TAINE
comme l'arbre miraculeux du Bouddha dont chaque feuille porto une inscriplion. Shakespeare, Swift, Byron, Carlyle, les géants défilent, d'un pas aàsuré, moDtrant sous tous les aspects leurs étincelauts visages, nullement chargiïs des chaînes lilliputiennes de la ciitlque, mais reviviscenta dans leur milieu, dans la forêt littéraire qu'ils dominent, en marche vers l'immortalité, de leur essentielle frondaison. Quelle plus puissante poésie que lo prestigieux morceau sur les dramaturges du \vi' siècle et la société qu'ils expriment,les Webster, les Ford, les Beaumont et Fletcher, les Massinger,les Middleton ! Vagues tumulteuses et pressées dont la moiuàre est une physionomie, riante ou grimaçante, soulevée de bonheur ou torturée d'angoisse. Comprendre à ce point une époque, c'est la recréer sous une forme abrégée et plus dense, l'infligera l'esprit moderne, proposer au talent futur la germination par les chefs-d'œuvre.
Or, cette poésie est excessive et magnifie les excessifs. Elle déplie d'un zèle enfiévré les complexes assemblages que sont ces hommes e^ttraordinaires, Michel-Ange, Shakespeare ou Balzac. Elle s'acharne à leurs composantes. Voici en eux la part du guerrier, la part du fou, celle du prophète, du conquérant, du moraliste. Voici ce qu'ils doivent à leur époque, à leurs prédécesseurs, à leurs parents, à leur éducation, à leur climat. La bouillonnante intelligence de Taine va partout, comprend tout, pénétre, puis assemble tout. Elle a son outil, un style étincelant, souple et haché, un style à éclats, à césures,à inflexions molles, qui court aussi vite que la pensée dont il est l'ombre, qui se rapetisse, gran-
iàO LES TDÉKS EN MARf:HE
dît, projette parfois des images oulraocières, danse et trtmblote quand il traverse un fourré, s'étale sur lagrande route, terrifie les pédants et les académiques, un style qui emporte l'àrae du lecteur avec lui, l'eBsouffle, la heurte, la secoue jusqu'f)' ce qu'il la dompte. Les difUcuItés sont abordées de traal: jamais une réticence, une allusion, un détour. C'est la bataille de l'idée, franche et nette^ les yeux dans les yflus. Ah ! les conlradictoires d'un Renan font k cAlé p«Ute figure et l'on supporte difficilement, après le spectacle de guerriers sincères, les voltes gracieuses de fuyants profils.
Mais à côté de l'œuvre d'intelligence et d'art se dresse maintenant l'œuvre historique. Celle-ci est grosse de querelles. Taine est de ceux qui croient que l'observation toute nue, le récit sans plus ne suffit pas à fétude des actes humains. Il prétend les juger au nom d'une morale, les plier à une conception de la société et du bonheur qu'il nous aurait donnée sans doute, qni ressort en tout cas de ses négations. Je crois que sa frénésie Imaginative, mainlenue ici par les faits, s'épanche en jugements violents, en qualilicattfs sévères. Préoccupé avant toutescho&esdegarderl'esprit impartial, il n'épargne rien ni personne. Ce qui ressort de ces Origines de la Frawce coTifeniporaine, c'est que l'ancien régime fut un chaos malsain, la Révolution une crise de boue et de sang, le premier empire une monstruosité; quant à notre état actuel, il est représenté comme détestable et plat. Tous ceux qui réfléchissent un peu sont, en effet, portés k croire que jamais tant de mains médiocres n'ont collaboré à la dépression d'un beau pays que dans
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iioire pileux régime parlemejilaire oii chaque aei)biliod, sauf la noble, se trouve favorisée aux dépeus de [a justice, du patriotisme et du sens commun. Où le problème se complique, c'est quand il s'agit de choisir entre Taine et Michelet au sujet de la Révolution. Ce jacobinisme qui, servi froid, est -de nos jours un repas si détestable, n'eut-il pas, chaud, du goût et do l'aspect? L'aDarchie révolutionnaire est-elle iufâi.me ou sublime? Ce sont, en somme, des façons de voir. Du héros au criminel il n'y a souvent qu'une différence de vocable. Ce qui parait incontestable, c'est que, du point de vue où Taine se place, Tfùne a raison. Les bouffées libérâtes, les nécessités extérieures amenées par elles, la conlai^on de la foule et mille autres causes émotives ne peuvent excuser, aux yeux du moraliste, les massacres, la cruauté inutile et les honteuses extravagances du Comité de salut public. Si l'on admire ces horreurs, il faut admirer en même temps l'Inquisition, la Baint-Bartliélemy, etc., qui, elles aussi, dépendaient de grandes exaltations, manifestaient l'intense mouvement des Ames et n'en sont pas moins justement exécrées. Ce livre de bonne foi sur la Révolution a surpris parce qu'on avait l'habitude de mettre sur des piédestaux les Camille Desmoulins, les Danton, les Marat, les Robespierre et que tout à coup un historien sagace et renseigné brisait ces statues sanglantes. C'est le propre des grandes œuvres d aller ainsi à rencontre des préjugés d'une époque, de ne tenir aucun compte des conventions qui flottent dans l'air. L'auteur de Vlntelligenv.e a donné là une leçon qui ne doit pas être perdue.
Somme toute, voici un philosophe qui a compris la vie daufi ses manifestalions Io3 plus diverses. Il fut le roi de l'analyse et démonta avec précision l'automate, mais il sut aussi rassembler ses innombrablca observations et faire lutter entre elles des idées générales. II a traité de l'art en penseur et de la pensée en artiste. Si sa verve tout intellecludle lie lui laissait pas longtemps un tableau, un paysage intact, et le contraignait vite à flger son plaisir ou sa mélancolie en formules, ces formules sont d'un cristal lucide, définitives quant au moment idéal qu'elles Ilxent et qu'elles expriment. 11 a provoqué et dirigé des courants httéraires. Ses théorèmes et ses concepts, déformés par des esprits puissants ou aiguisés par des esprits délicats, animent à travers eux une foule d'imagiiations en dehors de celles qu'ils ont directement secouées.
Historiquement, il a montré un courage égalé par l'érudition, un amour passionné pour la bonté, la liberté, la justice. Il n'a pas cru que l'ivresse morale excusât le crime, et il l'a dît. Il n'a pas cru que le génie excusât le carnage, et il l'a dit. Il n'a pas caché que les Jacobins lui étiùt odieux. Il a crié leur fait aux petits lézards qui voudraient prendre ai^ourd'hui la succession des crocodiles. Le trait de cette grandiose flgure de Taine qui lui donne une pareille sérénité et qui lui vaut notre enthousiasme, c'est que, dans les moindre circonstances de sa vie pensante, il a magnifiquement libéré son âme.
« Pour comprendre cette singulière personnalité et ne pas iuger trop sévèrement ses écarts, il.est nécessaire de tenir compte de tout ce qui lui manqua. Pas de religion : et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de cette existence. Pas de patrie : or la patrie aurait discipliné par les devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil. Pas de famille, pas d'intérieur. Par conséquent, une sensibititè repliée sur elle-même dès l'enfance et qui dégénéra vite en ironie et en sécheresse, aidant ainsi le développement tropprécoce de l'esprit. » Voilà en quels termes s'exprime sur le célèbre publiciste et romancier l'iDlroductioD excellente et nourrie au Journal intime et à la correapondauce avec Mme la comtesse de Nassau et Mme de Charrière. Ces dernières lettres sont intéressantes. Elles complètent la physiomnie de l'auteur d'Ado(p/te. Mais les traits principaux en étaient définitivement fixés par le Journal, qui est, sous sa forme discursive, une extraordinaire confession. De 18Ûi à 1816 nous suivons les étapes d'un esprit dont le développement fut précoce et qui de bonne heure se connut
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lui-même. Les milieax si divers (ja'il traversa ne lui servirent en quelque sorte que de réactifs et impreasionnèreut assez peu un tempérament complet, dont les irrégularités, tes sautes ne sont qu'apparentes. Notre époque, gui aime les investigation» psychologiques, s'est attachée à Benjamin Constant. Sainte-Beuve avait ouvert les voies, mais il traita son sujet eh moraliste et fut d'une sévérité excessive. Le dernier témoignage en dale, dithyrambique au contraire, est celui de Maurice Barres dans l'Homme libre. Les deux points de vue sont valables. Ce qu'on ne peut nier, c'est le viTintérôt qui s'altaeheù celte figure â la fuis littéraire et politique, fortement uLiarquée k l'empreinte du xrx^ siècle. Bq effet, l'on a souvent insisté sur le caractère ambigu de ceux qui vécurent à cheval sur le xviii' et le xix% en cette période de transition violente où tous les levains fermentèrent. Ces personnages virent, sur un court espace de temps, les idées devenir des actes, les théories se faire événements et les prédictions les plus invraisemblables s'accomplir. Les faits dépassaient chaque jour les imaginations. De là naquit un scepticisme encyclopédique, une curiosité brassant tout, mais h&tive, mais fragmentaire, dont les vestiges ne sont pas perdus. L'essayiste Bonstetten, dont il est justement question dans le Journal, fut de ces hommes-là. En Benjamin Constant rien de tel. Il inaugure un genre nouveau. Il apporte un tour et des formules qui se sont conlinuées brillamment à travers le romantisme et conservent aujourd'hui leur vigueur. Il est tourmenté du désir des vues nettes : a. Il y a dans l'irréligion quelque
iOrRNA.L IHTIME DE BENJAMIN COSSTANT 1»
chose de grossier et d'usé qui me répugne. J'ai ma^religion, mais elle est toute en sentiments et en émotions souvent vagues qu'on ne peut réduire en système, t Ce besoin de caractériser, de syslématiseï', d'encadrer ses impressionv ses réflexions et ses tendances est une préoccupation moderne. Il a comme cocollaire la haine du bavardage (^1 du mensnntT'* *ei]limi?n[al, 1>! 7,êle pour les idées générales. Quant à ces deroiëres, elles furent développées chez lui par ses séjours ea Allemagne et sa liaison avec Mme de Staël. Benjamin Constant arriva à Weimar au bon moment de ce centre intellectuel dont le rayonnement fut si vir et si durable. La présence de Goethe créait là un petit univers. Toutes les formes d'esprit aflluaient vers le puissant organisateur de l'individualisme. Dans ce groupemeot unique de génies cl de talents divers chacun gardait sa personnalité et la déterminait davantage. Métaphysiciens, poètes ot dramaturges cherchaient moins à s'influencer qu'à s'entendre sur la portée et la destination de leurs arts, sur les frontières de leurs eiTorts, sur le classement de leurs activités. Benjamin Constant observa tout de son œil aigu, rapide, tira profit des théories, créa des relations, Son inquiétude foncière en fut augmentée ; mais, Comme la plupart des scrupuleux, il se fortifia dans quelques opinions claires qu'il appliqua par la suite à la constitution et & l'histoire des idées religieuses ôt dont on trouve l'expression arrêtée dans les opuscules et discours sur (a Liberté religieuse, la Liberté industrielle, la Liberté de la presse, la Liberté des anciens, l'Esprit de conquête et l'Usurpa-
tion. Oa trouve aiasi chez lui une subtile inlricalioTi des procédés et des vues de Montesquieu, éducateur forcé de tous les Etatistes^ avec la culture allemande, idéaliste et critique. Quant h. l'action -intellectuelle de Mme de Staël sur son développement, elle fut sans nul doute effective. On a un peu perdu de vue chez nous l'autorité de cette femme extraordinaire et on ne lit pins son ouvrage fameux : De l'Allema.(ine, qui est cependant no chef-d'œu vre et n'a point été dépassé.
La vie extérieure d'un homme est toujours, malgré les circonstances, l'image Adèle, la projection 'de sa vie intérieure. Les courbes coïncident. Cette superposition est aisée chez Benjamin Constant. Ces hésitations et ces détours politiques dont on lui a lait de tels reproches, explicables d'ailleurs pour qui regarde les choses de près, ces hésitations et ces détours traduisaient son inquiétude centrale, que combattaient un tempérament d'ambitieux et un goût forcené pour l'action. El que trouve-t-on à la source de ces mobiles? Un incurable ennui, la perpétuelle pensée de la mort. « J'y étudie la mort, a écrit-il au chevet de Mme Talma, son amie ; et il ajoute : « Ses organes soni détruits, sesyeux n'y voient plus, elle ne respire qu'avec effort, elle ne peut soulever le bras, et cependant il n'y a pas d'atteinte portée à laparlio intelleciuette. Pourquoi la mort, qui n'est que le complément de cette faiblesse y porterait-elle atteinte? L'instrument faussé et demi brisé la laisse intérieurement telle qu'elle était. Pourquoi l'instrument complètement brisé ne laisserait-il pas cet irlérieur intact ? » Phrases moins
émouvantes que celles de Chateaubriand sur la mort de Mme de Beaumont, mais peut-être plus signilicalives. II dit autre part : t C'est aujourd'hui 3 octobre que je suis né. Il y a de cela, trente-sept ans. La meilleure partie de ma vie s'est écoulée. Je ne m'intéresse guère plus à m.oi qu'aux autres... On m'a cru méchant... Je n'étais que plein d'amour-propre. . . Apr'es un an de vie réglée et paisiblement heureux, je me livrai à la passion du jeu et je vécus d'une manière très agitée, et, je dirai, misérable.. .De dix-huit à vingt ans, je fus toujours amoureux, quelquefois aimé, souvent maladroit et me livrant à des violences théâtrales qui devaient bien amuser ceux qui avaient du plaisir à me critiquer... A vingtsept ans, je commençât un attachement qui devait durer durer dix ans. puis vinrent les passions politiques...» Quelle tristesse dans ces constatations! La brièveté de la vie, le regret du temps perdu, des retours presque haineux sur son individu, tels sont les mornes repères du Journal intime. Ah ! c'est que le mal du siècle, la bâillante mélancolie que connurent alors les meilleurs n'est pas seulement apparente dans leurs aventures ou désillusions amoureuses ! Elle se manifeste surlout par ces saccades de l'ambiliou, ces phases de dépression et de fébrilité qui laissent le moral amer et navré. Chez Benjamin Constant comme chez beaucoup d'autres, le goût de la vie était gâté dès la nûssaace. Il eût souhaité voir nettement vers quoi diriger son effort, s'orienter, et retombait bientôt sur lui-même, lassé par tant de contradictoires dressées autour de sa volonté.
iion. Oa trouve ainsi chez lui une subtile intriaation des procédés et des vues de Montesquieu, éducateur forcé de tous les Etalistes, avec la culture allemande, idéaliste et critique. Quant à. l'action intellectuelle de Mme de Staël sur son développement, elle fut sans nul doute effective. On a un peu perdu <Ie vue chez nous l'autorité de cette femme extraordinaire et on ne lit plus son ouvrage fameux; De l'Allemagne, qui est cependant un chef-d'a'u vre et n'a point été dépassé.
La vie extérieure d'un homme est toujours, malgré les circonstances, l'image fidèle, la projection <!e sa vie intérieure. Les courbes coïncident. Cette superposition est aisée chez Benjamin Constant.CeB hésitations et ces détours politiques dont on lui a fait de tels reproches, explicables d'ailleurs pour qui regarde les choses de près, ces hésitations et ces détours traduisaient son inquiétude centrale, que combattaient un tempérament d'ambitieux et un goût forcené pour l'action. Et que trouve-t-on à la source de ces mobiles? Un incurable eoDui, la perpétuelle pensée de la mort. « J'y étudie lamort. » écril-il au chevet de Mme Taima, son amie ; et il ajoute : u Ses organes sont détruits, ses yeux n'y voient plus, elle ne respire qu'avec effort, elle ne peut soulever le bras, et cependant il n'y a pas d'atteinte portée à la partie intellectuelle. Pourquoi la m.orl, qui n'est que le complément de cette faiblesse y porterait-elle atteinte? L'instrument faussé et demi brisé la laisse intérieurement telle qu'elle était. Pourquoi l'instrument complètement brisé ne laisserait-il pas cet irtérieur intact ? » Phrases moins
émouvantes que celles de Chateaubriand sur la mort de Mme de Beaumont, mais peut-être pluB significatives. 11 dit autre part : « C'est mijoui'd'hui 3 octobfe quo je suis né. Il y a dû cela trente-sept ans. La meilleure partie de ma. vie s'est écoulée. Je ne m'intéresse guère plus à moi qu'aux autres... On m'a cru méchant... Je n'étais que plein d'amour-propre. . . A-près un an dévie réglée et paisiblement heureux, je melivrai à la passion du jeu et je vécus d' une manière très agitée, et, je dirai, misérable.. .De dix-huit à vingt ans, je fus toujours arnoureux, quelquefois aimé, souvent maladroit et me livrant à des violences théâtrales qui devaient bien amuser ceux qui avaient du plaisir à me critiquer... A vingtsept ans, je commençai un attachement qui devait durer durer dix ans. puis vinrent les passions politiques...'» Quelle tristesse dans ces constatations! La brièveté de la vie, le regret du temps perdu, des retours presque haineux sur son indi- Tidu, tels sont les mornes repères du Journal infime. Ah ! c'est que le mal du siècle, la bâillante mélancolie que connurent alors les meilleurs n'est pas seulement apparente dans leurs aventures ou désillusions amoureuses ! Elle se manifeste surtout par ces saccades de l'ambition, ces phases de dépression et de fébrilité qui laissent le moral amer et navré. Chez Benjamin Constant comme chez beaucoup d'autres, le goût de la vie était gâté dès la naissance. Il eût souhaité voir nettement vers quoi diriger son effort, s'orienter, et retombait bientôt sur lui-même, lassé par tant de contradictoires dressées autour de sa volonté.
436 LES IDÉES EN UARCflE
fioji. Oû trouve ainsi chez lui une subtile iiitricalion des procédés et des vues de Montesquieu, éducateur forcé de tous les Etatistes, avec la culture allemande, idéaliste et critique. Quant à l'action intellectuelio de Mme de Staël sur son développement, elle fut sans nul doute eiTective, On a uo peu perdu de vue chez nous l'autorité de cette femme extraordinaire ol ou tie lit plus son ouvrage fameux : De l'Allemagne, qui est cependant un chef-d'œu vre et n'a point été dépassé.
La vie extérieure d'un homme est toujours, malgré les circonstances, l'image fidèle, la projection 'de sa vie intérieure. Les courbes coïncident. Cette superposition est aisée chez Benjamin Constant. Ces hésitations et ces détours politiques dont on lui a lait de tels reproches, explicables d'ailleurs pour qui regarde les choses de près, ces hésitations et ces détours traduisaient son inquiétude centrale, -que combattaient un tempérament d'ambitieus et «n goût forcené pour l'action. Et que trouve-t-on à la source de ces mobiles? Un incurable ennui, la perpétuelle pensée de la mort. < J'y étudie la mort, « écrit-il au chevet de Mme Talma, son amie; et il ig ou te : «Ses organes sont détruits, sesyetix n'y voient plus, elle ne respire qu'avec effort, elle ne peut soulever le bras, et cependant il n'y a pas d'atteinte portée à la partie intellectuelle. Pourquoi la. w.ort, qui n'est que le complément de cette faiblesse y porterait-elle atteinte? L'instrument faussé et demi brisé la laisse intérieurement telle qu'elle était. Pourquoi l'instrument complètement brisé ne haïsserdit-il pas cet irtérieur intact? T Phrases moine
émouvaDtes que celles de Chateaubriand sur la mort de Mme de Beaumont, mais peut-être plus significatives. H dit autre part : o; C'est aujourd'hui 3 octoltre que je skis né. Il y a de rela trpntu-sept. ans. La meillfiure partie dp ma. tnft s'est écoutée. Je ne m'intéresse guère plus k moi qu'aux autres... On m'a cru méchant... Je n'étais que plein d'amour-propre. . . Après un an de vie réglée et paisiblement heureux, je me livrai à la passion du jeu et je vécus d' une manière très agitée, et, je dirai, misérable.. .De dix-huit à vingt ans, je fus toujours amoureux, quelquefois aimé, souvent maladroit et me livrant à des violences théâtrales qui devaient bien amuser ceux qui avaient du plaisir à. me critiquer... A vingt-' sept ans, je commençai un attachement qui devait durer durer dix ans. puis vinrent les passions politiques...'» Quelle tristesse dans ces constatations! La brièveté de la vie, le regret du temps perdu, des retours presque haineux sur son iadïvidu, tels sont les mornes repères du Journal intime. Ah ! c'est que le mal du siècle, la bâillante mélancolie que connurent alors les meilleurs n'est pas seulement apparente dans leurs aventures ou désillusions amoureuses ! Elle se manifeste surtout par ces saccades de l'ambition, ces phases de dépression et de fébrilité qui laissent le moral amer et navré. Chez Benjamin Constant comme chez beaucoup d'autres, le goût de la vie était gÂté dès la n^ssance. Il eût souhaité voir nettement vers quoi diriger son effort, s'orienter, et retombait bientât sur lui-même, lassé par tant de contradictoires dressées autour de sa volonté.
138 LES idAes eh madchr
Il essaya, comme opium, de l'aniour ot du jeu. Beaucoiip discuteiit encore pour savoir s'il aima réellement, b'îI ne s'illusionoa pas daDS sa liaison avec Mme de Slafil comme dans ses coquetteries •Tec Mme Récamier. Saînte-BeuTe l'accose de sécheresse. Uais qui donc échappe à ce mal? Les plus impétueux, les plus ardents ont leurs alterna- Ùves de fermeture, ces heures où tout se décolore, perd son relief et sa valeur, ob une main mystérieuse inscrit sur U sensibllîté : A quoi bon ? Sans doute, ces moments désespérés sont plus fréquents chez les analystes. Les formules précises sont la mort du cœur. Et pourtant le Journal est rempli par l'histoire de ces tumultueux transports, i. la fois attractifs et répulsifs, auprès de Mme de Staël. Scènes, reprocbes, ruptures et reprises se succèdent suivant un rythme ironique, s'enchevêtrent aux autres aventures, les projets de mariage, le mariage avec Charlotte de tUrdenberg. Souvent le psychologue perd la tête. Il ne voit plus cltùr dans son désir. 11 inscrit simplement son trouble. Ce qui donne le change, c'est ce style toujours nerveux et correct, sans périodes, sans réticences, où les mots sifllent comme des coups de badine. On ne réfléchit pas assez qu'il est une race d'hommes, vraiment passiounés, dont une honte secrète arrête les épanchements. Ils sont sans «éloquence pour ce qui les agite le plus profondément. Us veulent être compris sans paroles, par le regard, par cette communion magique qui est l'éternelle énigme de l'amour. Certains naissent doués pour le sentiment et soufTrent.dont le monde ue comprend pas la •ouffraace, qui est un manque d'issue & leurs émo*
lions. C'est sur ce chapitre que le scrupule est le plus vif chez Boojumin Constant. Il fait un pas ea avant, deux eu arrière. Il tAtoune, il hésite, il se précipite, puis se reprend et considtire ses coiivulftioas avec une sorte de mépris. Alors il deniandaiL l'oubli au jeu. Kemède daugeraus, mais remède; Ce vice, comme la plupart de ses coogénères, n'est, qu'une fuite devant la mort et la destinée. Inconvénient chez les sots, il prend sa grandeur chez les intellectuels, concorde & l'ivresse métaphysique, & la chance, au hasard pour défier la nécessité, secouer le poids de l'univers sur l'espnt.
Non, Benjamin Constant n'est ni une difformité ni une exception. On trouve réunies dans sa nature des caractéristiques et des contradictions qui sont disséminées tout le long de ce siècle et dont la cause paraît être un dédoublement aigu de la conscience. Ce modéré, ce libéral, ce faiseur de chartes, ce méthodique, est un désordonné du sentiment, un chercheur d'émotions p-éelles ou fictives, un amateur de risques. 11 ne nous apparaît plus comme le triste vieillard dont parie Sainte-Beuve, dépaysé au milieu de la jeunesse et cherchant en vain des partenaires pour sa conversalion démodée. Cet entretien que la partie pensante eut avec la partie active de lui-même, dans son Journal intime, nous semble au contraire le plus acluel et le plus vivace des colloques et chacun éprouve l'envie de s'y mêler. Ainsi se rejoignent les générations après de longs écarts.
Je truvaiUe peu et mal, mais, en revanche, j'ai vu Gœthe, Finesse, amour-propre, irritabilitélphysique jusqu'à lasoulfrance,esprit retnar-
quable, beau regard, figura un peu dégradée, voilà sonporlrait. La plupart des fuyants proflls qu'on trouve dans ce Journal ont cette netteté, cette décision. Il est impossible de noter les innombrables trouvailles, tes vues profondes et soudaines qui avivent l'intûréL extérieur de cette confession. Benjamin Constant fuit le paradoxe, mais il impose son tour personnel à la vi^rité. Même ijuand il ne fait que constater, il est lui. Il ne sépare guère les hommes des idées qu'ils expriment et juge les uns et les autres avec ce que ses amis d'Allemagne eussent appelé une objectivité parfaite. On trouve ici les traces de la grande conscience qu'il apportait à ses travaux. Son histoire des religions le préoccupe, il la voudrait complète, au courant des dernières recherches ; il s'invente des objections. Son perpétuel ennui ne le rend pas sauvage. Il demeure homme de société. La rencontre d'ua caractère le stimule ; il en démêle les dominantes avec une verve alerte, qui n'est pas l'enthousiasme, mais est aussi fort éloignée d'une indifférence hautaine etglacée.