez Rabelais et sa fureur allègre qoi ne ménage rien, n'élude rien, n'adoucit rien; lisez le livre de Montaigne sur les Cannibules, la quatrième partie de Gulliver, l'Enfar du Dante, les pamphlétaires de la Réforme, toute la lignée des ironistes français qui va de Molière et des ProvincialeB à Candide et à Diderot. Ce ne sont qu'attaques et clameurs contre les souverains, les moines, les piêti'eij, \ev f;uerriers. les juges. Un gou- Teruement autoritaire trouverait, dans chacun de nos auteurs classiques, de quoi le faire pendre dix fois. Or il n'y a pas de tyrannie qui ait empêché les choses nécessaires d'être dites, les paroles fatales d'être prononcées, les hypothèses dangereuses de circuler, et le pis est que les plus grands talents ont toujours prêté leurs forces vives à ces coupables manœuvres, se sont toujours môles de ce qui ne les regardait pas, ont violemment protesté contre des abus dont ils ne souffraieat point. Et le comique est que les pouvoirs constitués n'ont ja~ mais cessé de fabriquer des b&iUons, des étoupes, des délateurs et des diffamateurs, lesquels, par in-

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fortune, furent toujours des écrivassiers fades i

C'est qu'en effet la principale beauté de la iitlôrature, c'est de redresser les torts et de s'indigner des injustices. L'éloge de la tour d'ivoire a été fait mille fois. De grands noms se sont même abrités derrière ses mélancoliques créaeaux et de là oat promené leurs placides regardssur la tumultueuse' surface des agitations d'ici-bas. Mais cette supériorité-là n'est qu'illusion. Plus noble nous apparaît celui qui, doué d'assez de philosophie pour concevoir inévitable la roue des misères terrestres, agit comme si le mal n'était pas nécessaire et se jette résolu dans la fournaise. Telle est la vraie générosité. Qu'admirons-nous surtout dans Voltaire? Son véhément amour de l'individu, sa ténacité pour les droits naturels, sa frénésie contre les oppresseurs. Quelle est la souveraine qualité qui, en dehors des Bitsérables et transitoires discussions littéraires, rendra Dickens immortel ?Sadéfense des opprimés, des faibles, des malheureux, Olivier Twist, Daoïd Copperfield, Dombey et fils,les Temps difficiles ; ie fouet implacable dont il cingle les sots, les pédants, les égoïstes, les bourreaux des âmes et des corps. A ces écrivaigs qui la vengent, l'humanité est reconnaissante. Bile ne les trahit jamais. Elle donne à leur verbe une puissance invincible, un souffle auguste et de larges suites, Mieux vaut un nom inscrit sur le sable et que chaque passant de chaque génération renouvelle qu'un monument d'iiirain qui, malgré tout, s'effrite ou ne suscite plus l'émotion. Prêter une voix aux douleurs muettes, dénoncer très haut les hontes superbes et les

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abus qu'on voudrait laire, tel est noire premier devoir. L'indignation fera notre style. Nui n'est né pour ciseler des phrases, fignoler des épithètes et conjoifidre d'harmonieuses images. Le moment de la décadence, c'est quand l'art se sépare de la ^ie et se ronge lui-mémo tristement dans son coin. Je sais des jeunes gens qui se vantent de mépriser leur temps. Leur temps fait mieux: il les ignore. C'est un joyeux spectacle que de voir protester contre le succès et l'admiration des foules des gaillards précoces que l'envie rend plus verts que les raisins de la gloire .

11 ne faut donc pas s'étonner si la littérature fut de tout temps suspecte à la politique. D'abord, le moindre politicien enferme un littérateur raté. Nous avons l'illustre exemple de Disraeli, dont les nombreux ouvrages sont des chefs-d'œuvre de nullité, de suffisaoce et de platitude. Mais il est du gibier plus petit que le prétentieux lord Beaconsfield. Ensuite le propre d'un gouvernement, c'est do déclarer hideux l'ordre de choses qui l'a précédé ou celui qui pourrait le remplacer et d'afitrmer, à l'aide de métaphores compliquées et généralement contradictoires, que rien ne cloche dans l'Etat. Lorsque 8' élève la voix qui signale des erreurs, des préjugés ou des iniquités criantes, le sentiment le plus naturel est de laréduire au silence, quitte à fouler cette liberté que chacun invoque et que nul n'admet. Ici les difficultés commencent : plus on comprime la parole écrite, plus on lui donne de cohésion et do pénétration. Chaque lien nouveau est comme un accumulateur d'énergie. La rébellion desconscienceç indépendantes prépare un

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public admirable à l'écrivain d'opposiliop. On est qaelquerois étonné en relisant des pamphlets jadis célèbres, de les trouver si émoussés et si ternes. C'est qu'ils brillaient surtout par l'atmosphère oppressive.

□lez nous, môme sous les régimes dits libéraux, une moitit5 de l'art est captive, La censure interdit au théâtre de traiter les grands sujets qui sont le plus souveul ceux que l'actualité amène et auxquels le talent donnerait une portée géuérale. C'est une des principales raisons pour lesquelles le drame se traîne dans des petites histoires morales, édifiantes ou non édifiantes, mais parfaitement oiseuses, et la comédie languit en vaudeville. Toutes les forces se sont tournées vers le livre. D'autre part, une surveillance trop stricte des journaux ressuscitera les brochures, libelles et pamphlets. C'est une des conditions des caractères d'imprimerie. Plus on appuie sur eux, plus ils ont de netteté et de vigueur ; et ils sont insaisissables comme des gouttelettes de mercure. D'ailleurs, il est mille moyens de tourner les difficultés. Si vous m'empêches de parler franc, je vais recourir aux moyens indirects, aux allusions empoisonnées, aux détours perfides. La langue française est admirable, pour esquiver tout précipice légal, aux mains de qui sait la manier. Formée d'idiomes méridionaux refroidis, elle a un centre ardent, une surface polie et tranquille. Elle est inOniment riche en sous-enlen. dus, conditionnels, équivoques à double et triple sens. Je sais, à l'heure actuelle, plusieurs de mes contemporains qui ont dans leur encrier de quoi alToler vingt ministres.

Cbacun répète qu'il est plus aisé d'attaquer que de louer. Soub celte forme la proposition e^t fausse. Le dimcile est d'avoir un jugement lucide et une 0|iiiùon sincère. Ce sont là verLus indispensables au polémiste. Une s'agit plus taiit de finasser et de ruser que de frapper juste. Mais quand une conviction vous pousse, c'est la plus grande joie du monde que de bondir sur l'adversaire, loyalement, bravemenl, et de lui faire loucher les deux épaules. On dit aussi qu'il ne sied point d'ûtre brutal. Sans doute, les accumulations de grossièretés s'affaiaseril par leur excès et l'injure est ce qui se discrédite le plus. Mais un bon pamphlétaire, un Veuillol ou un d'Aurevilly, ne dédaignait pas l'in- . vectlve. Victor Hugo ne s'en est pas priv^ dans les Châtiments. C'est peut-être le genre qui réclame davantage l'ordre, la méthode, la tenue. Autrement il tourne vite au chaos et perd toute vigueur. Il s'ai^it, bien entendn, du pamphlet k la française. Chaque peuple manifeste dans le mode violent son caractère au plus haut point, L'Allemand procède par de lourds imbroglios, des énumérations, des nlupérrilions qui nous semblent pénibles. Ainsi Luther et son entourage, les Ulrich de Hutten, les lians Sacliset cet eAtraordinaire iKischart qui traduisit Gargantua en l'amplifiant. L'Anglus a une bile noire et Acre dont Swift, quelques pages de Quincey et dcCarlyle donnent le meilleur exemple. L'Italien suscite l'indignation par des voies détournées et en excusant son bourreau, tel Silvio Pcllico dans Mes Prisons. On trouverait facilement des exceptions à ces règles qui n'ont rien de fixe, puisqu'il comme ailleurs le lempérament fait tout.

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C'est, en tout cas, un des plus grandioses epeeliicles que celui d'un homme luttitnl d'une Taçon désiuléressée pour les autres hommes.

Ce siècle-ci a en quelque sorte inventif Vindividus/isme. Il lui a donné iiDe conscience. Kst-ce un bien î Est-ce un mal? La postérité jugera ; mais c'est un fait. La poésie lyrique qui fait participer tout l'univers aux joies et aux soufTiances d'un seul, la métaphysique qui donne au sujet tout ce qu'elle retire à l'objet, un pessimisme et une mélancolie qui replient l'être sur lui-même, un fanatisme scientifique qui décuple les forces d'analyse, tels fiont les principaux facteurs d'un état d'esprit qui chaque jour gagne du terrain. Pour lutter contre l'entraînement générai, pour infuser un sang nouveau au sentiment social et sociable, la contrainte n'est pas wn remède, on s'en apercevra bien vite. Une grande circulation de justice, de bonté, des œuvres de pitié et d'indépendance, l'amour d'autrui comme idéal et remplaçant l'amour de soi, moins de réflexion et plus d'émotion, voilà ce qne l'on peut souhaiter. Il faudrait d'abord perdre le goût de ces désolantes contradictoires à la Renan qui ont succédé à l'antithèse romantique et vouloir délibérément quelque chose. Ceux-là seuls laissent une petite empreinte terrestre qui se sacrifient à une idée, mais ne sacrifient pas aux idées.

QUELQUES REHARQUEà SUR VICTOR HUGO

I.a récente appariLion de Touid la Lyre a remis on aclualité ce grand nom qui pendaûl les ùoixante dernières années du siôclc aura tant fait bouillonner les esprils . Encure qu'on ait écrit sur Victor Hugo quantité d'ouvrages, il s'en faut que le sujet Bûit épuisé. Puis les opinions persouoelles ne signifient rien ; « J'adore les Contemplations. Je préfère les Châtiments. Je n'aime pas les Feuilles d'Automne.» Fort bien. Mais quels sont vos motifs ?

Il y a, semble-t-il, dansVictor Ihigo deux poètes : un descriptif d'une puissance et d'un relief extrêmes, et un tumultueux lyrique. Le premier admet la nature par des yeux infatigables et grandissants qui ramènent tout aux lignes de synthèse. Simplilier les horizons et les légendes, telle est la qualité souveraine de ces regards qui dévorent le monde extérieur, superposent et fondent les souvenirs avec une harmonie, une sérénité sans exemple. L'auteur "de la Légende des Siècles raconte iomme concevrait un génial architecte. 11 donne en deux traits la forme générale qu'il orne cl amplifie à. mesure, au lieu qu'un Balzac par exemple, malgré sa magie évocalrice, nous fatigue souvent par une juxtaposition de détails où se perd pour

t'I ELOt'ES DEUARQUES SUR VICTOB UPGO 8!

nous la vue d'ensemble. Précieuse méthode (iiii nous révèle un état cérébral, car Victor Hugo fat un improvisateur et suivit sa nature bien plus qu'il ne la guida. Ce qui le pénélrait de sons, de couleurs, de goûts et de parfums trouvait uj organisme assoupli et rythmique qui haussait toutes eH' sation en joie et en beauté. Quand je dis on joie, je songe même aux CJiâtimeids où les strophes bondissent avec une fureur alerle, oii l'invective est vigoureuse et saine, s'occupe moins de dissoudre ou de corroder que'de frapper ferme eldroit. Cette force descriptive trouva toujours un grand avantage à se nourrir d'actualité. Relisez Choses vues. Oii peut-on admirer un style de pâte plus ferme et savoureuse, des ressources plus graduées d'émotion et, chez un écrivain qu'on a parfois accusé de digression et de longueur, des raccourcis plus saisissants, plus vifs? Ils m'amusent, les pédants qui condamnent l'actualité, ordonnent aux poètes de rester au niveau des neiges éternelles, do ne jamais descendre vers lés sapins du siècle, les pelouses du jour, les fleurs de l'heure. Comme si les œuvres les plus hautaines, les plus supraterrestres étaient jamais autre chose que des autobiographies détournées, déformées, sortes de confessions indirectes On ne vit point que la réalité. Les meilleurs vivent surtout leurs rêves; ce sont ceux-ci qui frémissent sur la page, fixés par le talent ou le génie, battant la fièvre aux pulsations des mots et si contagieux qu'ils nous brûlent. Puis l'actualité n'est-elle pas fragment de l'éternel ? Les combinaisons politiques et sociales qui ont ému Victor Hugo émouvaient Eschyle avant lui. Elles

se repmlii iront avec de faibles variantes dans ta suite des âges, indéfluiment. Le propre des admirables poÈles, c'est tout juste d'amplifier leur vie à tel point qu'elle atteigne aux dimensions de l'existence universelle. Leur mirage immense se morcelle en uue multitude de miroirs où chacun retrouve son jardin. L'amour mystique touteotiar lient dans le premier regard que lança Dante «i tremblant à saline Béatrice enrobe ronge. Lorsque Socrale but la ciguC, c'était là aussi une circonstance passagère; mais qui sait si ce n'est point la même coupe, incessant emblème du sacrifice, que le roi de Thulé jeta de sa terrasse dans les flots?

La deuxième personnalité de Victor Hugo est une personnulitélyrique. Ici commence le mystère. Si noua nous rendons compte de la vigueur visuelle qui crée le descriptif, nous sommes réduits aux hyjKithèses quant à l'oriyiiie cl aux fins du lyrisme. Il me semble qu'une impression nabîlité infinie est la source de ces fleuves égoïstes qui rompentleurs rives, inondentia nature, s'attribuent toutes les forces élémentaires : < L'univers bal selon mon cœur, » Telle est la formule transportée qui correspond au branle incessant des nerfs. Les impressions reçues sont si vives qu'elles paraissent partir de leur point d'arrivée. Le poète se conçoit centre du monde : « Soimême et en masse .' » s'écriait l'auteur des Brins d'herbe, Wall Whitmann, qui fulavec Victor Hugo le plus grand lyrique du siècle. Que d'orgueil, dans ce court programme, mais comme ici l'orgueil perd toute acception de défaut, devient le grand réservoir d'énergie, le moteur d'un lem-

QDELQDES HEUAJIQUES SUR VICTOR HUGO 83 pérametiL excessif qui doit se croire unJupiler, assembler les mots comme les nuées !

Le plus miraculeuï assembleur de mots, tel nous apparaît bien Victor Hugo. Il a sans trêve et h. l'iilal h.ibilue! es sais profond liu veibc ([uiii'aiip&raft que raceat^itt, fsutdme aniiouci&leur, aux plus subtils linguistes comme aux poètes les plus raffinés. Il sait que le mot n'est pas uniquement le dépAt abstrait de sensations et de gestes antiques, la forme matérielle et prolongée de l'&me, mais encore une inclusion de symboles. 11 remonte avec lui le cours des âges. 11 use de tous les procédés, l'assonance, l'allitération, le calembour et aboutit à ces trouvailles magiques qui réunissent eu un seul vers comme un aspect nouveau des choses, écrivent sur le seuil du temple leur petite réponse ■ibylline. Et sans cesse le trépied fonctionne, couronné de vapeurs verbales ; la pythonisse est toujours prête. Pour Victor Hugo, tout rime ici-bas, non seulement quant k l'oreille, mais quant h l'idée, quant aux mystères. Rapports imprévus, lointaines correspondances, il saisit tout par une syntaxe halluciùée, & la vigueur reviviscente. Quand il s'embarque tète nue sur l'océan des phrases bruissantes, c'est Ih qu'il est le plus beau, le dieu hardi du romantisme. Voyez Plein ciel d&nsla. Légende des Siècles. C'estsublime, hasardeux et hagard. Le poêle se laisse aller au cyclone. C'était d'ailleurs son procédé favori. Quand il dessinait, il jetait sur du papier blauc de l'encre, du café : il précisait les vagues contours que cet accident avait faits sur la page. De là sortait un château fort, sinistre au clair de lune qu'avût parfois

i B.N MAItCHE

déterminu une goutte de cire de la bougie. Ou bieu c'était une forêt qui naissait de ratures el de bavures, d'un maladroit frôlement de la manche. Utiliser les à-coups du destin ; cette devise donne au poète l'élan d'un créaleur. Aussi Victor ilugo adorait les chaos, les genèses, les passages de bolides. Il s'amusait à chercher dans les nuages les inonsti:es de son imagination. L'élément libre le ravissait ; la mer, naatrice de tous les tumultes physiques et morau.xdel'univers; le feu, père delà vue et de la vie. Dans l'Epopée du T!er,le sol s'anime, ses lourds et sourds mouvements nous épouvantent. Ouvrei pour la prose le livre de William Shakespeare. Il y a là une verve spontanée qui éblouit. Par des -tâtonnements merveilleux, le devin arrive & une formule exacte, pénétrante comme un javelot et qui vibre dans l'esprit traversé. L'absence de méthode devient une méthode. Une érudition de bizarreries, de spécialités saugrenues présentées comme preuves et arguments irréfutables, réjouit les thèmes les plus moroses. Je vous recommande la fameuse classification des génies, pleine de Irons, mais pleine de sommets sur chacun desquels s'allume un phare.

Aussi quel singulier procès l'on fait à Victor Hugo quand on lui reproche le manque de pensées ! Le poêle n'est pas un métaphysicien. 11 n'est point apte à nous donner un système général et continu du monde. Chacun sait combien les plus belles images sont de mauvais arguments philosophiques, puisqu'elles mêlent des domaines différents. ISombre d'ignorants, qui n'ont dailieurs Jamais lu le Dante, s'obstinent à répéter que le Paradis est vide.

■ OtïEtOCES nEMABQPes SCB VJCTon HUGO 8S

alors qu'au conlrairc il est la partie la plus surprenante de la Divine Comédie, et une ("ntalive ■sans seconde. Les images sont ici très rares et d'une simplicité absolue, l'ont brille d'une splendeur mate et logique. C'est le plus pur rayonnement du mysticisme qui dédaigne les comparaisons et anecdotes que VEnfer et le Pvrijatoii'-e admettaient encore, il n'y a donc nul rapport, mais plutôt antagonisme, entre la besogne d'un Kantdans la Critique de la raison pure et celle d'un Victor Hugo dans la Légende des Siècles. Je dis au philosophe : « Donnez-nous des raisons; » au poète : « Donnez-moi des images. » Alors, sur ce terrain très déterminé, Victor Hugo est invincible. Volcan en perpétuelle éruption, il lance des comparaisons étincelantes, des ligures emblématiques; chacune de ses œuvresest une coulée délaves qui se refroidissent en cathédrales. Les jeux du hasard et de la flamme deviennent ogives, clochers, mascarons et ciselures, double labeur de géant et d'orfèvre, de lanceur de fresques et de miniaturiste. Prenez en main le détail des Chansons des rues et des bois. Tournez et retournez le bijou. Est-il bien sans défaut ? Mais la Fin de Satan, quel ouragan en marche!

De même que Vjclor Hugo a dans l'esprit un certain nombre de vastes qualificatifs dont II éliquelte son amour du démesuré,- il a aussi des formules.très fixes auxquelles il adapte les hommes et les choses. Celle del'antithèse esttropconnue. Uneautre : celle de la justice. Il revient volontiers sur la circulation du juste, les inévitables contre-coups de l'injuste. Ces vagues lois morales le préoccupent. Il est hanté

HG LES IDÉES E> MAUUUE

par laliberté. Encore qu'il assimile parfois la liberté politique, qui n'est guèi'e qu'un drapeau éleetoral, à la liberlé philosophique, il a eu le pressentiment du rôle que celle-ci serait appelée à jouer dans un temps d'analyse et d'automatisme, A ce point de vue, le dernier volume : Toula la Lyre, renferme uua pièce bien curieuse, intitulée : le Calcul. On retrouve là cette forme chaotique d'un si violent relief. Tout découle des sonorités du mot nombre et des images qu'il éveille aussitôt. Et ceux que l'oppositiou des cerveaux poétiques et métaphysiques intéresse, n'ont qu'à rapprocher ces pages de celles oùKant, dans la Critique de la Raison pra.tique, cherche le fondement de l'harmonie morale et compare les

Mais, et c'est ici que las sublimités se concilient, ces deux fragments sont de griserie égale. Par une seule lui âge soutenue et concentrée, ou par des pyramides d'images contradictoires, ils donnent même élan à notre imagination. Ils sont des remèdes, de puissants remùdos qui s'adressent aux parties les plus hautes de notre raisonnement ou de notre senaibilité; leur donnent l'illusion de l'héroïsme. C'est là que la science parait petite h cdlé de l'art. Elle ne raconte que la mort et ses subterfuges et le grand art exalte la vie; il traite la vie humaine la plus vigoureuse commesielle était encore une soulTrance, une faiblesse. Il la bouscule; il la pousse hors d'elle. Il l'incite à se dépasser : u Tu es faible aujourd'hui, jeune homme plein d'espoir. L'amour décline, l'amour universel. Prends-moi ce cordial : Hugo, Hicbelet, Balzac, Shakespeare ; et laisse les imbéciles les classer. Ils sont d'un égal réconfort, n

Après une période de pénombre, de moindre action sur les esprits, Lamartine retrouve aujourd'hui lumière et pouvoir. Les imaginations, si profondément remuées par les pénétrants parfums d& Joseph Delorme, des Fleurs du Mal, rafraîchies par les architectures hautaines et glacées des Poèmes barbares, se plaisent aux coteaux modérés, à grandes lignes, des Méditations et des Harmonies. Ici nulle recherche, ni de sensations, ni d'idées, ni de verbe : une coulée d'âme, une terve harmonieuse sur des thèmes faciles, qui tantôt donnent l'impression du sublime, et tantôt colle du médiocre. C'est qu'en effet leur poète n'est rien qu'un homme, ouvert à la vie plus que quiconque, avec lequel tout vivant, à son heurei s'accorde et s'émeut. Dans cette vaste mélancolie, si fluide et si cadencée, chacun reconn<^t de la sienne. C'est 1& un plaisir de miroir. Lamartine ne donne point au cœur une orientation nouvelle, si différent de Racine, duquel on le rapproche parfois i. la légère ; mais il est un merveilleux amplificateur de la sensibilité coarante et il fournit des ailes aux bipèdes.

Le 1res intéressant ouvrage que vient de lui consacrer M. Deschanel mo parail, à cet égard, di^monstratif. Nous voyons Lamartine de pied en cap, poète, historien, voyagenr, politique. Comment comprendre cette statue si on ne la fait point tourner? Celui qui se mire pleurant dans un lac, celui qui, a la tribune, développe l'avenir des chemins de fer, celui qui s'attache aux vestiges de Chateaubriand, c'est, encore et toujours la même personnalité, qu'elle s'inscrive sur des pages rythmées, sur lo sable du désert ou sur les grondements de l'émeute. Par ces fortes biographies nous serrons bien la vérité, si la légende filtre entre nos doigts, et le résidu est un homme inquiet, évoluant comme tous les autres, mais habile à exprimer ses frissons, alors que chez la plupart ils demeurent enfermé', comme honteux et ne s'exhibent point avec gloire : frissons d'orgueil et d'amour, d'ambition et d'instinct nomade, de religion rayée de doute ; frisson de la mort qui tous les accompagne et les ennoblit; frisson de générosité autour duquel grimpe l'égoïste bon sens, voilà notre orchestre vital, A quelque dislance, pas trop haut, éi mi-chemin de la philosophie et du sol, c'est une musique amère et douce, infinie, au perpétuel bruissement. Lamartine habite cette zone intermédiaire : aussi convient-il & l'&me de la foule, et, par instants, â celle de l'élite ; aussi tout ce qui le toucha, l'effleura, le mit en vibration, nous fait-il vibrer à notre tour.

Suivant une méthode excellente et avec une sagacité digne du sujet, M. Deschanel recherche les empreintes de son héros. L'homme de génie est

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un grossissement de l'homme ordinaire. Le monde exlérieur le traverse de part en part au lieu de l'effleurer, lui communique un branle aux onde» durables. Il est un âge où la sensibilité, en pleineexaltation, sera bouleversée par tel spectacle, telle lecture qui, plus lard, survenant à l'âge où les abstractions surtout séduisent, n'aura pins qu'une influence faible. Voyons un peu la bibliothèque de l'adolfiscenl, ces livres rares et si précieux que, flls de Vètoquentc et vineuse Bourçfognc, il emporte avec lui dans ces promenades transportées, où la puberté se clierche à travers le lyrisme de la nature et celui des poètes du passé. TouchanL vertige qui grave sur la tendre écorce d'un bouleau les noms de Virginie et de llené, transforme en Atala une svelte paysanne de rencontre ! Les oiseaux ont des chants, les arbres et les sources de» murmures qu'on ne retrouvera plus jamai.'j, mais dont l'inscription par des strophes brillantes troublera, stimulera, haussera des géuies futurs : tt Quan( à moi, jenem'en cac/ie pas, s'écrie Lamartine, Werther a été une maludie mentale de mon adolescence poétique. Il a donné sa uoix aux Méditations et à Jocelyw. > Il n'y eut pasque Werther et leinyosotis germain pour parfumer cette imagination ardente du petit Maçonnais. Les fleurs exotiques de Bernardin et de Chateaubriand,, alors si fraîches, lebeau nénuphar byronien, plante de lac et de solitude et la tubéreuse de Jean-Jacques, dont notre chambre est encore grisante^ turent son bouquet d'adolescence, sensuel et païen, bien qu'il le port&t parfois devant les autels. La religion, chez l'auteur de Jocelyn, m'apparaitra

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toujours comme au refuge traditionnel, une relique morale baisée aux mauvaises heures, mais non comme un mirage de foij un état de passion mystique. Combien Je révolutionnaire de AA aurait eouirert dans la cellule I

* Lamartine, ainsi que Virgile, pousse comme une plante de sa. terre natale. Sa poésie germe comme la. vigne des coteaux de Milly- Elle a une saveur de terroir ». Que voilà une réflexion juste! Le style n'est-il pas un cru? et quoi connaisseur un peu fm pourrait se tromper au goût d'un quelconque de ces poèmes qui laissent une telle chaleur au senlimeut ? El savei-vous où l'on retrouve surtout le bouquel bourguignon? Dans la Chute d'un Ange d'abord, fort curieux dévergondage pour lequel M. Deschanel se montre à mon sens trop sévère. Ici Lamartine a tenté quelque cbose de nouveau ; il a voulu briser la prison lyrique et prendre contact avec ce monde mobile auquel il opposait sa personne assez peu variable. Puis l'Histoire des Girondins, si fou^ gueuse et débridée, sort, elle aussi, des coieaux de Milly, Il est plaisant qu'en cette histoire le bourgogne explique et glorifie les merveilleux enfants du vignoble rival.

Les amours paraissent bien successives et d'une vivacité éphémère. Lamartine se délivrait vite., Le seul point important à retenir, c'est qu'il avait besoin de nourrir sans trêve une nature mélancolique, de peupler de quelques silhouettes gracieuses un bel horizon langoureux. Graziella, ti^Uire et les autres se joignent toutes en une personne unique, I& sensibilité lamartinienne, à la fois charmante et

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