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tour l'on l'abandonne, orné de fleurs, dans ta solitude ironiiiue. Tu as servi le poison dans la grande et translucide conpe de l'illusion éternelle, et toimême tu meurs du breuvage, et la tombe somptueuse qu'une impératrice t'a dressée à Corfou n'est hélas ! point dans nos cœurs.

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Les lecteurs de la Nouvelle Revue ont eu la primeur du dernier Jrame d'Henrik Ibsen, Halvard Solness. Il se peut que celte œuvre élrange et forte ait déroulé ceux auxquels la façon du grand poète norvégien n'est point familière. Qu'ils lisent donc une étude fort remarquable sur Henrik Ibsen et le Théâtre comlemporain, par un professeur de l'Université, Auguste Ehrard. Tout l'important y est dit et très bien dit. Nous voulons simplement, dans ce qui va suivre, jeter quelques regards k vol d'oiseau sur celte cité Tiërement construite, grouillante de vie Bl d'avenir.

Comme la plupart des hommes supérieurs dont la pensée reflète l'univers, Ibsen voit toutes choses sous un certain angle philosophique, très fixe et invariable au milieu des évolutions tour à tour romantiques, réalisles, puis semi- mystiques qu'a subies sa peisonnalité littéraire. Il est marqué d'une empreinte profonde par le grand problème de la liberté et de la fatalité. C'est là sa force et ^n importance k une époque où la plupart des intelligences s'agitent en hurlant dans les chaînes de l'analyse, que chaque secousse, chaque effort ren-

dent plus dures et inlolérAbles. Nous ne savons rien du tout, mais nous nous figurons presque toul savoir. La science, arhre Làlif et dévorant, pousse ses branches dans toutes les directions, fait éclater les planchers et plafonds des légères demeures où so réfugie, chassée de pièce en pièce par l'invasion maladive, la saine demi -ignorance si nécessaire à l'humanilé. On sait comment on agit, oo parie, ou écrit, comment on imagine ; on prévoit les rouages de l'automate individuel, de l'automate social. L'histoire devient une succession de faits inévitables, la vie un ressort réglé qui se déroule. Et plus cette consience de la fatalité augmente, plus nous sommes ivres do liberté et disposés à courir vers n'importe quel abri métaphysique, mystique, nirvâniqup, où l'on ne verra plus le mannequin, où le mot loi n'aura plus de sens, où l'on ne subira plus la lourde pression du nécessaire. Or, chei Ibsen, cette préoccupation est au premier plan. D'abord, il a cru que l'imagination donnait la liberté. Voyer Peer Gynt, menteur nomade, amusant sa vieille mère au lit de mort par des anecdotes impossibles et parcourant r^e(iem; niles tourbillons de i'hypofhèse. Ce qu'il cherche à travers mille aventures féeriques, c'est ladélivrance : il voudrait vivre à chaque minute une vie nouvelle, aux ailes déployées, non chargée du poids de la minute précédente, non conditionnée, non écrite sur t'odieux livre du destin. Le pire désespoir pour lui serait de rencontrer M. Taine, dur arbitre des dépendances et déterministe sans trêve. Voyez Brand, qui espère s'échapper, par l'imaglnalion religieuse, le sacrilîce moral, i'abnégalîon, delà cage où tous asphy-

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xicnt. Hélas lies images elles-mêmes, qu'on lea

rêve ou qu'on les agisse, subissent des lois inéluctables. Elles ont une source, un cours, une embouchure ; elle traversent des paysages donnés ; des êtres connus s'arrêtent sur leurs rives. La passion non plus n'est pas libératrice. Lisez la Comédie de l'dmour. Et Spinoza eut bien raison d'affirmer que les passions surtout faisaient notre esclavage .■

Lorsque, quittant le romantisme, Ibsen aborde la réalité, c'est encore vers le terrible problème qu'il dirige sa riche ardeur. Ses héros ont soif il'émancipatjon; ils rêvent de sociétés idéiiles oii, la règle n'existant plus, la bonté fleurira spontanée, chaque acte sera noble et comme une irouvailb de joie. S'ils ne rassemblent point sur terre les éléments de leurs constructions, ils demanderont des formes et des contours aux nuages, une substance à la vapeur bleue; ils seront des demi-vivants, des ma. nières de prophètes, aux confins de la folie et de la, divination ; ceux que nous appelons des aliénés ne sont peut-être souvent que des êtres en avant de nous, marchant vers l'avenir d'un pas qui nous semble fantastique par plus d'audace et de rapidité, que des swr-hom?nes,dirait Nietsche : tels Brendel danï Rosmers'holm et Grégoire dans le Canard sauvage. Et ces prédicateurs rencontrent des ànies faibles, malléables, passionnées pour le bien, car Ibsen esl plulûl optimiste. Ils les déforment, les arrachent à la médiocrité qui les garait des problèmes redoutables, à l'ignorance qui faisait leur bonheur. Tout fermente et s'agite. Ce théâtre est révolutionnaire. Les femmes participent encore plus que les hommes! cette ivresse de liberté : Hedda Gabier

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Nora, laDnmede l&mer; elles sont impressioncables, maladives, mytérieuses, de décisioa saugrenue ei conlradictoiro, avides de grand air, de pleine mer, d'inconnu, de voyage, promptes k Becûuer lasnjélion conjugale, mais pures, anstèremeut [lassiounées, ou, quand vient la souillure, savonranl à longs traita l'aveu el lereinords. La perversité dans leur moral comme la perversité des hommes, comme la perversité du monde ne tient qu'à l'oppression, au manque d'atmosphère respirable, au ligottage, aux étroits vêtements de la coDvention, des mœurs, des préjugés. Brisez, lacérez, aérez, débridez et vous aurez des créatures libres, joyeuses, essentiellement bonnes et pitoyables. Dans h Dame de la mer, il ne fallait qu'un mot de tendresse adressé à llilda Wangel pour ouvrir son cœur rebelle. Vous l'avez retrouvée dans Hâlvard SoJness cette llilda Wangel ;c'est elle qui réclame son royaume au vieux constructeur, et, puisque symbolisme il y a, nous pourrions bien supposer dans cette réclamation une sorte de mythe, la Liberté venant trouver Ibsen, le laborieux architecte de tours d'abord, de maisons ensuite, de tours-maisons en dernier lieu, c'est-à-dire de demeures successivement imaginaires, réelles, mêlées de réel et de rêve, el lui demandant où désormais il veut la conduire et quelle place il lui assignera. Notre corps en ellet n'est-il pas soumis à la coutume {Un ennemi du peuple), à l'hérédité ((es Revenants^, à l'habitude hypocrite {les Soutiens de lusociété),et notre pensée ne rencontre-t-elle pas, de tous les cAtés, jusque dans ses abîmes, les parois de la prison de verre? Ainsi, partout et toujours, dans cha-

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que pièce, dans latrame de chaque earaclère, dana chaque phrase, dnns chaque iatention, ce qui nous saisit et nous transporte, c'est l'angoisse de la nécessité matérielle, politique, morale, iatellectuellq, l'easemble des ruses, des voltes, des incohéreoces mêmes par lesquelles chacun cherche à s'y dérober.

Voici donc des drames dont le fond est un perpé* tuel problème métaphysique. Cest leur haute orif^nalilé. Si nons étudions maintenant leurs qualités de métier, nous trouverons en eux une habileté singolière qui u'apppartient qu'aux maîtres. 11 faut faire table rase, pour apprécier cotte œuvre hostile k tous les codes, à tous les préjugés, de tous nos préjugés et de tous nos dogmes. Les pièces d'Henrik Ibsen ne sont pas confuses : elles sont complexes. Elles ont leur éclairage et très spécial, mais différent de celui qui nous est habituel. De même que, dans les langues germaniques, le verbe est à la fia et qu'il faut achever la phrase pour en saisir Je sens, c'est en général dansie dernieractû que notreauteur superpose à la morale, puisqu'il est surtout moraliste, l'explicationgénérale de son drame. Voyezà ce point de vue les Reuenants,le Canard saunage et précisément Haluarti Solness. Point débite; nulle précipitation. Lorsqu'un" personnage accomplit un acte bizarre vis-à-vis de nos habitudes d'esprit, Ibsen groupe autour de cet acte des explications de tous les ordres, physiologiques et pathologiques, terre à terre, sensuelles, mystiques et même magiques. La vérité n'est sans doute & ses yéox qu'une réuatoQ de bien des vérités correspondant à des formes d'esprit très direrses et, pour la vie.

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suivantles juges, milleinterprétations saut valables. Ce qui reste mystérieux, c'est le choix que le spectateurou le lecteur peuvent faire entre tant d'hypothèses plausibleset fantaisistes, c'est la part liùssée àla rêverie etsurtout A l'indépendance de chacun, Ibsen est l'observateur attentif des bizarreries nerveuses qui passionnent notre époque, des influences des êtres les uus'sur les autres, des aUractions, des fascinatioua, des pressentiments. La volonté devient un magnétisme qui tantôt attire, tantôt repousse, tantôt s'interfère au contact d'nne autre Tolûfitô (Haluard Solness). ]l matérialise ces vagues atmosphères augoissautea qui flottent dans les esprits et dans les sofiéti^s. Pnr lui lenalurel devient extraordinaire et, tout à coup, brisant la croûte de l'habitude et des conventions, un acte éclate à nu et semble stupéfier, comme les mots, les paysages, les interlocuteurs prennent & certaines minutes des sonorités, des couleurs,des allures invraisemblables et courles

S'il est un profond penseur, il est aus^ji aussi un metteur en scène très adroit et méticuleux à. l'excès. Les costumes, les mouvements, les dialogues, les réliceiices, chaque chose a sa place, sa valeur,et sa i.écessilé.

Au delà des (ovles et de leur signilication immédiate, il y a pour chaque pièce une sorte de circulation souterraine. Uii mot prononcé au premier acte prend son importance au quatrième. Aussi faut-il lire Ibseu attentivement avant de Je voirjouer, puis le relire, puis le revoir. Si peine il y a, l'on est récompensé par de vraies trouvailles. Autour de l'action se gro:ipenlune multitude d'actions secondaires,'

autant de pcliLs iiiiroics qui rellèteul la statue principale sous tous ses aapecls et en expliquent les beautés accessoires. Ibsen afl'ec lionne le raccourci, l'ellipse, les signilicalifs sileticcs. Très rarement il a eu recouj'5 A ces oiseux eomparjJGs fjui enuombrent tellement la pacotille des Scribe el des Sardou de toutes les époques. Ses coups de théâtre sonJ. toujours moraux. Le drame est intérieur; il se manifeste par quelques phrases brèves, de ces phrases-gestes comme les trouvent seuls les grands dramaturges et qu'on ne pourrait remplacer par rien d'autre, lilt cet auteur qu'on accuse d'incohérence Bystémalique sait en trois mots dresser un caractère etie rapporter k l'ensemble.

D'ailleurs la simplicité des moyens est extrême si on la compare à l'importance des résultats. Ce sont là des êtres concrets, mais dépliés de tous câtés par une main alerte et nerveuse ; ce qui nous étonne n'est que notre ignorance. Ibsen, nous l'avons dit, est moraliste. Son œuvre respire la bonté, la pitié. Il est, parait-il, très Norvégien par la surcharge des détails et les brumes volontaires qu'il laisse flotter sur certaines régions, et le parti qu'il a tiré des légendes de son pays et des caractères locaux. Mais il nous séduit surtout par ce qu'il développe de commun à l'humanité entière, et il réalise ainsi l'idéal qnc nous nous faisons d'un talentde premier ordre ; une personnalité indomptable jointe à une malléabilité universelle.

Quand il s'agit d'esprits de cette envergure, relcverdes défauts peut sembler ridicule. Toutefois, son comique est lourd. De Itsmps en temps il adapte un ton trop élevé, romantique ou mystérieux, à de*

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BituatioDs siiDples ; il se fait abscoDse sans nécessité et iiïsi&te ei^agérément pour dous autres Fraoçais qui saisissons vite et n'aÎDioos point qu'on prolonge ; certaines tWories revenant sans cesse fatiguent dans la bouche des mêmes personnages. En fin il parait posséder assez bien notre lillérature et y avoir puisé souvent des types de menteurs et d'imaginatifs, que leurs vëtemeots norvégiens ne rendent point méconnaissables. Il ne prendra jamais la foule, mais il ravira une certaine élite ; n'est-ce pas une gloire suffisante?

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