‹ Les idées en marcheChapitre 15 sur 57 · GUSTAVE FLAUBERT · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLAUBERT

Le quatrième et dernier volume de la Correspondance du grand Flaubert vient de parallre. Certes il renferme de beaux élans, et la banalité même n'y est abordée qu'avec foBgne, mtùsje trouve toutes ces lettres et tous ces documeots posthumes infiniment moins importants pour l'histoire d'un écrivain que son œuvre même. Betds papiers ont trait à la vie quotidienne (remerciements, encouragements, défalllancesbrèvea suivies de reprises). Ils portent la marque défaits nécessairement transitoires et caducs, et ne portent point l'empreinte d'une réflexion définitive. L'anteur de Madame Bovary était avant tout un achoveur. Il écrivit peu de livres, mais tous furent de» chefs-d'œuvre en ce sens que, danslous,sa nature, son talent s'exprimèrent jusqu'au bout, et que rien n'y fut laissé d'improvisé ni de hitif. Aussi, et quoi qu'il aftlrmât lui-même sur la nécessité d'uoe œuvre objective, où nulle part l'homme ne se laisse deviner (étrange théorie, car la fille de l'esprit ne peut être que l'image de l'esprit) : aussi Gustave Flaubert a-l-il Oxé, dans la Tentation de saint Antoine,Madsme^ovary,VEducalion sentimentale.

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Bouvard et Pécuchet, même Salammbn, ses mémoires, j'allais dire ses confessions, en Iraits lumineux, impérissables.

D'abord, il fut un admirable et conscfeîicîeux artiste. Son style glorieux, dont te labeur lui donna souvent la tortur'i, il le soumcUait à l'épreuve de l'oreille et de la voix, eu même temps qu'àceUe de L'œil. Aussi peut-on dire de lui qu'il satisfait tous les sens. Ouvrez an hasard : cadence, harmonie, la période fluide de Ciiàleaiibriand, le mot-sligmale de l'aseal et de Saint-Simon, la nature associée au moral, la ciselure hcui-cuse et rare, une phrase mobile et souple comme une danseuse ant'que, une recherche qui parafe naturelle, tellement elle fut zélée, pertinace et profonde, et jamais rien qui sente l'huile. Ce style a inspiré toute la littérature moderne,donnant aux uns son allure, sa saveur générale, aux autres ses reclierches et ses agréments plus spéciaux. Flaubert est de ces Tiers forgerons qui passèrent notre langue française à la flamme de leur originalité, àleur infatigable eiiclume, et livrent Meurs successeur?; ces belles barres du verbe national, malléables, lentement refroidies, élincelantes, sans cassure ni ft^lnre.

Les images, qui sont rares chez lui, parce qu'il est plutôt un descriptif et redoute les termes de comparaison [comme, Ici, semblable à), sont impressionnantes et frappées de telle sorte qu'elles retentissent longtemps dans l'esprit; mais elles n'ont pas la complexité que l'on recherche aujourd'hui, ne sautent point du concret ii l'abstrait, da l'abstrait an concret, et du connu dans le mystère. Tout est net, volontaire, précis. Même l'on peut

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leprocher à Sulammbô la limilation eL l'éclat du décor el du paysage, car il semble que pour le passé, comme pour loua les iointaÎDs, lesohjels piguentà se mêler de rpalllé et de rêve, et un peu de brume ne messied point & la confusion des cifractères antiques.

Telle quelle, cette épopée carthaginoise témoigne d'un don prodigieux d'i'-cocalion historique. On ehicanait dernièrement sur l'exactitude de certains délails. Qn'importenL les fautes minuscules d'une semblable architecture, si cette architecture nous émeut et nous paraît viaie, non de la vérité contiogente des gralteurs d'inscriptions, mais de l'étcrneile sincérité du cœur, qui fait que partout et toujours l'homme se retrouve lui-même. Ce prodigieux effort à redresser les pierres, à ranimer les ossements n'a pas élé perdu si nous avons le soir, sous (a lampe, l'intiine sentiment d'un grand passé mort auquel un peu de nous désormais participe, auquel nous prêtons le nom deCarthage. A cAté de la cathédrale, quel exquis presbytère de même style, ce diptyque île Saint-Julien et à'Hérodias.

Dans chaque œuvre, sous la nappe miroitantedes phrases bouillonnent la lonté, la pilié. Il y a, dans les caractères de femmes, flétries comme Mme Bovary, ou pures comme Mjne Arnouxet Salammbô, quelque chose de tendre, de fondu que je rapporte A leur créateur. L'atmosphère morale, même cnielle, n'est jamais sèche, mais toujours affectaeuse, expausivc; des hommes tels que Dusardier, Bovary, n'ont pu recevoir le sang qni les anime qae d'un cœur noble, sincère et transporté pour le

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juste. Quand Flaubert montre des âmes basses, elles sont moins de méchants que d'impuissants gondés d'orgueil, de vide, de négatifs, iocapable* de tout, même de se voir une seconde dans leur laideur. Ainsi Ilomais, Bournisien, Begîmbard, Adolphe, etc. Et c'est vis-à-vis d'eus qu'il déploie cette étourdissante ironie, voisine de Ilabelaie et de Swift qui fait rire et grincer, laisse après elle un goût amer, étale dans son horreur le triste et déflnilif carnage qu'opère parmi les humains la /aufe de la fatalité.

Que devient ici la théorie de l'objectivité littéraire? Ne devine-t-nn pas jusqu'à la physionomie du philosophe qui montre, par la bouche distendue de ses marionettes, l'absurdité des thèses extrêmes, de la négation et de l'affirmation des grands mystères, lesquels, comme le zaïmph, doivent rester cachés loin de nos mains dégradantes ; du moraliste emportn, fougueuv et sanguin auquel tous le» égoTsmes font mal, que révolte tout écrasement du petit par le puissant, du pauvre par le riche, de la femme frète par l'homme oublieux? La plate vanité bourgeoise, la rapacité paysanne, l'ignorance du médecin, la sottise du prêtre, la lâ,cheté de l'amant, la cruauté des foules, l'Indécision des individus, dansent une sarabande assez macabre aux claquements du grand fouet à lanières d'or, k clous de diamant ; les coups révèlent une poîgne solide ; les voltes, les échappées, 'es pauses et les reprises, un visage joyeux de la besogne et de sa certitude, mais attristé d'avoir à la remplir. Touti coup le fouet tombe, le jusUeicr prend un pantin meurtri et l'embrasse furieusement, embrasse en

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lui toute id m'sère d'ici-bas, suivant le mot subtîme de Doritoievsky, et de grosses larmes coolent sur ses joues Iremblaotes.

comique salulaire, comique des excellents et des sages, toi qui nous sais tous soumis à des lois dures et sans trôve, coniique enuemi du liche ricanement et de la béate indifTérence, nous révèles-tu assez tOD maître] le brave et splendido écrivain dont j'ose parler eu ce moment?

Voici maintenant qu'en pénétrant davanta^dtms la personnalité de Gustave Flaubert, nous arrivons au grand carrefour central d'où rayonnent toutes ces magnifiques avenues, A ce carrefour sont plusieurs statues, plusieurs groupes; j'entends parti qu'un vaste esprit a subi au bon moment de la vie, au moment de la haute formation intellectuelle, de vingt h trente ans, quelques empreintes caractéristiques, amenées soit par la réOe.^ion,soit par l'ezi»* tence, qui deviennent comme les fils conducteurs de son tour, d'idées et de ses travaux, autour desquels se déposent, nets et réfringents, tous les cristaux de l'observation quotidienne et de la sensibilité littéraire. Ce sont des pivots, des points de groupement, sortes de noyaux fixés au centre des tourbillons de l'imagination et, pour le critique, les plus importants des repères. Ainsi Gœthe ayant vu un jour une jeune filie, qu'il aimait, filer près de la fenêtre ouverte et joindre une chanson au léger ronronnement du rouet, ce spectacle devint pour lai l'image de la pureté, de la douceur, et il le reproduisit maintes fois en l'ornant de mille manières. Ainsi le germe de la Coupe du roi de Thulé se trouve dans les Affinités électives et tenait sans doute ^

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une cireocslanee analogue. Plus l'auteur est personnel et puissaot, plus les empreintes furent fortes et durables. Et, vraie pour ces petits faits parlisulicrs, la thèse doit l'ë! re aussi pour des fag eus de sentir et de juger plub générales, de véritables axes esthétiques.

Qu'est laTen/afion lU: saint Antoinel Un défilé de religions, pompeux de costumes et d'erreurs, auxquelles l'âme croyjinte ne peut s'attacher, un écroulement des pierreries de lafoi quiaboutitinn vague panthéisme par déroute de solides appuis. — Bouvard et Pécuchd nous représente une sorte d'avortement encyclopédique, une disproportion enlredeux cerveaux de iii(^diocres,et l'amplitude et la variété de toutesles 'Hudes humaines qui ne servent de réactif qu'à leur sottise et leur stérilité. Après l'impossibilité du croire, l'impossibilité de savoir; remarquons, en passant, qu'llomais est déjà Bouvard et que le strêphopode, le ratage opératoire fit impression >ans doute sur l'esprit du jeune Flaubert mêlé au milieu chirurgical. — Le curé de Bouvard et Pécuchet et l'ahbé Uournisien présentent d'étranges analogies, — Qu'est madame Bovary? Une victime di'-j images que se fait de la vie une âme exallée, froissée par la réalité que la vie apporte, trésor bri:é que motmaye un cœur simple.

Je sortirai quani à moi ï^aLisfait D'un monde où l'aclîoii ii'est pas la sœur du rêve.

Ces deus vers du profond Baudelaire s'appliquent & la plupart des personnages de Gustave Flaubert.

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Ils Ëireignent des nuées, ils appellent à grandes clameurs l'impossible idéal, Lentement, siirement, par SCS mille bras de Liiliput, l'existence les ramène à terre, frotte, choque et brise leurs aspirations auï anglei des luttes, des timidités, des dépits, tics remords. Les croix, les amours, les audaces sont plantés dans la boue et ehaacellent sous un ciel bas, un ciel d'angoisse. Ils veulent et l'on ne TCul pas, et quand ils ne le veuleîit plus,ron veut. lisse révcntroÏ!' et se réreiUe7\t pasteurs de qaéls tristes troupeaux. Partout et toujours écart, écart atroce entre ce que voit l'œil do l'âme et du désir et ce que le bras peut atti^ndre. Et c'est par ce côté que VEdocation sentimentslo est, à notre avis, le plus beau de ces beaux livres. Frédéric Moreau souhaitait un irréalisable, que lui semblait réaliser M™" Arnoux. Ce qu'il possède c'est Rosanette, à la fecîlité amëre et pimpante. Et son idéal se résume, l'heure des possibilités passée, au plus désolé des regards qui caresse uneclievelure grise, grise comme l'implacable destin.

Ainsi le père de cette oiuvre robuste et condensée, le créateur de ces imaginations à l'inaltérable gravure nous apparaît un hautain esprit, entraîné ■vers les spéculations métaphysiques et les encyclopédies passionnées d'un Goethe, d'un Dante, d'un Kdcrot, mais que tourmenta le contact des choses, et qui, assailli par la réalité, ne put crever le plafond terrestre et s'élever d'un vol sûr vers lebleu ineffable. Sa vie pensante fut une lutte perpétuelle avcti les mots, les signes qu'ils expriment et que leur banalité d'usage re.'ouvre et déforme, avec les concepts que le monde extérieur nous voile.

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Comme il cherchait âprement la perfection du style, il rechercha l'idée parfaite, sur la roiile de laquelle un cruel Méphistophélès intime l'arrôl» par le sens du grotesque, le relief du négatif et les heurts de l'impraticable. Cette œuvre est le (TÎ majestueux d'une perpétuelle meurtriflsore, d'un immense oiseau blessé qui ne peut qu'entrechoquer ses ailes.

KDMOiSD ET JULES DE CONCOUnï :

Mme GERVAISAIS

Voici un livre auslère el rare, un livre 0(1 des maîtres du style ont éteint volontairement l'éclat des mots, où tous ornements sont voilés, où les phrases douces et longues brûlent lentement dans la haute chapelle de l'idéfi. Une mère au regard profond et calme,au cœurqul s'ignore et s'imprègne, son enfant beau et chéri comme un dieu, victime d'une fatalité intérieure qui le prive presque du langage et laisse vivreriotelligence sensible, une ville ancienne et sainte, la Ville, Rome aux sept collines, voilà les personnages. Le drame, c'est la pénétration de l'&me maternelle, pure, uniquement passionnée pour l'être faible qu'elle créa, par l'àme de la cité lourde de souvenirs et de croyances, dépositaire du monde ancien et religieux. Peu è. peu, despierres souveraines où sont superposés les reflets de tant de soleils, les ombres de tant d'hommes, des statues pompeuses, blancs fautâmes au clair de lune, des églises infinies où la foi scintille sans trêve depuis combien de siècles devant le tabernacle, sortent des forces élémentaires, un tapinois d'hôtes mystérieux qui enlacent et pénètrent Mme Gervaiaais. L'action du

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liO LES IDEES E-N MAHLllË

calholicisme, héritière dO:i âges païens, sinueuse, insaisissable, dorée, tiède, et pleitie d'encens, puis noire et dure par alternatives, envahit cette femme méthodiquement. Elle utitise des roules physiques : une phtisie commençante, le réveil de la volupté quand le corps va s'engourdir dans la vieillesse. Elle se fraye un chemin moral tout d'angoisses, de hilleset d'abandons, et s'installe triomphante sur deux cadavres, celui de l'amour maternel et celui de la mère elle-même, en pleincbéatiricatton,auxpiedsda pape, parmi la pourpre des cardinaux-.

Je crois cet ouvrage unique dans l'histoire de la littérature française. Dans l'œuvre même dos denx célèbres frères si brillante, forméede joyaux si splM»dides, il éclate comme un purdiamant noir. A sod apparition, ilpassapresque inaperçu. Tour ce qui est vraiment fort, l'obscurité primordiale est un avantage. Ainsi se fonde un culte à fidèles restreints^ mais sûrs de leur croyance, d'autant plus fanatiques qu'elle est moins partagée. Ainsi se creuse le lunnet magique et souterrain par lequel uu labeur n'arrive k la lumière et à sel récompense qu'à une longae distance du point oii il s'enfonça, njais mûri par la durée, grossi par la sève do toutes les racines qu'il a pu rencontrer et qui sont celles de l'arbre Avenir. 11 semble qu'aujourd'hui l'heure soit singulifremenl propice i celte nouvelle édilion de Af me Ge ru;! (sais-. En face des partisans de la réalité, toujours nombreux et pleins de zèle, se dressent les rénovateurs d'un curieux mysticisme. La science n'a pas doonfr ce qu'espéraient d'elle ceux qui méconnaissenl l'élernelle ardeur du cœur humain vers l'au-delà. Elle n'a fait que développer la conscience d'un fat»-

ED. ET JULES DE GONCOUIIT : M""^ {JERVAISAIS lil

lÏBDie brutal, conscience toujours douloureuse. Suivant uoe expression qui Fui initiatrice et i]ui nous est bien chèce, nous désirons l'éver sur l(? divin. Rien que dans la quinzaine qui vient de s'écouler, nous avons eu d'Albert Jhouney un beau volume de ' vers : Rédemption, tout voilé de lin, parfumé de l'encens nouveau, retentissant de lointains carillons; l'Embarquement pour ailleurs, de Gabriel Mourey, une brassée de sensations tnltniment délicates, d'aperçus électriques, de badiuages à fleur d'abstraction; enfin de Théodore de \\'yie\\à,]esPèl<irins d'Emmaûs, où circule un filet du sang si pur des Évangiles, essence de piétisme et de quiélisme à la fois, brochurelte intense et rare. Ce sont là, en si peu ds temps, trois fleurs chai'mantes du terrain mystique, Irois essors vers une foi possible en dépit de la desséchante raison. C'est une vraie gloire pour les Concourt d'avoir, dans le passé, élevé avec tant de soin, un tel mépris des contingences, un tel souci de l'art pour l'art, celte construction divinatrice.

Dans toutes les rêveries les plus hautaines passent des images de la réalité. Il y a pour les songes mystiques comme pour les songes de nos nuits des signes périodiques et certains;la taille et l'éclat des pierres précieuses, la secrète influence des nombres, les formes et sonorités et analogies des mots et, dans les mots, des lettres, voici quelques-uns des points de départ de ces tourbillons bleus, de ces inQnies vapeurs. Les souvenirs, les hallucinations, les hypothèses s'enlacent avec une molle cadence. Ces élans spirituels eux-mêmes n'échappent point hélas ! à l'analyse. Quant à. Mme Gervaisais qui est un roman sur la foi, mais, après tout, un roman

et BOu une plongée dans les abîmes comme la Mystique de Gorres ou Auror<i de Jacob Bœhme, ses origines sont nettement visibles. A l'occasion de cette nouvelle Édition, M. Edm. do Goncourl nous a reaseigoés lui-même sur la genèse de son uîuvre et la femme délicate et charmanfo, pastel de famille et d'idée à la maaiére de Lalour, qui, réfractée par l'àrne de doux poètes, niius a vii!u celle pénétrante élude et ces inhabituelles envolées :

C'est elle qui m'a donné le goût de la littérature. Elle était, ma taute, un esprit réllécbi de femme, nourri, comme je l'ai dit, de hautes lectures et dont la parole, dans la voix la plus jcliment féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles bourgeoises que j'entendais, avait une action sur mon entendement, et riutriguait et le charmait. Je me souviens qu'elle disait un jour, à propos de je ne sais quel livre : L'auteur a touché le » tuf o -, et cette phrase demeura longtemps dans ma jeuue cervelle, l 'occupant, la faisant travailler. Je crois même que c'est dans sa bouche que j'ai entendu pour la première foÎH, bien avant qu'ils ne fassent vulgarisés, les mots subjectif et objectif. Dès ce temps, elle menait en moi l'amour des vocables choisis, techniques, imagés, des vocables lumineux... je t'écoutais avec le plaisir d'un enfant amoureux de musique et qui en entend. Et certes dans l'ouverture de mon esprit et peut-Ëtre dans la formation de mon talent futur, elle a fait centfois plus que les illustres maîtres qu'on veut bien me donner... A Rome, le récit de la vie de M™'^ Gïrvaisaîs, de la ^ie de ma tante, en notre roman mystique, est de la pure et authentique histoire. Il n'y a absolument que deux tricheries à l'endroit de la vérité dans tout le livre. L'enfant tendre, à l'intelligence paresseuse que j'ai peint sous le nom de Pierre Charles était mort d'une méningite avant le départ de sa mère pour l'Italie... Enfin, ma tante n'est pas morte en entrant dans la salle

ED. ET JUIES IJE COruOlIlT: M"" (lERVAISAIs H'i

■n b'Iialillanl pour aller â

Voilà certes an précieux récit. Nous avoDs là les lignes réelles où se crislallisèrenl tant d'image brillantes. Quand nous lisons ensuite l'ouvrage sur les fondements duquel nous sommes ainsi renseigoés, il semble que nous assistions au travail intellectuel des écrivains, à l'assemblage des matériaux qui viennent par et pour enchantement construire la cathédrale merveilleuse. Et ici le problème est encore plus subtil et louchant. C'est l'union d'un double et pénible labeur qui nous valut Madame Gervais9-is. Elle fut l'enfant chérie qui lue en venant au monde, car Jules de Concourt mourut de la recherche enfiévrée du style, jeta sa raison dans les flammes du verbe pour que sortît un chef-d'œuvre paré d'affres et d'aiigoisses désormais invisibles, devenues son, couleur et parfum. Ainsi pérL reat Chartes Baudelaire, victime du beau devoir d'écrire, Henri iieine et tant d'autres. Mais ne sonliis pas heureux, ceux dont la vie s'est échappée pourse nxer eu signes durables, crier par les mille petites voix des mois parfaits, des idées neuves: Ceci Cît mi chair, ceci est mou sang ! » Quelles choses dureraient ici-bas, autrement que par le sacrifice I

Ceux qui préfèrent senlir k comprendre boiront avec ce livre aux sources de l'émotion pure. Elle est réservée, contenue, accessible aux seules âmes hautes. Point d'effets cherchés, point de hâte, rien d'extrême. Les Êtres y sont naturels, mais vaporeux, plongés dans une atmosphère spéciale de respect, de souvenirs, de croyances. Les endroits

sont tels que ies voit Mme Gervaisais, et ces descriptions achevées de la ville éteroelle nous projettent les étals d'esprit de celte mère peu à pea détachée de la maternité. A mesure que monte le brouillard delà foi, il paraît pénétreraussi les monuments et les perspecllves. Un art suprême soumet toule la nature physique aux prodigieux débats de la nature morale. Quand elle meurt au seuil de la chambre papale, celte femme infortunée, Rome meurt en elle ànouveau. Ainsi l'humanité explique, exalte, puis replie avec elle les aspects successifs du monde.

Les œuvres d'art parfaites comportent cette harmonie que réclamait Lessing : M""' Gervaisais apparliunt au genre classique, et, si bizarre que cette juxtaposition puisse paraître, nous la rapprocherons des pièces de Racine. Héine fondu sentimental, môme poursuite du drame intérieur unique auquel tout concorde et conduit. Et pour les auteurs d'aujourd'hui, comme les diriicultés sont plus grandes de parcourir flncmeut les obscurs labyrinthes du cœur ! La réalité a pénétré les regards. Le relief des choses nous saisit, nous obsède. Supposez la Princesse de Clèves aux mains d'un psychologue de nos jours. Elle serait noyée dans mille détails ; appartement, tollclles, bibelots, voyages et paysages. Et tout cela nous sérail offert pôle-méle, suivant !e caprice de l'auteur, non selon les hasards de l'émotion qui déforme, les raccourcis de la passion qui nous flambe tout le monde extérieur. Dans Madame Geruaisais la terrible difficulté estvaincue. Nous parcourons une ville d'abord exaltée, brillante, païenne et philo-

ED. BT 1VLV.S DE r.oNcocBT : a"" gehva:sais 12S sophique, puis chrétienne et croyante et grise. Noue rencontrons des formes mondaines dont nous nous détachons bientôt, des prêtres successivement souples et austères, des amitiés, des dévouements, un amour maternel qui s'efl^cent. Bref, nous vi- ' vons p&r l'héroïue, notre cœur bat selon le sien, nos regards ont ses acuités et ses voiles, et nous voyons comme elle rêve.

Certes les Concourt ont une œuvre vaste. Ils peuvent en se retournant considérer avec orgueil la longue avenue plantée d'arbres majestueux ilonl chaque feuille porte leur signature. Mais il enest uo sur la droite, d'aspect crucial et singulier, qui semble peu à peu s'éclairer, concentre et ;mulliplie la lumière dans sa grandissante frondaison. El si le survivant des deux frères s'étonne, le souffle de l'avenir qui traverse l'avenue idéale lui chuchotera: Madame GeroaJsais .'

Le dernier volume de l'Histoire des origines delà France contemporaine ViÉiil de paraître, deraier, hélas 1 par la force du destin, non par la volonté de l'auteur. Il renferme, ce livre, cent pagres siT l'école, des plus libres, des plus audacieuses, des plus belles qu'on ait jamais écrites. La greffe du programme jacobin sur le programme impérial, la jonction del'osprit tyranniqueà Tesprit tracassier et sectaire, le nivellement de la pensée obtenu par on système implacable de compression, d'internat, d'uniforme modelage des cerveaux, le tout aboutissant à l'esclavage, à la médiocrité, bien plus, à la disconvanance croissante de l'éducation et de la vie, tels sont les pans de vérité qu'éclaire la llamme de l'admirable penseur, toujours baute et droite jusqu'à l'extinction. Nous lui devons tous, k Taine, une reconnaissance absolue et des autels dans notre imagination. Il adonné à nos devanciers, & Emile Zola comme à Paul Rourget, des axes merveilleux et certains autour desquels se sont groupées tant de nobles œuvres. Déterministe sans trêve, il conditionna le moral et chercha dans le cœur les dépead'pcv't Celui qui bâtit

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